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Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 04 octobre 2019 à 10h28 | Lien permanent | Commentaires (0)
Les éditions Joca Soria donnent aux lecteurs français à lire un texte cardinal dans l’histoire littéraire des États-Unis, avec ce recueil de Langston Hughes. Hughes, noir, est le poète et l’un des animateurs majeurs de la Renaissance de Harlem, mouvement culturel qui dans les années 1920-1930 cherche à promouvoir autant l’identité et la culture noires. Le titre anglais du recueil (Fine clothes to the Jew) a suscité la polémique, et l’éditeur de Hughes – Alfred Knopf, juif lui-même – a hésité à l’accepter ; mais c’est que Hughes déjà joue avec les clichés, les cristallisations raciales et qu’ainsi il rapproche deux minorités, deux groupes dominés, dans leur vie quotidienne, entre le Noir condamné à mettre ses « beaux habits » au clou et le Juif usurier qui survit en exploitant une misère qui est aussi la sienne. Hughes décrit cette misère sociale, entre ironie et clichés romantiques, la laideur des villes américaines qui sonne paradoxalement dans un poème beau comme « mes habits au clou », et cet orteil écrasé comme une infamie sociale :
La disparition silencieuse de la vie
Dans un coin plein de laideur.
J’suis venu chercher des fleurs de magnolia
Mais j’les ai pas trouvées.
J’suis venu chercher des fleurs de magnolia au crépuscule
Et il n’y avait que ce coin
Plein de laideur.
S’cusez-moi, je voulais pas vous écraser l’orteil, madame.
Il devrait y avoir des magnolias
Quelque part dans ce crépuscule.
S’cusez-moi, je voulais pas vous écraser l’orteil.
N’oublions pas que Lindbergh faillit accéder à la présidence des États-Unis en 1940 avec un « programme » raciste et antisémite (il voit dans Hitler un « grand homme ») qui n’avait pas grand-chose à rendre aux fascismes européens. Au moment où paraît Mes beaux habits au clou, en 1927, Hughes a déjà obtenu la reconnaissance littéraire, évidemment ambiguë pour un Noir alors que règne aux États-Unis une ségrégation institutionnelle. Deux voies s’ouvrent pour qui veut comme Hughes célébrer et légitimer la culture noire : la première revient à intégrer la culture classique, à démontrer qu’un Noir aussi peut écrire des chefs d’œuvre. C’est écrire un sonnet. L’autre, que Hughes choisit, à faire de la « grande » littérature avec les moyens mêmes de la culture noire. Hughes refuse les formes trop classiques pour écrire une langue au plus près de son objet, inspirée du blues. La première section du livre s’intitule précisément « Blues », et son premier livre Weary Blues (Le blues triste, 1926). Hughes écrit donc en rythmes syncopés, dans un vocabulaire argotique jusque dans les contractions propres à l’américain populaire (outre les verbes que la traduction très justement reproduit, par exemple « at the feet o’ Jesus », « au pied de Jésus », p. 64). La musique, blues et jazz, est la contribution majeure, ou du moins la plus visible, de la culture noire à la culture américaine comme l’écrit Derek Walcott :
[…] et quand
je ramasse ma monnaie dans une pharmacie provinciale
les doigts de la caissière évitent encore ma main
comme si elle allait roussir la sienne – eh, oui, je suis un singe
l’un de cette tribu de délirants ou mélancoliques primates
qui ont forgé votre musique depuis bien plus de lunes
que dans le tiroir de la caisse toutes les pièces d’argent (1)
Hughes veut donc faire de la littérature avec la musique noire. Il joue ainsi, comme un musicien, un bluesman, sur les deux sens du mot culture ; le premier, disons pour faire vite, connaissance ou l’élévation de l’esprit hérité des Lumières, et le second qui fait de la culture « l’esprit » d’une nation (d’abord allemande contre l’universalisme français, on est au tournant des XVIIIe et XIXe siècles comme chez Fichte) puis chez les pionniers des sciences sociales d’un groupe social, national ou non. Hughes revendique donc doublement : d’abord qu’il existe une culture noire, et que cette la création artistique peut faire justement fond sur cette culture pour une poésie « savante » ET noire, parce que la poésie de Hughes est savante comme lui qui a étudié dans les plus grandes universités américaines (Columbia), et les Noirs n’étaient pas alors nombreux dans les grandes universités américaines. En ce sens, Hughes tente aussi de répondre à l’une des questions fondamentales du « modernisme » littéraire, celle de la communauté et de l’inaccessibilité, comme Eliot, comme Pound : à qui parler, et pour qui ? Au-delà du jalon décisif qu’il plante dans l’histoire des cultures noires, de la culture américaine, il y a chez Hughes une vraie virtuosité à saisir dans son vers les rythmes du blues, qui sont les rythmes mêmes de la vie.
Sébastien Dubois
Langston Hughes, Mes beaux habits au clou, Joca Seria, 2019, 155 pages, 13,5€. Traduit de l'anglais (États-Unis) et postfacé par Frédéric Sylvanise.
On peut lire un extrait ci-dessous et d'autres, parus dans le cadre de l'anthologie permanente de Poezibao, en mai 2019, en cliquant sur ce lien.
Extrait :
Une fille noire
J’ai toujours été une fille qui bosse.
Avec Alfred j’ai été aimable.
J’lui ai pas tranché l’cou au rasoir,
J’ai jamais été désagréable.
Pourtant on dirait toujours
Qu’les hommes font rien que m’plumer
Après i’ vont trouver une fille claire
Et i’ m’laissent tomber.
J’ai bien habillé Alfred Johnson.
J’lui ai acheté de beaux effets,
Et dès qu’i’ sort du bastringue
C’est d’vant ma porte qu’i’ pointe son nez.
Pourtant j’ai jamais été mauvaise.
J’y peux rien si j’suis noire.
J’déteste ces filles au teint clair
Et mon Albert j’veux l’revoir.
Mon doux et gentil p’tit gars brun d’peau
Oh, mon Dieu, j’veux l’revoir.
[1] Derek Walcott, « Nord et Sud », Le royaume du fruit-étoile, Circé, 1993, p. 35. Traduit par Claire Malroux.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 04 octobre 2019 à 10h18 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Élégie lituanienne
(pour Jonas Mekas)
Brume brume ma beauté perdue
J’entends la voix d’un vieil homme
Certainement nous sommes des bois
Des femmes chamanes accrochaient des rubans dans les branches
Le vent sait comment lire
Tellement d’eau dans cette petite rivière
Ne perdez pas l’ancienne religion Lune
Nous sommes robustes car nous nécessitons
Un père est plus âgé que son fils quelquefois
Avez-vous entendu le sermon sur la guitare brisée
J’ai enseigné à ma fille les noms des arbres
Ne touchez personne avant que le soleil ne baisse
Tu as vu un homme saigner sur le bord de rivière
Nous lavons, lavons, et jamais n’en sortons limpides
Nous nous connaissons à la manière dont nous marchons
Rubans rouges comme lanières de viande sous la pluie
Source : Robert Kelly : two poems, dans le magazine Jacket n°6, 1999. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
A Lithuanian Elegy
for Jonas Mekas
Mist mist my beauty lost
I hear an old man talking
We must be woods
Wise women tied ribbons to branches
The wind knows how to read
So much water in this little river
Don't lose the old religion Moon
We are strong because we need
Sometimes a father's older than his son
Did you hear the sermon on the broken guitar
I have taught my daughter the names of trees
Touch no one till the sun goes down
You saw a man bleeding on the river bank
We wash and wash and never come clean
We know each other by the way we walk
Red ribbons like strips of meat in the rain
Source : Robert Kelly : two poems, dans le magazine Jacket n°6, 1999.
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Préfixe : trouver la mesure
Trouver la mesure est trouver le mantram,
est trouver la lune comme indice de mesure,
est trouver la source de la lune ;
si cette source
est Soleil, trouver la mesure est trouver
l’articulation naturelle des idées.
L’organisme
du macrocosme, l’organisme du langage,
l’organisme du je, se combinent en naturant sans cesse
pour propager un quatrième,
le poème,
depuis leur trinité.
Le style c’est la mort. Trouver la mesure est trouver
une liberté depuis cette mort, une voie de sortie, un élan
vers l’avant.
Trouver la mesure est trouver la
musique spécifique de l’heure,
la synchrone
conséquence du mouvement du monde entier.
Source : Robert Kelly : Red Actions, Black Sparrow 1995. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
Prefix: Finding the measure
Finding the measure is finding the mantram,
is finding the moon, as index of measure,
is finding the moon’s source;
if that source
is Sun, finding the measure is finding
the natural articulation of ideas.
The organism
of the macrocosm, the organism of language,
the organism of I combine in ceaseless naturing
to propagate a fourth,
the poem,
from their trinity.
Style is death. Finding the measure is finding
a freedom from that death, a way out, a movement
forward.
Finding the measure is finding the
specific music of the hour,
the synchronous
consequence of the motion of the whole world.
Source : Robert Kelly : Red Actions, Black Sparrow 1995.
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Débris de rêve
Et quand il n’y a plus rien il y a toi
tu projettes une ombre qui me construit.
De nouveau les effroyables nous deux, mère
et fils, père et fille, effondrés
en leur milieu comme une ancienne grange,
où logent un christ, des chouettes, les marmottes siffleuses
et tous les oiseaux mauvais célèbrent leur printemps
mais c’est une australie par ici-bas, un métallique
langage et des visages à grands pores
regardant droit dans le soleil, où l’argent réside
moulé en phallus doré. Mais pas
en pénis d’homme. Un autre genre : une bite de fille
ou le sexe d’un nuage ou l’ombre pointue de la lune
si brillante que souffle coupé nous disons Le Soleil,
c’est de là qu’il vient, ce brouillard en moi,
(le soleil est l’ombre de la lune.
le sens est l’ombre du désir.)
Ce brouillard inondant de lumière est Toi, partenaire,
chaudes hanches et permanent endolorissement
dans les plus lucides négociations d’Aphrodite.
Toute chair te veut car ton esprit.
Source : Robert Kelly : two poems, dans le magazine Jacket n°6, 1999. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
Dream debris
And when there's nothing left there's you
you cast a shadow that makes me.
The dreadful two of us again, mother
and son, father and daughter, broken
down the middle like an old barn,
christ, owls and woodchucks live therein
and all the bad birds celebrate their spring
but it's australia down in here, a metal
language and faces with big pores
staring straight into the sun, where money lives
shaped like a golden phallus. But not
a man's cock. Some other kind, girl dong
or cloud prick or the pointy shadow of the moon
so bright we gasp and say The Sun,
that's where it comes from, that mist is me,
(the sun is the shadow of the moon.
meaning is the shadow of desire.)
That light suffusing mist is thee, pardner,
hot-hipped and sore all about
from Aphrodite's lucidest negotiations.
All flesh wants you because your mind.
Source : Robert Kelly : two poems, dans le magazine Jacket n°6, 1999.
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Écriture avec John Clare
Une saveur m’évoqua l’origine d’un endroit
par delà la rivière que les animaux nomment paradis
mais nous, manquant d’un guide pour absorber une telle
inspiration au fond de notre rude nature
ne pouvons être sûrs que ce que les ordinaires
climats accordent, quelques généreux
que soient souvent les dons de la nature
en terreurs et beautés, ne suffise
pour tuer de nostalgie un homme
quand un avant-goût de l’autre côté
est soudain offert, une lumière qui réchauffe
les fades idées que nous avons de l’âme
et de son activité, en obligeant au contraire
une manière de baume depuis nos tréfonds
à monter ruisseler en nous contenant
les substances chimiques d’une enchanteresse
clarté d’enthousiasme. Maintenant cette alchimie
qui pulse dans le sein, ce soufre
ardent d’un chardonneret jaune ou colchique automnale
est juste ce qui s’enflamme quand l’œil curieux
décide que ce qu’il voit
au-delà de ce qu’il peut voir est
là où l’animal entier doit progresser,
le je du moi, et chacun de ses regards
ouvre une étrange porte, un vent s’échappe
parfumé de ce qui nous comble, une lumière
interne sur des choses de beauté qui donnent délice
objets non de la terre ni de l’air la mer ou le ciel
mais existant aussi, plus terrestres que la boue
plus rassasiants que la chair, des moteurs par delà
les sens qui poussent les sens eux-mêmes à
extérioriser l’intérieur et dépasser
leur simple perception, un son à l’intérieur du goût,
d’infinis paysages de montagnes qui se déploient
à chaque toucher. Au-delà de la frontière
de l’œil qui vit dans la vision, réside cette douce
encore invisibilité qui est la vraie énergie
entraînant l’esprit timide à se délecter
de ce qu’il voit – mais tout est nuit au clown grossier
- nous devons fermer les yeux pour lire le livre
feuilleté de la nature, et dans ce visionnage redoublé,
vision cachée dans vision, l’animal s’affole
de plaisir, ce plaisir qui est notre
unique but dans un monde de peine.
Source : Robert Kelly : May Day, Parsifal 2006. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
A Writing with John Clare
Taste told me it is from a place
across the river from what animals call heaven
but we, lacking a teacher to breathe such
inspiration deep into our rough nature
can’t be sure that what the ordinary
weathers bestow, tho generous
the way nature’s gifts so often are
with terrors and beauties, isn’t enough
to kill a man with longing
where a taste of the other side
is suddenly given, a light that warms
the dull ideas we have of the soul
and its business, and forces instead
a kind of balsam from our lowest places
to flow upwards in us, with some
chemicals working with that enchanting
‘thusiastic glow. Now this chemistry
that throbs inside the bosom, this sulfur
ardent as goldfinch here or meadow saffron
is just what catches fire when the curious eye
decides that what it sees
beyond what it can see is
where the whole animal must go,
the me of me, and each of its glances
opens a strange door, wind rushes out
that smells of all we need, a gleam
in there on beautious things that give delight
objects not of earth or air or sea or sky
but are here too, earthier than dirt,
meatier than flesh, some engines beyond
the senses that bring the very senses to
inside-out themselves and go beyond
their simple seeing, the sound inside the taste,
the endless mountain vistas that open up
in every touch. Beyond the border
of the eye that lives in the sight is that sweet
as yet invisibility that is the actual power
that compels the bashful mind to relish
what it sees – but all is night to the gross clown
– we need to close our eyes to read nature’s
unfolded book, and in that doubled seeing,
sight hiding inside sight, the animal goes
wild with pleasure, pleasure, which is our
single purpose in a grieving world.
Source : Robert Kelly : May Day, Parsifal 2006.
Traductions inédites de Jean-René Lassalle.
Voir ici la bio-bibliographie de Robert Kelly.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 04 octobre 2019 à 09h43 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Robert Kelly est un poète de New York, en vers ou proses, né en 1935. À 40 ans il avait déjà publié quarante livres, expérimentateur se rapprochant puis s’éloignant des avant-gardes, professeur d’écriture qui transmit son amour du monde et du partage à de nombreux écrivains, il reste à part. Dans son énorme production se détachent un sens de la musique du langage, énergisée par la réflexion et la sexualité, une certaine recherche de l’extase dépassant parfois le « je », conscient d’une fraternité transhistorique des auteurs (cf. ses variations sur Shelley, John Clare, Paul Celan, intitulées « écriture avec »). Avec sa compagne la traductrice de littérature française Charlotte Mandell, il a créé une petite maison d’édition de plaquettes électroniques gratuitement téléchargeables, Metambesen.
Bibliographie sélective :
Finding the Measure, Black Sparrow 1968
Flesh Dream Book, Black Sparrow 1971
The Mill of Particulars, Black Sparrow 1973
Kill the Messenger , Black Sparrow 1979
The Scorpions, Station Hill 1985 (roman)
Not this Island Music, Black Sparrow 1987
Flowers of Unceasing Confidence , Station Hill 1988
Mont-Blanc, Otherwind 1994 (écriture avec le romantique anglais Shelley)
Red Actions, Black Sparrow 1995 (anthologie)
The Time of Voice , Black Sparrow 1998
Lapis, Black Sparrow 2005
May Day, Parsifal 2006
The Languages of Eden, roughbooks 2016 (roman en vers)
Opening the Seals, Autonomedia 2016
Traduction en français :
Dans la revue Po&Sie n° 34 (par Pierre Joris) et n° 52 (par Jacques Roubaud)
Sitographie :
Le site de micro-édition Metambesen avec plusieurs plaquettes gratuites de Robert Kelly téléchargeables en pdf
Un « portrait parlant » de Robert Kelly en vidéo
Fiche composée par Jean-René Lassalle
Lire ici des traductions inédites de Jean-René Lassalle.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 04 octobre 2019 à 09h25 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent | Commentaires (0)
Sommes-nous à la hauteur de ce que veut une œuvre ?
Jean-Nicolas Clamanges
Mon oncle m’a alors reproché de traiter la littérature comme une course en sac, ajoutant qu’il fallait se montrer humble devant toute œuvre valable.
Jim Harrison1
Visitant une exposition consacrée à Matisse, voici quelques années, j’étais tombé en arrêt devant une toile d’un cubisme singulier dont l’élégance des rapports de couleur me fascinait. Il s’agissait du portrait de la fille de l’artiste en blouse rayée intitulé Tête blanche et rose. Selon la notice, la radiographie de ce tableau peint en 1914 révélait un état antérieur d’allure plutôt naturaliste. Comment Matisse avait-il pu changer si radicalement de style ? L’explication en fut livrée depuis par sa fille. S’interrompant soudain et se tournant vers elle, il lui demanda : « Cette toile veut m’emmener ailleurs : te sens-tu à la hauteur ?2 » Ce qui m’impressionne ici, c’est qu’un tel artiste sache que son intention ne décide pas seule : il a appris l’écoute de la toile en son exigence d’inconnu, qui s’adresse d’ailleurs autant à son modèle qu’à lui. Ce que veut la toile peut donc se défendre contre l’intention initiale de l’artiste jusqu’à l’effacer – expérience d’ailleurs familière à un Braque affirmant que : « le tableau est fini quand il a effacé l’idée3 » ou à un Mallarmé écrivant que « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète qui cède l’initiative aux mots4 », ou encore à Rousseau comparant son esprit en gésine d’écriture au long chaos des machines de l’opéra5. Mutatis, mutandis, je soutiendrai que la leçon de ces artistes doit a fortiori valoir pour ceux qui font métier d’interpréter leurs œuvres.
Mais à cet égard se présente un risque majeur, ainsi formulé par le poète Adonis :
« La poésie de nos jours, s'expose à un danger qui ne vient pas d'elle mais de la parole qui s'y réfère. Elle est offusquée par cette parole. Le lecteur ne lit plus le poème, il lit le poète, ses références, ses inclinations. Il lit ce qu'on lui déclare du poète et de la poésie. Le poète est devenu pour le critique un moyen d'affirmer ses options, d'exposer ses théories, non de donner accès au poème en tant que tel. Il s'agit là d'une critique qui déchiffre la poésie par le truchement du monde. La véritable critique est tout le contraire, elle dévoile le monde à travers la poésie. Elle accède aux énergies de la langue elle-même sans autre instrument que la seule poésie. » (Six notes du côté du vent. Note 4).
C’est ainsi qu’aujourd’hui, par une sorte de présentisme caractéristique de notre époque selon François Hartog, tel critique prétend ironiquement « améliorer » pour aujourd’hui des œuvres du passé qu’il juge « ratées »6, tandis que tel autre souhaite très sérieusement les « actualiser » afin de nous les rendre utiles7. Cette présomption est caractéristique d’un esprit contemporain tendant à effacer toute distinction entre l’art et ce qui n’est pas lui, et à en prendre à son aise sans vergogne, au risque de le tuer, avec ce qui fut, dès son advenue pariétale – et comme par définition –, la seule ressource authentiquement efficace découverte par les êtres humains pour transcender les temps. Ce que rappelait Bernard Noël, dans un libelle à l’eau forte intitulé À bas l’utile :
« Vouloir que les œuvres considérées par la tradition comme « œuvres de l’esprit » circulent comme de l’information est une entreprise de faussaire, mais témoigne plus gravement de la volonté de détruire leur nature. [...] L’immatériel est l’envers du spirituel comme l’information est l’envers de l’œuvre de l’esprit : leur utilité les épuise alors que l’inutilité des œuvres sans cesse en recharge le sens ?8 »
« Ceux qui ne peuvent plus recevoir n’ont jamais cessé de donner », écrit le poète Tomas Tranströmer9. Matisse et Tranströmer sont morts, ils ne peuvent plus rien recevoir de nous ; mais ils ont laissé des œuvres capables d’émouvoir toute vie humaine qui vient à leur rencontre. Ces œuvres sont inépuisables car tout, du moindre détail jusqu’aux rapports les plus manifestes, y forme un jeu d’interactions infinies rivalisant en complexité avec la structure de la matière, et créant, au sein de la langue commune, un code spécifique appelé à en devenir l’avenir et la mémoire (je suis ici l’enseignement de Iouri Lotman10). Ce que W. Benjamin écrivait, dans Le Narrateur, du récit bâti pour durer, ressemblant « à ces grains de semence enfermés pendant des milliers d’années, à l’abri de l’air dans les caveaux des pyramides, qui ont conservé jusqu’à ce jour leur pouvoir germinatif11 », vaut a fortiori pour le poème : qui a appris à en savoir par cœur sait bien quelle énergie ils procurent au fil des aléas de l’existence, et quel besoin nous point de réapprendre ceux qui s’oblitèrent, en nous appuyant sur les multiples points de repères qu’ils nous offrent pour les reconstruire mentalement, tellement tout s’y articule par nécessité d’art. Une nécessité spécifiquement propre aux œuvres, une fois qu’elle se sont détachées de leurs auteurs, pour entrer dans une temporalité de transmission qui leur est propre et dont nous ne savons, à vrai dire, pas grand-chose, sinon peut-être en l’interrogeant avec l’humour d’un De Quincey:
« Que penses-tu, belle lectrice, d’un problème comme celui-ci : écrire un livre qui aurait un sens pour notre propre génération, qui n’en aurait plus pour la suivante, qui retrouverait son sens pour la troisième et qui le reperdrait pour la quatrième, et ainsi de suite...11 »
Parmi toutes sortes de facteurs, ce processus inclut certainement aussi le travail de la critique, à condition que nous essayions d’y jouer un rôle de passeurs et surtout pas celui d’arrogants manipulateurs. Sans oublier jamais que cette transmission s’opère de toute façon spontanément dans la création artistique et littéraire, par assimilation et invention d’artiste à artiste. Elle s’y fait avec des fortunes diverses, mais elle s’y fera tant qu’il y aura des créateurs pour rechercher « cet excellent vrai toujours manqué » dont parle Marivaux à propos du sublime13.
Mais si Roberto Juarroz a raison de penser que « l’unique manière de recevoir une création est de la créer à nouveau14 », que reste-t-il donc en partage à qui n’est ni poète, ni romancier, ni dramaturge, mais dont la vocation et le métier attestent, au moins pour lui/elle-même, l’amour de cette création ? Eh bien il nous reste à faire notre métier tel que l’entendait Peter Szondi, c’est-à-dire écrire avec les œuvres :
« Si je renonce à l’histoire du genre littéraire, c’est pour des raisons générales aussi bien que spécifiques, propres au drame poétique. Telle qu’elle a été pratiquée et qu’elle est enseignée, il y a trente ans encore, cette histoire ne peut plus s’écrire aujourd’hui. Non pas parce que – comme on le dit souvent – la critique littéraire s’est engouée des méthodes du New Criticism et de la Stilkritik qui font abstraction de l’histoire, mais plutôt parce que l’interprétation d’une œuvre littéraire, c’est-à-dire l’acte qui consiste à se transporter en elle, suppose une certaine conception de la poésie, une idée de ce qu’est la littérature. Or cette idée de la littérature ne permet pas d’écrire, comme on l’a fait jusqu’à présent, sur les œuvres – elle exige que l’on écrive avec elles, en reproduisant par l’intelligence et par la compréhension le processus de leur création.15 »
Ici je me trouve en accord avec la conclusion de Siegfried Plümper-Hüttenbrink, en émettant néanmoins une réserve sur la notion de « mime », qui me paraît minimiser le travail d’élucidation, et donc de transmission du « faire » de l’œuvre étudiée. Une élucidation pénétrant, dans l’idéal, aussi loin que possible dans la composition de l’œuvre en toutes ses parties, analyse dont la synthèse, toujours provisoire, participe, pourvu qu’elle se laisse lire, de la transmission dont nous parlons. On préfère ainsi la poétique – la façon d’opérer dans la langue – à l’herméneutique, afin que les interprétations qui pourront finalement en résulter s’appuient, avec toute la précision désirable, sur la littérarité des textes aux multiples niveaux compositionnels où elle s’exprime. C’est dans ce dialogue exigeant, et lui seul, que peut s’effectuer la transaction entre ce que nous cherchons sur le mode analytique et ce qui, dans telle création, spontanément nous séduit « universellement et sans concept », pour le dire avec Kant16. Telle est en tout cas la voie que je m’efforce de suivre sans prétendre mieux que d’essayer17.
Quant à ce qui ne nous séduit guère d’emblée, voire nous repousse, essayons d’abord de comprendre ce qui nous arrive-là, nous cherchant peut-être là même où ça résiste, ne ménageons pas nos efforts pour que cela s’ouvre à nous (cela peut parfois prendre toute une vie), et si nous n’y parvenons pas, espérons que d’autres y parviendront ; enfin, si nous vient la tentation de faire écrit de cette rencontre ratée, abandonnons en le fruit douteux à la critique rongeuse des souris.
Jean-Nicolas Clamanges
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1 J. Harrison, The Beast God Forgot to Invent (1999), trad. Brice Matthieussent, in Jim Harrison, En route vers l’ouest, 10/18-C. Bourgois, 2001, p. 216-217.
2 Jack Flam, Matisse, The Man and his Art, 1869-1918, Londres, Thames and Hudson, Ltd, 1986, pp. 402-403.
3 Cahiers de George Braque, Maeght éditeur, 1994, p. 88. Cf. Bram van Velde: «Je pars sur la toile, et progressivement, c’est elle qui impose sa solution. Mais une solution difficile à trouver.» In Charles Juliet, Rencontres avec Bram van Velde, P.O.L, 2016, p. 49.
4 S. Mallarmé, Crise de vers, OC., Gallimard, Pléiade, 1961, p. 366.
5 «Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté. Elles y circulent sourdement; [...] et au milieu de toute cette émotion je ne vois rien nettement; je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement [...] chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une longue et confuse agitation.», Les Confessions, OC. Pléiade I, 1959, p.114-115.
6 Pierre. Bayard, Comment améliorer les œuvres ratées? éd de Minuit, 2000.
7 Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser, éd. Amsterdam, 2007.
8 Bernard Noël, À bas l’utile, Publie.net, 2010, p.8.
9 Tomas Tranströmer, «Palimpseste», in Baltiques (1954-2004), Poésie/Gallimard, 2011, p. 263.
10 Iouri Lotman, La structure du texte artistique, Gallimard, 1975, pp. 299-309.
11 Th. de Quincey, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais, trad. Pierre Leyris, Gallimard, 1990, p. 211.
12 W. Benjamin, Le Narrateur, in Écrits français, Gallimard, «folio Essais», 1991, p. 274.
13 Marivaux, Pensées sur différents sujets, in Journaux et œuvres diverses, Classiques Garnier, 1988, p. 57.
14 R. Juarroz, Poésie et Réalité, trad. J. Cl. Masson, Lettres vives, 1995, p. 14.
15 P. Szondi, Poésies et poétiques de la modernité, ch. V (trad. Mayotte Bollack), P. U. Lille, 1981, p. 73.
16 «Est beau ce qui plaît universellement sans concept.» E. Kant, Critique de la faculté de juger (1790), I, §9, trad. A. Renaut, GF, 1995, p. 398.
17 Comme c’est à l’ouvrage qu’on connaît l’artisan, je me permets de renvoyer, outre deux notes récentes dans «Poezibao», à mes chroniques consacrées à des poètes contemporains publiées sur le site « Libr-critique » voici quelques années, ainsi qu’à une étude sur « Neige » de Philippe Beck, publiée sous un autre nom dans la revue NU(e), n°60, mars 2016, p. 157-172.
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 03 octobre 2019 à 09h41 dans Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
« … le siège bleu
monochrome n°17 c'est l'enfant
de quatre ans tout au plus veillant
sur sa mère droguée de ses grands
yeux de biche nullement effarouchée
les sièges tout au fond ce sont les ouvriers
du chantier qui rentrent chez eux et crient
au chauffeur arrête-toi quelque part il faut
qu'on pisse nous et ils chantent à voix haute
échangent des blagues lascives le siège
gris bariolé n°25 c'est le mec de deux
mètres qui déborde de sa place et colle
sa cuisse contre celle d'une jeune fille
pendant deux heures son malaise nous
étouffe jusqu'à la pause quand il dit je
suis désolé d'être aussi grand je vais
me déplacer ...» (V.M., p. 38)
Ce recueil écrit à deux mains – dont chacune reste seule maître de ses pages – est fraternel et subtil, mais d'abord neuf : deux amis, chacun en voyage de son côté, observent, chantent et pensent ce qui leur arrive pendant deux ans (sept. 2014- déc. 2016), écrivant à l'autre moins le contenu, le sens ou même la valeur de leur déplacement (en voiture, avion, car, train …) que la substance même du transport humain. Ils se confient, en alternance, ce que leur est se déplacer : Jean de Breyne, né en 1943, proche familialement et professionnellement du monde croate - éditeur (de l'Ollave), photographe et poète français, d'une part. De l'autre, Vanda Mikšić, née en 1972, poétesse, traductrice (à l'Ollave) et universitaire croate (qui écrit ici directement en français). La collaboration professionnelle est devenue amitié : intimité confiante, perplexités bénévolement croisées. Ils s'envoient aussitôt lettres et courriels, et nous parlent en s'écrivant.
« On part dans la nuit
N'est-ce pas V. ?
Oh ! Pas de la nuit
Nous partîmes de la nuit et
Il paraît que c'est violent
De venir au jour » (J.de B., p. 46)
Transport, bien sûr, c'est d'abord déplacement organisé des personnes (qui y sont souvent ballottées comme des marchandises) et des marchandises (parfois plus précieusement traitées que des personnes) ; et il y a là déjà beaucoup à dire. Mais transport, c'est aussi déplacement des affects, des registres, des langues – avec leurs propres arrêts, incidents et accidents, tolérances, guéguerre des places ; mais d'abord, en tout transport, il y a un créneau spécifique de présence, que Jean de Breyne nomme la vacance : « La vacance de l'homme/ Est sur les routes » (p.75). La vacance, c'est la courte et brève (mais incompressible) part de liberté dont le travail n'a pas à décider, et dont la parole seule peut et doit, par une sorte de phylactère ludique, chapeauter la vie. Être transporté, c'est d'abord abandonner à un autre (le chauffeur, le dispositif, le convoi, l'horaire...) la « responsabilité pleine » (J. de B.) du cours de vie. Mais l'attention ainsi libérée, pour ne pas mourir de contention et d'ennui, est bien forcée de redevenir un art.
« L'homme est le chef de sa barque
à entendre sa voix sûre
Nous allons dans le brouillard
avec l'application de la loi
Nous sommes tous dans le même bateau
la lumière j'espère dans nos têtes
Une traversée entre les arbres nus
sur les camions les bâches portent un nom
Le ciel bas me dit que la mer continuera la terre » (J. de B., p. 27)
Ce que nos deux auteurs inventent alors ici, superbement, est une sorte de bien des transports. Ce bien inédit a trois moyens liés de se produire : la poésie, l'amitié et la pensée. Oui, contre le mal des transports, la confidence poétique rééduque l'oreille interne ; l'amitié intègre la discordance des sensations dans la consonance des présences ; la pensée enfin, se représente à neuf les rapports et rapporte rigoureusement les représentations les unes aux autres, redressant l'horizon requis.
« Doucement le train part
Le poème pense et
S'adresse » (J. de B. , p. 42)
Réellement : la poésie est le meilleur de la parole ; deux amis, chacun pensant les déplacements de vie de l'autre, se redressent mutuellement le voyage de vivre ; enfin, la pensée rétablit la confiance en soi d'une conscience (trahie, dépassée), en adaptant, autant que penser se peut, notre vitesse propre à celle du sort.
« Que peut-on conclure
du bon moment ?
de son arrivée
son départ
Kairos n'est qu'une machine
à questions » (V.M., p. 81)
C'est un livre à la fois plein de délicatesse – l'ami qu'on est mérite seul l'ami qu'on a – et de franchise – on mesure mieux, en mouvement, en attente et en public, notre faillibilité (le pire et le pauvre de nous voyagent avec nous):
« à quel moment sommes-nous fragiles
Jean ? » (V.M., p. 33)
D'autant plus, peut-être, que, dans les transports, les éléments - le brouillard, le vent, l'obscurité, le paysage - changent presque de nature (un paysage vu d'une vitre ambulante, par exemple, perd en disponibilité tout ce qu'il gagne en variété), et les institutions changent de fonction, dans l'incessant jetlag des consignes, des usages et des lois.
« En cas de danger
casser la vitre
en cassant la vitre
vous vous exposez au danger
en cas de danger donc
on s'expose au danger
Heureusement
la pub enrobe le car : avec nous,
vous voyagez en toute sécurité
C'est ce qui change
une fois dedans » (V.M. , p. 51)
Les poésies croisées de Vanda et Jean sont d'une émouvante intelligence, qui fait considérer profondément les transports de l'existence comme à mi-chemin du voyage sans arrêts du temps et de l'arrêt sans voyage de la mort. Le tact des auteurs consiste à nous révéler le bilan véritable du déplacement de vivre sans nous en présenter agressivement la facture. Ils ouvrent les volets de la parole dans l'entre-présentation, à la fois forcée et aléatoire, des vies. Et, comme dans le même moyen de transport se mélangent sans barrières ni heurts ceux qui partent ailleurs et ceux qui rentrent chez eux,
« Eux, là, vont-ils ou
Retournent-ils
Toutes oreilles connectées et yeux
Le paysage défilant ?
Que me reste-t-il du temps qui vient,
Retourné ? » (J.de B., p. 73)
un même lecteur peut faire comme chez lui dans ce qu'il comprend et, pour ce qui lui échappe, s'assurer d'être, comme une guêpe égarée dans un car, scrupuleusement déposé plus loin :
« Elle volait peu peut-être était-elle
blessée vieille épuisée elle aussi
j'ai sorti une pochette je l'ai ouverte
et l'ai posée devant ses pattes elle
est entrée, continuant sa promenade
j'ai refermé la pochette à l'arrêt du car
après l'avoir libérée dans une contrée
inconnue pour elle je me suis demandée
si cette liberté en était une pour elle » (V.M. p.77)
Marc Wetzel
Vanda Mikšić, Jean de Breyne, des transports, LansKine, 2019, 88 pages, 14€.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 02 octobre 2019 à 10h07 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Les éditions Flammarion publient Les Couleurs de boucherie d’Eugène Savitzkaya.
Présentation du livre sur le site de l’éditeur : « C’est un ouvrage quasiment mythique que la collection Poésie/Flammarion accueille aujourd’hui : parues chez Bourgois en 1980, Les couleurs de boucherie étaient en effet épuisées depuis plusieurs décennies. Il s’agit pourtant d’un des livres majeurs d’Eugène Savitzkaya, composé à la fin des années 1970, parallèlement à ses premiers romans. Avec L’Empire (également repris dans ce volume) on peut même considérer qu’il s’agit de la matrice de toute son œuvre à venir : une plongée sans précédent, par une écriture à proprement dire envoûtée, dans un univers qui a la pureté, la cruauté, la fulgurance de l’imaginaire enfantin. »
Début de la séquence « Boucherie, fabrique »
Pue raphaël, boucherie au prin-
temps, ouvrant sa main blanche
et le trou de sa bouche, jamais
tapissé, ni fleuri, cerné de
feuillage ou de manganèse, pua
au cœur, aux entrailles, ouvrit
et montra l'ombre autour de sa
main, les fleurs dans sa bouche,
les visiteurs, les lys, les é-
pées, puait le martyr, parlait,
boucherie et pré, massacres
et feuilles, ouvrait la bouche, sa
main vierge, et au pré les en-
trailles, morceaux inodores et
boues.
D'un mangeur décapité, d'un four-
be, saint garçon parmi les lions,
la robe, la couleur de tombe, de
feuillage, d'entrailles blanches
et noires, d'un archer, la lin-
gerie, le pourpre à la bouche, à
la main, le badigeon déposé par
le délicat enfant, coloriste ou
coureur sanglé, drapé, d'un ti-
reur, d'un musclé rose, le brin,
la couleur, le bras sans taches
et la proie en bordure de l'her-
bage, dans les fleurs, d'une sen-
tinelle le jardin avec les épis,
les semis, les orants, d'un por-
teur, la ceinture au torse, les
entrailles, la couleur après dé-
collation, la fontaine arrosant,
la jaune fontaine, de l'archer
la fontaine, la couleur, la bou-
cherie, la boue.
Il dévorait. Et puait sa fleur
sous l'averse, dans le printemps,
sur le pré du repas, repas de
couleurs, boue à la roue, au mou-
lin et aux étamines, puait ici
le cycliste légèrement déchiré
à la machine, jaune poupée, blan-
che vermine, puait et mentait,
puni et mordu.
Cria, porta ses draps hors de sa
chambre, les mêla, les colora, l
es mouilla avec l'herbe, les
donna à la fontaine, blanc édi-
fice, les jeta au décor, aux
statues, aux animaux, les dis-
persa aux boues, jaunes bouche-
ries, les perdit et périt,
foudroyé, maitre livide du jeu,
se dévorant l'index ou le cou-
teau, mentant, portant ses draps
au-delà de l'enceinte, aux cata-
pultes, aux sentinelles, les mê-
lant, morceaux et touffes, se
colorant aux buissons, pourpre
sous le feuillage, obscur garçon
devenu, pourpre mort, se mouil-
lant sur le pré avec les trèfles
et les cœurs, se donnant à la
fontaine, voué et pur, se jetant
au feu où il se déchira, voué
et pur, pourpre mort, et dévora le
linge qui puait, les feuilles
autour, au tronc, à la tête,
les figures, les morceaux perdus,
mêlés aux buissons et colorés
de la fontaine, des catapultes
blanches, et dévorant périt,
montrant sa fleur le palétuvir,
son bâton l’épée, l’incarnation,
le linge mouillé, les draps souil-
lés, ses couleurs, ses armes, et
dévorant péri, châtié périt, le
pourpoint aux orties.
Eugène Savitzkaya, Les Couleurs de boucherie, Flammarion, 2019, 224 p., 18€, pp. 207 à 211 (nouvelle édition avec une préface inédite de l’auteur). Le texte est paru initialement chez Bourgois en 1980).
Eugène Savitzkaya dans Poezibao
extraits 1, Nouba (parution), extrait 2, extrait 3, extrait 4, Alain le Bras, portrait en pied… (par T.Hordé), note création, [note de lecture] "Fraudeur", d'Eugène Savitzkaya, par Véronique Pittolo, ext.5, (note de lecture) Eugène Savitzkaya, "à la cyprine" et "Fraudeur", par Jean-Pascal Dubost, (Note de lecture), Eugène Savitzkaya, Ode au paillasson, par Jean-Pascal Dubost, (Anthologie permanente) Eugène Savitzkaya, Ode au paillasson.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 02 octobre 2019 à 09h52 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Remise du prix Etienne Dolet de traduction à Marc de Launay
Ce lundi 30 septembre 2019, à la Sorbonne, a eu lieu la remise du prix Etienne Dolet de traduction* à Marc de Launay. La laudatio a été prononcée par Bernard Banoun, président du jury de ce prix qui désignait son lauréat pour la troisième fois (après Jean-Baptiste Para et Mireille Gansel). C’était aussi hier la Saint Jérôme, patron des traducteurs et la journée mondiale de la traduction. On a noté la présence de Michel Deguy, Bruno Clément, Marc Crépon ou encore Pierre Judet de La Combe.
Bernard Banoun a présenté l’œuvre de Marc de Launay en la plaçant sous le double signe de la traduction et de la recherche. Le traducteur a traduit relativement peu de littérature (mais il faut citer néanmoins quelques traductions de Rilke, Handke, Kafka ou encore Schönberg pour un livret d’opéra). Car c’est surtout dans le domaine de la philosophie et de l’histoire des idées qu’il a travaillé, inlassablement, à faire connaître nombre de philosophes allemands : Adorno, Arendt, le « trio » Rosenzweig/Scholem/Buber, Habermas, Husserl, Nietzsche, Hermann Cohen, Léo Strauss, Cassirer, Rickert, Popper. Il a ainsi contribué à faire connaître en France tout un pan de la pensée allemande très occultée du fait des deux guerres mondiales.
Marc de Launay a ensuite présenté lui-même son travail et son expérience de traducteur, en montrant dans un premier temps comment sa génération (il est né en 1949) a vu naître la traductologie et aussi les grandes associations qui ont promu le travail de traducteurs comme l’ATLF (puis Atlas, Les Assises d’Arles, etc.). Il a parlé de ses maîtres, depuis son professeur d’allemand au lycée qui l’a confronté au Faust de Goethe et à la scène où Faust s’interroge sur le Prologue de Jean. Mais aussi de Paul Ricoeur, dont il évoque le travail de traduction, en cachette, de Ideen I d’Husserl à l’Oflag, en Poméranie, pour en déduire que l’on peut traduire en plein désespoir. Il reviendra d’ailleurs à plusieurs reprises sur la disposition psychique particulière engendrée par le travail de traduction. Il évoque aussi l’importance fondamentale pour lui de la Grammaire comparée de l’allemand et du français de Jean-Marie Zemb ou de l’école de Lille, Jean Bollack, Heinz Wissmann et Pierre Judet de La Combe. Il sera question aussi plusieurs fois d’Henri Meschonnic, de Jean-René Ladmiral et d’Antoine Berman dont il finira par s’éloigner en raison de divergences sur la traduction de Freud. Il rend compte par ailleurs de la situation misérable des bibliothèques et des librairies (très peu de livres de poche encore) à l’époque de ses études, le fait qu’on ne trouvait pas les livres sur lesquels on avait cours et que pour lire, il fallait traduire.
On l’a dit, plusieurs fois Marc de Launay a parlé de la disposition psychique très particulière propre à la traduction, qui pour lui stérilise toute tentative d’écriture, dans le même temps. Il l’a comparée à un acte calligraphique : elle s’écrit d’emblée comme un coup de pinceau. Avec une forte insistance sur la matérialité du texte, la traduction devenant alors une sorte d’interprétation réalisée. Il a défendu l'idée que la traduction philosophique est aussi fondamentalement une traduction littéraire (pour ne pas dire poétique), attentive au rythme, au souffle, à l'univers d'images du texte.
On rappellera pour conclure le compte rendu de cette très belle soirée que Marc de Launay a publié un livre intitulé Qu’est-ce que traduire ?
Florence Trocmé
*Placé sous l’invocation d’Étienne Dolet, grand humaniste du XVIe siècle, traducteur et auteur du premier traité de traduction en français, ce prix vise à attirer l’attention du public sur l’apport essentiel de la traduction à la culture et aux savoirs.
Le jury est composé d’universitaires et de journalistes spécialistes des échanges entre les langues et des questions de traduction.
Composition du jury : Bernard Banoun (président), Guillaume Métayer (secrétaire), Yann Migoubert (Service culturel de Paris-Sorbonne), Pascal Aquien, Laurence Breysse-Chanet, Élisabeth Brunier, Luba Jurgenson, Isabelle Lavergne, Claire Stolz, Florence Trocmé, Daniel Baric, Virginie Bloch-Lainé, Marie-Céline Daniel.
Photo ©Florence Trocmé, à gauche Marc de Launay, à droite Bernard Banoun
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 02 octobre 2019 à 09h23 dans Reportages et rencontres | Lien permanent | Commentaires (0)
Kurt Schwitters : « Sur la valeur de la critique »
Pour juger de la valeur de la critique, il faut d’abord se demander quel est son but. Doit-elle être un intermédiaire entre l’artiste et le spectateur, ou donner à l’artiste un avis impartial sur l’œuvre dans un but de conseil ; ou encore montrer la valeur de l’œuvre critiquée en lien avec quelque programme politique ; c’est-à-dire : la critique doit-elle transmettre, instruire ou organiser ? Je tiens pour faux l’organisation et la formation, car l’artiste doit rester indépendant de toute influence extérieure à son œuvre même. Il resterait donc comme but de la critique, la transmission.
Pour transmettre, le critique doit connaître l’œuvre de manière approfondie, sa compréhension pour le langage de l’œuvre et sa tolérance doivent être suffisantes, pour ne lire l’œuvre que comme elle l’entend. Sa connaissance de la nature de l’art et des œuvres doit être tellement étendue qu’il décèlera effectivement ce qui est singulier dans l’œuvre d’art.
En outre le critique, pour être compris, doit tenir compte de la culture du lecteur ; enfin, il doit avoir lui-même suffisamment de force créatrice pour assurer ce rôle d’intermédiaire. La façon dont il s’y prend est son problème ; dans ce cas, il est lui-même artiste et c’est pourquoi on ne peut lui dicter sa conduite. En ce qui me concerne, j’ai une préférence pour une critique elle-même œuvre, c’est-à-dire une œuvre analogue à celle critiquée, par les moyens du langage.
La critique n’aura de valeur concrète que si le lecteur ne fait pas que lire la critique, mais va aussi sur place regarder l’œuvre. Selon mon expérience, la compréhension d’une œuvre ne peut venir que par l’observation et l’exercice de l’œil, peut-être aussi en pensant, mais jamais en réfléchissant. Le meilleur critique sera donc celui qui développe la capacité de réception du lecteur, en l’incitant à faire un effort sur lui-même et à laisser l’œuvre agir sur lui.
Je conseille en revanche au profane qui aime l’art, de travailler à ses propres capacités artistiques. Qu’il soit critique à l’égard des critiques. Qu’il contrôle la critique en regardant l’œuvre. Une bonne critique doit pouvoir supporter la comparaison avec l’œuvre d’art critiquée. Et de toute façon, l’observation devrait être la base des considérations du profane sur l’art.
« Über den Wert der Kritik (Nachtrag). Meine Ansicht über den Wert der Kritik (Für den Ararat) », Der Ararat, Hanovre, II, n° 5, mai 1921. Lach, Band 5 Manifeste und kritische Prosa, p. 87-88. (Éd. Dumont verlag), traduction : Isabelle Ewig & Patrick Beurard-Valdoye.
Ce texte, paru dans la revue Action poétique, n°202, dossier Kurt Schwitters a également paru sur le site Sitaudis, le 15 février 2011. Il a été proposé à Poezibao par Jean-Nicolas Clamanges, en écho à la Disputaison en cours sur le thème "La critique en poésie"
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 30 septembre 2019 à 12h21 dans Notes sur la création | Lien permanent | Commentaires (0)
UN LIVRE
Donc, un choix
venu sans autre choix
mais ce qui échoit
un dû
sans rituel
par bonté divine
une devinette
une nécessité
verticale
à l’horizon
plantée
en chemin
dépouillement
contre tout ce qui se fait
de déballages
d’imaginations
de réalismes
un chemin facile
léger
une face
un livre dur et fragile
les pensées viennent pures :
les cueillir avant qu’elles ne sombrent
ne s’altèrent et alternent
pure illusion
pure vérité
sans contradiction
la pureté est mal vue
elle paraît un effort
c’est faux
ils disent c’est trop simple
ce ne l’est pas encore assez
il faut tout simplement un livre
ils brouillent
ils tuent ils consomment ils empoisonnent
ô, frère ours sœur baleine
ô, enfant
mon livre est un chant
un diamant
un fil entre les deux montagnes
un livre dans la poche
sur la table je laisse Pascal
Ducasse et l’Ancien Testament
je suis par-delà
un livre comme un baptême et aucun thème
un désaffublement
tout livre en son essence est aphorisme
certains ont besoin de trois cents pages
je veux que mon livre soit pur
tout autre choix me conduirait à une impasse
un livre qui ne soit pas un essai
ni tout un roman
un livre qui soit accompli
qui ne fasse pas d’histoires
un poème plié déplié
un chant un cri
pour le matin le midi et le soir
ô, enfant
ô, Amazonie
tête brûlée
cœur brûlant
un livre qui ne soit point une tache intellectuelle
non plus la mer
un livre de chair joyeuse
qui a lu tous les livres
et les a trouvés bien
Claude Minière
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 30 septembre 2019 à 12h02 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)