Pour faciliter la lecture et l'enregistrement de cet extrait du Cahier Melville de Claude Minière, Poezibao le propose ici au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
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Rédigé par Florence Trocmé le lundi 09 mai 2016 à 15h03 dans Cartes Blanches | Lien permanent
Boris Wolowiec a écrit ce texte "Essais de Choses Absolues" à propos du Grand Chosier de Laurent Albarracin.
Poezibao en donne le début à la Une du site et en raison de la longueur de cet essai, pour en permettre aussi l’enregistrement ou l’impression, en propose la version intégrale sous forme de fichier PDF à ouvrir d’un simple clic.
Le Grand Chosier est un grand livre. Par ce livre Laurent Albarracin répond avec audace et précision à l’œuvre de Francis Ponge. G. Deleuze aimait rappeler cette idée de Nietzsche selon laquelle un artiste reprend parfois une flèche déjà jetée par un autre artiste pour jouer à jeter cette même flèche une fois encore à sa manière. Par l’écriture du Grand Chosier, L. Albarracin s’amuse ainsi à projeter l’Objeu pongien selon des trajectoires orbitales jusqu’à présent inconnues.
Le Grand Chosier apparait composé comme une mosaïque de choses, une mosaïque de choses et autres, une mosaïque de textes divers aux rhétoriques multiples (essais, poèmes en prose, sonnets…). Albarracin distille ainsi l’Objeu pongien à l’intérieur de son alambic baroque et même byzantin, l’alambic byzantin de l’ainsi. Albarracin effectue cette distillation avec une extrême élégance. Albarracin écrit en effet comme un virtuose de l’aberration élégante. Il y a en Albarracin un essayiste de la divagation, un essayiste de l’aberration, un essayiste de l’aberration heureuse, un essayiste de l’aberration exacte.
La Postface aux Choses par quoi le livre s’achève est un essai superbe. Albarracin y expose avec clarté et subtilité les différents aspects de son art poétique. Albarracin retrouve d’abord la manière d’imaginer les choses de Ponge à savoir la chose comme cosmos (ce que Ponge appelait la chose comme forme du monde) « Faire cosmos est le seul recours qu’elle a pour être. » « Comment faire monde quand on est que chose ? Eh bien en bouclant sur soi la chose qu’on est. » Les choses apparaissent ainsi comme des astres. « Et les choses sont des lunes, toutes les choses sont des lunes. »
Albarracin est à la recherche d’une figuration tautologique des choses. « L’autofiguration est le principe générique des choses. Ainsi toute chose s’illumine de soi. » « La chose a développé une relation particulière où la chose devient l’analogon de la chose, son comparant sans pareil, » « La chose même, c’est donc la chose pareille à soi, la chose nue est la chose comparée de soi. » Pour Albarracin, chaque chose apparait comme sa figure même, chaque chose se figure par son existence même. Pour Albarracin, chaque chose apparait à la fois comme une métaphore et une tautologie. Albarracin essaie ainsi de dire la métaphore tautologique comme la tautologie métaphorique des choses. Albarracin essaie ainsi de dire la chose comme tautophore, comme tautophore d’elle-même. Ainsi pour Albarracin, chaque chose tautophorise sa présence même, chaque chose tautophorise son existence même.
Pour Albarracin, les choses apparaissaient saturées d’elles-mêmes et elles se perdent aussi pourtant paradoxalement à l’intérieur de cette saturation. Les choses accomplissent ce paradoxe d’une saturation perdue, d’une plénitude égarée. « Un brin d’herbe est un brin d’herbe à satiété. La goutte d’eau remplit la goutte d’eau comme si elle faisait océan dans la goutte d’eau. » Pour Albarracin, chaque chose affirme la présence de sa perte comme la perte à l’intérieur de sa présence. « La chose est le cratère de sa présence. » Il y aurait ainsi pour Albarracin à l’intérieur de la chose une explosion subtile, une déflagration effacée, une déflagration d’égard, une déflagration d’égard discret par laquelle la chose se volatilise. Et c’est comme si la chose tentait ainsi de tenir en équilibre à l’intérieur de l’égard de son égarement.
« La chose ferait pléthore d’elle-même pour majorer son rien. » Il y a donc chez Albarracin une paradoxale plénitude du manque, une sorte de pléthore du rien. Cette pléthore du rien serait semblable à un tonnerre de paille, un tonnerre de paille qui gronde étrangement à l’intérieur de la chose. Il y a en effet une sorte d’empaillement étrange du monde pour Albarracin, une sorte d’empaillement tonitruant, d’empaillement paroxystique et même cataclysmique du monde. « Un fétu de paille est un paroxysme du monde et brille et s’envole de soulever ce paradoxe. »
Pour Albarracin, la chose s’entasse à l’intérieur d’elle-même et jaillit malgré tout comme par miracle absurde de cet entassement. « Qu’est-ce que la chose tas ? Est-elle la chose de ce tas ou le tas de cette chose, (…) Toujours est-il que c’est l’instabilité, la précarité de la chose tas qui semble constituer le tas chose. » La chose apparait ainsi comme « l’écrin de l’entassé. » Par ce geste de s’entasser à l’intérieur d’elle-même, la chose parvient aussi à s’élever comme sur un trône, sur un trône de tonnerre, sur le trône de tonnerre de la tranquillité, sur le trône de tonnerre d’apparaitre là, sur le trône de tonnerre de la tranquillité d’apparaitre là. « En étant les choses s’assoient sur leur trône et sont couronnées. Et la cérémonie des choses va son cours tranquille et grandiose. »
Le monde d’Albarracin apparait aussi banal qu’enchanteur. Pour Albarracin, la banalité est enchantée et l’enchantement banal. Cette banalité enchantée du monde serait peut-être celle de son adoubement. C’est comme si pour Albarracin, ce motif de l’adoubement était autant une figure de rhétorique qu’un geste rituel. Adoubement du chemin par exemple « C’est la chose chemin qui fait que le chemin se creuse et s’adoube comme chemin. » ou encore adoubement de la coupe « un signe d’égalité et d’adoubement de la coupe aux lèvres. » Cette banalité enchantée des choses ce serait aussi celle de son anoblissement. « Tout est noble dans les choses parce que tout y est en procès d’anoblissement. » et même celle de leur royauté « Le roi est une chose, s’il n’était pas une chose il ne serait pas un roi. »
Il y a un aspect presque chevaleresque à l’intérieur de la poésie d’Albarracin. Albarracin ressemble à un poète courtois des choses. Albarracin écrit à la manière d’un Don Juan paradoxal, le Don Juan d’amour courtois de la multiplicité des choses. Et chaque chose apparait ainsi comme une forme de chair sublime, la forme de chair sublime d’une femme aimée.
Lire la suite (fichier de l'intégralité de l'essai)
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 09 février 2016 à 13h47 dans Cartes Blanches, Notes de lecture | Lien permanent
Cet article de Florence Jou présente un projet qu'a mené une poète et artiste contemporaine, Delphine Bretesché, à savoir la sonification du tramway du Mans, conçue comme une cartographie sonore et poétique.
Pour faciliter la lecture de cet article et en respecter la mise en page et les schémas, il est proposé en format PDF, à ouvrir par un simple clic, sur le lien ci-dessous :
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 08 octobre 2015 à 12h00 dans Cartes Blanches, Musique et Littérature | Lien permanent
En raison de la longueur de cet article et pour bien en respecter la mise en page, Poezibao le publie sous forme de PDF à ouvrir par simple clic.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 26 août 2015 à 09h45 dans Cartes Blanches | Lien permanent
Fin 2015 et courant 2016, les semestres qui viendront seront marqués par une série de publications autour de Francis Ponge : d'ores et déjà bien visible avec les deux volumes de la Pléiade / Gallimard édités en 1999 et 2002, le corpus de ses œuvres s'étoffera remarquablement. À côté de la parution chez Gallimard, grâce aux soins de sa fille Armande Ponge du Liber amicorum (en 2009, la réunion de soixante années d'envois et de dédicaces reçues qui ressaisit autour du Parti pris des choses les trames d'un solide réseau de lecteurs et d'amis), un travail de longue haleine s'amplifie actuellement autour de l'édition des correspondances de Ponge. Parce qu'il fut longtemps isolé, parce qu'il œuvrait obstinément pour se faire entendre, Francis Ponge était un incisif et parfois déroutant épistolier. Après la publication des correspondances de Ponge avec Jean Paulhan, Jean Tortel, Jean Thibaudeau et Albert Camus (septembre 2013, édition établie par Jean-Marie Gleize) de plus petits recueils sont parus : Amaury Nauroy avait publié la correspondance avec l'éditeur Henry-Louis Mermod (revue Trajectoire, été 2008) Gérard Farasse avait présenté en 2010 les Lettres familières d'André Pieyre de Mandiargues chez Himeros, Benoît Auclerc et Sophie Coste ont resitué dans le volume collectif d'avril 2014 des éditions Kimé, Ponge et ses lecteurs, cinquante-sept lettres échangées entre 1916 et 1922 par Francis Ponge et son père Armand.
Sont annoncés pour les mois prochains la correspondance de Ponge avec Gabriel Audisio (chez Gallimard, ouvrage annoté et préfacé par Didier Alexandre) les échanges qui se nouèrent avec Christian Prigent (déposées à l'abbaye d'Ardenne de l'Imec, une vingtaine d'années de correspondances marquées par la durable rupture de 1974, une édition réalisée par Benoît Auclerc) ainsi qu'avec Jacques Dupin (l'un des ultimes gestes de Gérard Farasse, la restitution d'une soixantaine de lettres, notamment des courriers autour d'une publication dans L'Éphémère). Plus tard, il sera question de publier la correspondance de Ponge avec André du Bouchet : cette entreprise aventureuse impliquera de graves problèmes, Du Bouchet avait l'habitude de ne jamais dater ses courriers.
À quoi s'ajoute, annoncé pour l'automne 2015, un travail d'envergure mené avec compétence et précision ainsi qu'avec une rare énergie par Armande Ponge, la publication d'un volume d'archives rétrospectives qui couvrira les vingt premières années de la vie de l'écrivain, 1899-1919. En dépit du choc de deux guerres mondiales, des pillages et de plusieurs déménagements, la famille Ponge a conservé et inventorié des pièces et des indices d'une grande richesse, des lettres, des manuscrits, des agendas et de nombreuses photographies d'époque, un énorme corpus qu'Armande Ponge a progressivement transcrit, annoté et recontextualisé. La publication en plusieurs volumes de cet ample déchiffrement permettra une connaissance approfondie de la vie de Ponge ainsi que de ses relations avec son époque, depuis 1899 jusqu'en 1988. Avec ce premier tome pour lequel se sont engagées les éditions Garnier - le contenu de l'ouvrage sera simultanément disponible sur internet - l'une des grandes exigences de Francis Ponge trouvera son issue posthume : de son vivant, il affirmait opiniâtrement qu'"il ne faut pas qu’avec mon corps disparaisse la mémoire de mes parents » ... "L’ingratitude est bien l’un des défauts (manques) qui me paraissent le plus insupportables. Il faut écrire aussi pour que n’ait pas lieu l’ingratitude".
En juin 2011, pour donner cohérence et faire écho à cet ensemble d'initiatives, depuis l'École Normale Supérieure de Lyon, un réseau de chercheurs et d'universitaires qui n'est pas seulement hexagonal et qui représente à sa manière "les amateurs et amoureux de l'oeuvre de Francis Ponge" s'est rassemblé afin de fonder la SLFP, la Société des lecteurs de Francis Ponge.Le président d'honneur de cette association est Antoine Gallimard, on trouve au sein du bureau Benoit Auclerc, Sabine Coron et Jean-Marie-Gleize ; parmi les membres d'honneur, François Chapon, Edith Heurgon, Philippe Jaccottet, Pierre Oster, Armande Ponge, Christian Prigent, Jacqueline et Claire Paulhan.On suit volontiers les activités et les informations de cette Société grâce à trois instruments de belle efficacité : un site internet doté de nombreuses rubriques, un profil Facebook ainsi qu'un bulletin réservé aux adhérents qui compte cinq numéros depuis sa création pendant l'hiver 2013. Avec ce site consultable sur ce lien, on découvre des annonces de parutions et de conférences, de nombreux documents issus des archives déposées à Lyon par les chercheurs et par Armande Ponge. Du côté du support papier, on lira par exemple, dans le premier bulletin de la SLFP des pages sérieuses et drôles, les travaux effectués par Ponge lorsqu'il était commandité par le rouge à lèvres Lenthéric, ou bien dans la livraison n°4, un récit d'événements de la seconde guerre mondiale qui se sont déroulés près de Sens le 28 août 1944. Au fil des numéros, occasion est malheureusement donnée d'adresser d'ultimes hommages à quelques-uns des meilleurs compagnons de cette Société de Lecteurs récemment disparus, Jacqueline Risset (bulletin n°4) ou bien Gérard Farasse (bulletin n°5) qui quitta ses proches le 28 septembre 2014 : pour saluer l'auteur de Déplier Ponge et de L'âne musicien, la SFLP a composé un numéro spécial où l'on trouve sa bibliographie autour de Ponge ainsi que l'intégralité des Lettres à un jeune homme, la correspondance entre Francis Ponge et Gérard Farasse.
Last but not least, la Société des Lecteurs de Francis Ponge annonce pour la fin août 2015 - soit exactement 40 années après un premier colloque mouvementé et particulièrement mémorable qui se déroula en présence de Ponge et qui fut publié en collection de poche 10/18 - la tenue à Cerisy d'un colloque Francis Ponge, ateliers contemporains. On trouve le calendrier des journées du lundi 24 au lundi 31 août sur ce lien du site du Centre Culturel International de Cerisy.
Alain Paire
Société des Lecteurs de Francis Ponge, c/o J-M Gleize, 62 Bvd Jean Giono, 04130 Volx. gleizejeanmariearobasegmail.com / sabine.coronarobasewanadoo.fr
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 05 juin 2015 à 15h30 dans Cartes Blanches | Lien permanent
Le vent très loin portera mes pages
Jusqu’à présent toutes les inventions
Sont moins utiles :
Armes, techniques d’enregistrement, imprimerie
Ainsi que les ondes qui passent les frontières…
Le vent très loin portera mes pages
(Mohammad Ali Sépânlou, poème publié en 1978 dans action poétique)
Mohammad Ali Sépânlou est mort ce onze mai 2015 à Téhéran, il avait 75 ans. La poésie contemporaine d’Iran perd une de ses grandes voix. Un de mes plus chers amis nous quitte. J’avais fait sa connaissance au printemps 1968 à Téhéran, dans la petite librairie Kétâb-é-zamân, fréquentée par les écrivains de la ville. Ce soir-là, nous avions longuement parlé d’Apollinaire, dont il avait traduit quelques poèmes en persan. Nous nous sommes ensuite revus souvent et avons traduit ensemble un choix de poèmes d’auteurs iraniens de la nouvelle génération, qui fut publié à l’automne 1968, dans le numéro 39 de la revue action poétique.
Lorsque Yves Bonnefoy, revenant du Japon, fit une courte halte à Téhéran, et alors que l’institut français n’était pas disposé à improviser une manifestation non prévue dans son programme, Sépânlou et deux autres poètes iraniens (Nader Naderpour et Yadollah Royaï) m’aidèrent à organiser une lecture d’Yves Bonnefoy dans une galerie d’art de la ville, et mes trois amis ont lu les traductions de ses poèmes qu’ils avaient préparées pour l’occasion. Après mon départ d’Iran, nous n’avons cessé de nous revoir, certes à des intervalles assez longs. « Sépân » est venu parfois en France. Il fut par exemple invité en 1997 à la Biennale internationale des poètes en Val de Marne que dirigeait alors Henri Deluy et, en décembre 2000, avec quelques autres poètes et prosateurs iraniens, lorsque la Maison des écrivains organisa une rencontre dans le cadre du Salon d’automne (1). Comme bien des écrivains et artistes iraniens, Sépân était un opposant au Shah et il eut maille à partir avec la Savak. Mais lorsque l’élan révolutionnaire qui avait balayé le régime impérial fut récupéré par le pouvoir religieux, il connut bien sûr les rigueurs d’une autre censure, et même une tentative d’assassinat. Je dus attendre 1999 pour le revoir dans son pays, puis à nouveau en 2001. Et surtout au printemps 2005, lorsque l’ambassade de France à Téhéran organisa une « caravane des poètes » : pendant une petite semaine, plusieurs poètes (femmes et hommes) d’Iran et quatre poètes français (Claude Esteban, Jean-Baptiste Para, Anne Talvaz et moi-même) ont parcouru le pays en autocar en donnant chaque soir une lecture. Mohammad Ali Sépânlou, dont le recueil de poèmes Le Temps versatile (Editions de l’Inventaire) venait d’être distingué par le Prix Max Jacob de poésie étrangère, était bien entendu avec nous, et un périple semblable eut lieu en retour dans plusieurs villes de France au printemps suivant. Sépânlou fut par ailleurs le maître d’œuvre d’une anthologie de la poésie contemporaine française publiée en 2005 aux éditions Saless de Téhéran.
J’ai revu mon ami pour la dernière fois à la fin du mois de juin 2013, lorsqu’il fit une brève escale parisienne au retour d’un festival de poésie en Suède où il avait été invité. Le médecin ne lui avait pas permis de s’absenter plus de huit jours afin de ne pas interrompre trop longtemps son traitement contre le cancer. Un gros volume d’un millier de pages venait de paraître à Téhéran quelques semaines auparavant, rassemblant son œuvre complète. Mais, nous précisa-t-il, avec 80 interventions de la censure dans le texte, qui avait supprimé tantôt un mot (par exemple l’adjectif « nu » !), tantôt un vers, tantôt tout un poème.
Sa contribution au numéro de mars 2002 de la revue Europe (« L’ardeur du poème ») s’achevait sur ces lignes : « Que la poésie soit utile à quelque chose, il m’est impossible d’en donner une preuve précise. Mais le fait est que depuis des temps immémoriaux les êtres humains ont eu, mystérieusement, besoin de poésie. Ainsi chacun l’a-t-il formée et interprétée selon ses besoins. Ce n’est pas trop s’avancer que de dire que la poésie existera toujours. Il est improbable que des appareils destinés à des tâches bien définies puissent rivaliser avec elle. La poésie, avec ses forces intemporelles, restera une voie de libération pour d’innombrables personnes, aussi bien que pour les poètes. »
On peut lire dans l’anthologie permanente de Poezibao, en lien avec cet hommage, quelques poèmes extraits de son livre Le Temps versatile, traduits par Farideh Rava, qui notait dans ses remarques introductives : « Ce qui caractérise ses poèmes, c’est l’âpreté de la langue dans laquelle toute trace de soi est effacée, une impression de survol, de distance par rapport à ce qui est dit ».
[Alain Lance]
[1] Cf. le choix de textes de ces écrivains paru à cette occasion : Derrière ma fenêtre il y a un corbeau (Editions de l’Inventaire).
Photo : c'était au cours de la caravane des poètes au printemps 2005 en Iran. Sepanlou est ici avec Claude Esteban. L'ambassade de France avait eu une belle initiative : pendant quelques jours nous avons sillonné une partie du pays et fait des lectures notamment à Téhéran, Ispahan et Chiraz. Il y avait six ou sept poètes (hommes et femmes) d'Iran et du côté français Jean-Baptiste Para, Anne Talvaz, Claude Esteban et moi-même.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 mai 2015 à 09h33 dans Cartes Blanches, Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
Poezibao donne ici carte blanche à Alain Mascarou, co-traducteur du livre de Mehmet Yahsin, afin de mieux attirer l'attention sur le livre La rencontre de Sapho et de Rûmî, publié par le Centre international de poésie de Marseille
Un hérisson qui joue de la flûte
Leopardi a beau n’avoir retenu de Sapho que son « dernier chant », l’élégie qu’il lui consacre en répercute la plainte et en relance l’insueto gaudio, « la joie singulière ». Gabriel Levin, lui, fait résonner à la sortie du bain de vapeur la voix de Rûmî qui « fait éclater toutes les fadaises », his voice booms all moonshine. La lecture des poètes par les poètes est avant tout de l’ordre du sensible, indifférente aux clivages linguistiques comme idéologiques. Le poète chypriote Mehmet Yashin ne lit pas autrement Rûmî et Sapho, tout en s’insurgeant explicitement contre la disjonction imposée entre leurs œuvres. Un refus raisonné des « fadaises » que seraient les approches univoques, stérilisantes, jalouses, motive tout son travail, et en particulier le poème-essai que lui inspire la mise en dialogue des fragments de Sapho et de l’enseignement soufi de Rûmî. De ces textes épars, mutilés par le temps ou étouffés par les bandelettes d’une piété ombrageuse, il retrouve l’éclat, le tranchant, la brisure fraîche, la qualité de symbole, au sens propre, de tessons d’une même vérité poétique que tant d’aveuglement, d’Orient et d’Occident, s’obstine à exposer séparés :
Certes la rivière est pleine de poissons
mais les pêcheurs s’en retournent les filets vides
Car si les malentendus dont souffrent ces œuvres, toujours en excès, tiennent d’abord à leur logique passionnelle, qui échappe à la plupart des « filets » philosophiques, ils résultent aussi du concept des « différences civilisationnelles » et du « couteau de l’orientalité» : ils sont entretenus par les histoires littéraires aussi bien nationales que comparatistes.
Encore faut-il avoir la faculté d’identification nécessaire pour pressentir cette unité, la sensibilité assez affinée, un « troisième œil » assez exercé pour libérer ces œuvres de toute emprise réductrice. En effet, et c’est ici qu’intervient l’alchimie de la « rencontre » — celle de Sapho et d’Athys son amoureuse, celle de Rûmî et de Shems, son Aimé, celle de leurs œuvres imaginée par Mehmet Yashin —, cette secrète conjoncture est de l’ordre de l’immédiat, du saisissement. La vigueur de cette détermination poétique qui concilie ligne de vie, morale et création, s’affirme dès l’introduction du recueil publié par le Centre international de poésie de Marseille. Écrite après coup, lors d’une résidence d’écrivain dans cette ville, intitulée « Visible », cette ouverture reconnaît dans ce lieu l’angle d’écriture privilégié d’un fabuleux poème à trois voix : celle venue de Chypre rejoint celle de Lesbos et celle de Konya, à l’intersection des routes d’Est et d’Ouest, des circuits commerciaux, migratoires, linguistiques — comme si, rétrospectivement, le séjour de 2011 préludait au recueil publié en 2009. En sorte que le préambule rejoint les œuvres ainsi convoquées, hors temps et hors espace, tout en étant parfaitement inscriptibles, lisibles, depuis l’ici-maintenant de cette résidence temporaire, depuis ce Marseille qui en retour se voit restituer son pouvoir unique d’attraction, ordures à ciel ouvert et miroitement céleste sur la mer — autant de signes d’un accord sensoriel, sensuel, qui en font l’idéale chambre d’amour et de lecture.
Aussi ce nouveau recueil de 2014, hommage passionné rendu à une ville et au lyrisme, que son thème et son occasion placent doublement sous le signe de l’instant favorable, apparaît-il comme une œuvre originale à plus d’un titre. Par sa traduction, qui ne reprend qu’une section du recueil de 2009, et récrit un ou deux passages en fonction du lecteur français. Par sa composition fuguée, une suite de variations sur le caractère à la fois unique et répétitif de l’évènement, dont ne peut ni raconter l’histoire ni l’achever. Elles accentuent tantôt le foudroiement de l’expérience amoureuse (la rencontre, les figures de l’attente, de la séparation, la trahison d’Athys, le meurtre de Shems), tantôt la fusion, l’accomplissement, l’Un,
ce ruban de lumière argentée venant des profondeurs de l’univers et qui relie le cœur au cœur
De leur alternance naît un tournoiement de reflets autour de l’image du « miroir-racine », qui constitue l’axe du recueil. À cette tension vers le centre contribue l’architecture de ce mince livre, conçue comme une suite de perspectives donnant sur la scène de la rencontre — « dans ton regard, les rideaux s’ouvrent d’un lieu vers d’autres » : le diptyque initial, où se trouve cette indication, le développement poétique avec pour chacune de ses dix variations l’agencement poème original /poèmes cités /commentaire intersticiel qui inclut en forme de prose le texte du poème original, les notes en fin de volume, qui peuvent aussi se lire comme un ensemble à part. Ainsi est ménagée à la lecture une circulation (qui rappellera au lecteur de Mehmet Yashin l’articulation en dédale de son premier roman, Soydaşınız Balık Burcu (Votre Compatriote du Signe Poissons), significative alors d’une impasse identitaire). Par sa discontinuité, un tel « cache-cache dans les pièces en enfilade » se joue de tout discours clos. En revanche, il rend perceptible l’unité dans tel entrecroisement des distiques de Sapho et de Rûmî, et dans l’accompagnement, qui tantôt prose tantôt poème, en éprouve le saisissement. Il ne s’agit pas d’expliciter ces extraits, ni de les paraphraser. De cette lecture comme intérieure à ces fragments, qui en éprouve la secousse émotive, témoigne particulièrement « Invisible », le texte qui fait écho à « Visible », au seuil du livre.
« Invisible », le titre est paradoxal, pour des descriptions de la miniature illustrant la rencontre de Shems et de Rûmî et du portrait de Sapho sur un vase. En fait, il s’agit d’un exercice d’empathie (l’un des premiers recueils du poète s’intitule Pathos). D’une part, les éléments de la nature, comme les objets, ressentent dans leurs mouvements le charme qui émane de ces silhouettes, de leur présence — les « cordes de la lyre s’unissent aux plis du vêtement » de Sapho ; autour de Shems et de Rûmî, tout est frémissement, les branches des arbres, les turbans noués. De ces figures afflue un espace à l’unisson duquel tout vibre. La réaction de celui qui voit s’assimile à cette participation représentée ; il inscrit ainsi dans le texte son adhésion en tant que personne à part entière, non pas celle de l’auteur, mais celle créée par le retentissement en lui de ces scènes. Et c’est encore par une sensation de mouvement qu’est signifiée cette émergence, qu’indique tout au long du recueil la récurrence d’ « aile », « ailer », en un réseau poursuivant l’élan des mains de Rûmî vers Shems ou des pieds de Sapho vers qui recevra sa lyre : les ombres s’ailent, « chaque chose s’aile vers la lumière », comme « le cheval blanc » du récit mystique est « ailé ». La « rencontre » tisse ces échos, qui prolongent l’œuvre antérieure de Mehmet Yashin, en particulier L’Oiseau Orange (Turuncu Kuş, 2007), où apparaît la « Troisième personne » (en turc elle est épicène grammaticalement). Elle préfigure le postulat sensible et métaphysique du présent recueil : « Il y a en réalité un(e) seul(e) Toi : Lui (Elle) » — « Troisième personne » qui est aussi le corps même du poème, corps euphorique, fêté, dansant, d’une lecture, d’une pensée, d’une écriture.
C’est ce climat de rêverie lucide, d’affleurement de la présence — «le toucher d’un ange » —, de griserie en éveil, que la rencontre instaure et que disent aussi bien les apologues, les aphorismes, les « symboles somnambules » circulant entre magie et quotidien, tel le hérisson à la science intuitive « qui joue de la flûte », le chat qui s’en va tout seul et « s’en retourne vers la forêt », ou la lessive qui se balance en rêvant des corps qu’elle a vêtus. Et la tension de ces appels, qui traversent le recueil de Mehmet Yashin, est certes liée au sentiment d’un manque, d’une discontinuité constitutive, probante, dans la mesure où la rencontre amoureuse ici célébrée est de l’ordre de l’instant et de l’intemporel. L’image ne peut arrêter un sens, elle est maintenue dans une pénombre qui laisse seulement deviner la clarté :
maintenant je me suis tu… La poésie a rougi
de parler face à la beauté.
Et il en résulte une poétique de l’image abstraite, allégée de toute intention didactique, par là-même pourvue de ce seul halo sémantique qui lui donne une réalité en tant qu’image. Mais du coup, ce lyrisme épuré, critique, peut dévoiler la correspondance entre les écrits de Sapho et Rûmî, en justifier le rapprochement par une création en phase avec la leur, et qui en ravive la brûlure. Autrement dit, l’invention verbale est à elle-même concluante : si elle ne s’y réduit pas, elle laisse toutefois deviner le fil rouge d’une expérience psychique, métaphysique, épidermique, qui assimile l’agent au patient, le caché à l’évident, la lumière intérieure à la clarté extérieure. De plus l’affinité de vision ainsi perceptible n’est pas séparable de la particulière sensibilité du poète de Chypre à l’intimité des langues, grecque, turque, persane. Cela est avéré par le réemploi d’un lexique repérable chez ses deux ascendants majeurs. Le titre de la variation centrale, Kökayna, accole les mots ayna,« miroir » et kök,« racine » — une création linguistique qui renvoie à une constellation d’autres mots composés associant langue, miroir, cœur : « miroir du cœur », « langue-miroir » et « langue du cœur » (ce dernier jouant sur le double sens de dil, « cœur » en persan, la langue de Rûmî, et « langue » en turc). Or si le miroir, dans la parabole soufi, symbolise l’effacement de l’esprit absorbé dans la contemplation divine, il en décline ici les états selon le terme auquel il est associé, renvoyant, sans se fixer sur l’un ou l’autre de ces aspects, tantôt à l’intériorité (« miroir du cœur »), tantôt au poème (« langue-miroir »), tantôt à l’origine (« miroir-racine »), le dire étant la voie du retour de l’être à l’Un. Il en va comme si l’incandescence du langage amoureux le dépossédait de la retenue d’un sens qui le figerait en message.
Ainsi le poème de la rencontre crée-t-il un jeu d'échos entre les codes, les langues, les mythes ( la danse des corps, des astres, l'élévation spirituelle, l'unité cosmique) :
L’éclair et la goutte de pluie ne faisant qu’un lorsque se heurtent les regards de ceux qui dansent face à face
C’est qu’il n’est d’œuvre que dans l’appel vers d’autres œuvres, il n’est de lecture que dans la mise en dialogue de celles-ci. En cela Mehmet Yashin, dont ce recueil n’est qu’une partie d’une œuvre en cours, Amorescence, affirme plus fermement encore sa volonté d’inscription par la traduction, l’essai, le poème dans un Levant dont les mutilations, le démembrement, rendent aujourd’hui de plus en plus nécessaire le rayonnement.
[Alain Mascarou]
Note : La citation de Gabriel Levin est tirée de Ostraca, traduction d’Emmanuel Moses, Le Bruit du Temps, 2010.
Mehmet Yashin, La Rencontre de Sapho et Rûmî, traduit du turc par Asli Aktug et Alain Mascarou, « Le Refuge », CipM/Spectres Familiers, 2014.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 11 mai 2015 à 10h13 dans Cartes Blanches, Notes de lecture | Lien permanent
Florence Jou a proposé à Poezibao ce texte écrit à partir de la bibliothèque d'Anne-Marie Albiach, dont les ouvrages ont été légués récemment par Claude Royet-Journoud, au Cipm. Il s'agit d'une sorte d'enquête qui établit un rapprochement entre Anne-Marie Albiach et Nan Goldin.
Florence Jou prépare actuellement une thèse en arts plastiques et poésie.
Ce texte étant relativement long, Poezibao le propose en document PDF, facile à télécharger, enregistrer ou imprimer, en cliquant sur ce lien :
Ouvrir l'article : Dans la bibliothèque d'Anne-Marie Albiach, par Florence Jou
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 08 avril 2015 à 10h46 dans Cartes Blanches | Lien permanent
Yvan Mignot (écrivain et traducteur du russe…chez Verdier, l’oeuvre de Harms et prochainement les textes de Khlebnikov de 1919 à 1922) ayant fait part à Liliane Giraudon de ses réserves à propos de la traduction d’un vers de Maïakovski dans les annonces du Printemps des poètes ("Il nous faut/ arracher la joie/ aux jours qui filent"), cette dernière lui a demandé s’il retraduirait l’ensemble du poème.
Il s’agit en fait d’un poème écrit après qu'Essénine se soit ouvert les veines avant de se pendre en décembre 1925 à l'hôtel "Angleterre" à Léningrad, et pas dans la jeunesse de Maïakovski contrairement à ce que son portrait sur l'affiche laisserait entendre. Il s’agit de donner un nouvel éclairage et non d’attaquer la traduction de Katia Granoff qui a manifestement lu un mot pour un autre, ce qui fait que les jours à venir sont devenus les jours qui filent, comme on le fait de la laine....
Pour lire la traduction du poème « Á Serguéï Essénine » de Vladimir Maïakovski par Yvan Mignot, cliquer sur ce lien
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 23 mars 2015 à 10h36 dans Cartes Blanches | Lien permanent
Joël Kérouanton a adressé à Poezibao ce commentaire du livre de François Bégaudeau, La Politesse (qui fait aussi l’objet de l’éditorial du Monde des Livres daté vendredi 20 mars 2015).
Il a accompagné cet envoi de ces mots :
"La politesse dit beaucoup sur le champ littéraire, et par-delà sur l’écriture et les conditions de sa mise en œuvre [...] : on ne peut pas faire fi des propos de ce livre et l’ensemble des poètes qui correspondent/collaborent à Poezibao sont concernés par son propos. Sans compter que la recherche formelle de cet ouvrage est aussi questionnante que le fond".
Poezibao a donc décidé de publier cette note sous forme de Carte Blanche.
Pour la lire, cliquer sur ce lien
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 20 mars 2015 à 10h59 dans Cartes Blanches | Lien permanent