En complément des extraits de A Lurelure de Daniel Poznet parus dans l’anthologie permanente de Poezibao, voici une lecture de l'auteur, dans le cadre de « La nuit remue », le 7 mars 2012.
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En complément des extraits de A Lurelure de Daniel Poznet parus dans l’anthologie permanente de Poezibao, voici une lecture de l'auteur, dans le cadre de « La nuit remue », le 7 mars 2012.
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Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 06 septembre 2017 à 10h44 dans Archives sonores | Lien permanent | Commentaires (0)
Économie du poème, discrète exigence.
À la pertinence du propos, certains livres joignent l’élégance, et d’emblée se révèlent indispensables. Rareté.
La chose invite à cette distinction – son évidente qualité de concision, qui satisfait, sans doute. Le haïku est cette chose-là, ce condensé : mots chargés de sens, mots en nombre restreint.
Lecture accomplie, et rapide, souvent : l’objet peut ainsi contenter au mieux – œuvre infime, certes, mais œuvre de l’esprit, dira-t-on, et du meilleur. Car cela se sent, la réussite se voit aisément, le déchet n’existe pas (s’il a existé, on ne le saura jamais !). Voilà une certitude. Sitôt, cependant, survient un doute, point un questionnement : l’objet se suffit-il, faut-il vraiment le considérer comme définitivement clos sur lui-même ? N’ouvre-t-il pas quelque perspective dissimulée ? Cette économie, cette sobriété, sont des pièges, peut-être. Épargne de mots cache, ou révèle, profondeur ? Soupçon. Et cette ponctuation : parcimonieuse, plus que succincte : un tiret, parfois, quelques points d’interrogation, d’exclamation, parce qu’il faut bien marquer chez nous quelques nuances ; mais était-ce nécessaire, ces quelques signes, dans la langue d’origine, on se demande. Traduire, trahir, inépuisable rengaine.
Ou s’agit-il d’un objet sans bornes assignables ? Entendons que la réduction est si extrême que délicate la définition. L’objet fuit, bien qu’étant là, bien là. Parti de peu, accompli de pas grand chose. Futilité ? Non. Mais pure volatilité peut-être, ou bien densité dans le vif, ou le ténu, ou extrême lucidité, dans l’aigu, mais de passage ?
Faire l’éloge du haïku (ce qui n’avait jamais été tenté sous nos latitudes), en sus d’un certain goût souverain, une ferveur très solide, cela nécessite une méthode, et assurément sans pesanteur, la patience du pas dans l’analyse, une immense accumulation de références et science des échos dans l’infime, et donc minutie, délicatesse.
Antoine Arsan nous propose donc son Rien de trop. Arsan est cet auteur qui a déjà livré, sous un nom différent (le sien, celui d’un haut fonctionnaire ayant tâté de la finance comme du monde des Lettres), un carnet de voyage délicat titré La Tentation de Tokyo (Arléa, 2015), où l’humble promenade sert de véhicule à l’observation scrupuleuse, où déjà, le petit rien du quotidien devient le signe d’une complexe identité.
Nihil nimis ! Adage d’antique et austère sagesse, dans nos contrées. Ici, porte d’entrée de l’ouvrage d’une sorte de sage, qui aurait fait le tour d’une petite énigme sans se lasser de la voir renaître. Liminaire ébauche de définition, certainement.
Le haïku est-il un poème ? Sa forme interroge – codifiée, dans sa langue d’origine, et donc difficilement transposable sinon par artifices, compréhensible sinon en tant qu’exercice, ou bien abordable seulement par défi – ; son sens (entendez : sa nécessité) ne s’impose pas. Le haïku – forme & sens – se pose, ou fait pause : achevé, il reste en suspens. C’est son essentielle, sa plus avérée distinction.
L’objet est donc là, corps verbal minimal, et on l’attend encore. S’il est réussi (mais il l’est forcément, car on oublie, on ne veut pas savoir les tâtonnements, les indécisions, les ratages, les avortements : on ne les conçoit même pas), il a cette vertu de permettre à son lecteur de ne pas s’ignorer lui-même passager, précaire, conjectural. Indiscutable puisqu’il aura forcément visé juste, il tient son propre auteur pour absence réalisée ; la signature importe peu, on ne retient le nom qui accompagne l’objet que par politesse, au fond, comme il convient chez des gens qui ont porté cette qualité sociale au rang supérieur des valeurs de comportement, et de toute façon, celui qui s’adonne au haïku dit « je » de façon très exceptionnelle – jamais, de fait ; comment en serait-il autrement du lecteur ? Celui-ci, comme l’auteur, se découvrent en état d’effacement : la chose est advenue, et seule elle se sait, car s’affirmant ainsi, présence. Ce menu bloc de mots est. Le là même se gomme.
Antoine Arsan nous expose les codes de fonctionnement du haïku tel que l’usage en a fixé la forme au Japon. C’est d’abord pur clin d’œil, et pointe de fantaisie : extrême liberté de ton, s’associant peu à peu une densité que des maîtres tel que Bashô, au XVIIème siècle, fixeront – le bouddhisme zen lui apportant sa maturité (mieux : la saveur particulière d’une saisie de l’instant) qui fera dire, chez nous, à Yves Bonnefoy, qu’il s’agit d’une « épiphanie du Rien ».
Trois courtes lignes, par conséquent. Alliant apparente simplicité de l’expression et sollicitation extrêmement aiguë de l’attention portée aux éléments souvent les plus ordinaires du quotidien – lui, ainsi comme épuré. Trois traces de condensation. La langue ici se nettoie, se vide, la scorie se bannit, la conscience, une sorte acérée, mais sans mordant, sans agressivité, de conscience des êtres, des faits et des choses se parfait à proportion, dirait-on. Le banal à l’infini, l’excellence du commun, du quelconque, mais un quelconque de choix.
Arsan cite l’exemple d’un maître contemporain (car si le « je » disparaît, si l’auteur s’efface, si son nom se dilue, il existe des virtuoses qu’on peut situer, tout de même), Ozaki Hôsai :
Il assiège
la porte de la cuisine
le cosmos
Le poème (c’en est un, finalement : les mots jouent, manifestement) dévoile, il augmente une raison qui ne doit rien à la logique de l’habitude où le banal se noierait, il devient le siège de l’Éveil.
Voilà donc un « pur énoncé », dit Arsan : nul discours où s’exposerait une idée (quelle folie, une idée !) ; aucune intention de propos à tenir (le coûte-que-coûte est étranger à l’artisanat du haïku) ; pas de message à délivrer, surtout pas (tyrannie exaspérante et vulgaire du message, de nos jours).
Le silence est la récompense qu’il contient, et offre en partage : le haïku ne s’explique pas ; ce n’est pas qu’il refuse l’explication, c’est qu’elle n’a pas lieu d’être. La lecture s’en fait en confidence avec soi-même : à haute voix, non, mais dans le for d’une lucidité toute singulière et qu’on n’accorde qu’à soi.
Lire un haïku revient à s’accepter – être peut-être, chose parmi les choses du monde, et infiniment perdu pour toute espèce de nombrilisme.
Autre exemple, de Masaoka Shiki :
Me retournant pour voir
l’homme que j’ai croisé –
le brouillard
Qui suis-je ? Question déserte, elle-même, plus que vide. Celui que j’ai croisé, c’était moi, et moi égale brume, désistement, liquidation. Non-moi.
Lire, oui, très bien. On a saisi l’insaisissable. Parfait.
Mais écrire un haïku, maintenant ? Exercice de plus-que-modestie. L’auteur tend de fait à disparaître dès l’abord du poème à composer, à négocier plutôt entre les pôles incertains du rien de trop, et « se priver de style », voilà ce qui véritablement signe la réussite.
Et traduire, alors ? Tâche infinie, également. Et qui requiert du translateur une singulière imprégnation, d’autant plus activement fervente que l’objet à peine abordé doit s’achever au mieux, c’est-à-dire à hauteur du rien de trop inaugural, indispensable d’ici à là. Un mieux qui sait tout aussi bien se faire attendre : tel poème de Bashô a eu chez nous des dizaines de versions.
(Ici, une parenthèse. Je repense à une autre petit livre essentiel, d’Eliot Weinberger et d’Octavio Paz, le premier étant par ailleurs le traducteur de l’autre aux Etats-Unis, et le second ayant pratiqué le haïku sans déshonneur aucun : Antoine Arsan le cite. Paz et Weinberger ont publié il y a 30 ans Nineteen Ways of Looking at Wang Wei : ils offrent au lecteur un quatrain du célèbre Chinois, un seul quatrain vieux de 1200 ans, et lui adjoignent 19 versions en trois langues, français, anglais, espagnol. Une manière d’invitation à relever le gant, peut-être, mais surtout à explorer les possibles de chaque langue.)
Écrire comme traduire, requérant discernement, balayant toutes conventions – les nôtres surtout : à l’Occident du monde, les mots sont choses dont on joue, mais souvent dans la gratuité, ou la fatuité (certains se donnent le prétexte de « contraintes », et ce ne sont que caprices déguisés, simples lubies). Le haïku, lu, fait signe, et seulement signe ; jouer des mots pour lui n’est pas se jouer la farce du génie, afin d’impressionner.
Les mots sont mots, tenons-nous-en là ; le haïku dit ce qui est, ce qu’il est : mots-choses. Il ne « veut rien dire », dit Arsan, et « veut ne dire rien ». Rien que le rien dont il est constitué : mots auxquels échappe toute grâce superflue (au deux sens du terme, charme dispensé, faveur accordée par un plus-que-soi), parce qu’à vrai dire, ils la refusent. Arsan énumère ces rejets : connotations, allusions, sous-entendus, ambiguïtés, glissements de sens… Le haïku « va jusqu’à se passer de l’artifice et de l’imaginaire. Le réel, rien que le réel. »
Plus loin encore, ceci : « …le haïku ne montre pas le jamais-vu, il énonce le vu depuis toujours. Il s’inscrit dans le quotidien sans relever de l’historicité, et touche à l’éternité en restant terre à terre. Sans le secours d’une esthétique élaborée, sans élan, ni élévation, sans transcendance. Sa poésie ne s’achève pas plus dans le divin qu’elle ne s’épanouit dans le chaos. »
Antoine Arsan consacre même un chapitre à une intéressante et originale comparaison du haïku avec le flamenco et le jazz. Le duende du premier, l’indéfinissable, son apparition, c’est là où le chant perce et « déchire » qu’il gîte ; le it du saxo, c’est là aussi où le souffle trouve l’acéré, le vif et plus que vivant qui accomplit l’acte du jouir, la lumière qui paraphe le son lorsqu’il s’est enfin trouvé : Arsan cite un passage de Sur la route de Kerouac ; il aurait pu tout aussi bien extraire de déclarations de Coltrane ou de Miles Davis une substance semblable, qui rapproche le jazz, ou le flamenco, du haïku : « Si la note aiguë dans l’instrument du musicien, si le cri dans la voix du chanteur nous délivrent, ce n’est que pour tomber dans l’infini silence qui les suit, dans le vide où nous projette, comme le ressort caché du haïku, le fil enfin rompu de la musique. »
Le haïku possède cependant une qualité que les deux autres n’ont pas (le flamenco étant sans humour, et geste sérieux, entre aficionados ; le jazz, pratiquant, et demandant complicité et participation ; tous deux ayant donc charge collective) ; le haïku existe dans l’isolement, il « s’impose hors contexte, il se justifie à lui tout seul ».
Ce petit livre nous libère de toute pesanteur. Il doit se conserver comme un camarade, en compagnie duquel on aurait visité une contrée limpide où l’on se serait senti devenir ombre légère. Volatil. Et pourtant plus dense, en un coin discret de soi.
Livre précieux ; livre aimable.
Auxeméry, 3 août 2017
Antoine Arsan, Rien de trop / Éloge du haïku, Gallimard, 2017, 96 p., 11€. Feuilleter quelques pages du livre.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 06 septembre 2017 à 10h29 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Elle avait peu de photos d’enfance modeste ; au milieu des serres, roses du val de Loire. Elle avait gardé cette attirance détournant la tête les silhouettes arrêtées hésitaient perplexes se dandinaient d’un pied sur l’autre à la volée, un appareil en carton. soudain un trou d’aiguille la chambre noire. au tirage tout gris. Pas de lumière, l’obscur de la peau
/
Elle avait une petite marque au bras, dont elle n’aimait guère parler
marques, jours, tours dont elle n’aimait pas parler. N’osais demander
Elle savait surprises, en ménageait la période qui lançait après longtemps, un soir bien sûr marque de fabrique, pourrait-on dire. Ou péril, et l’adresse, l’esquive
/
Elle avait curiosité pointillée. passions devant bâtiment discret biscornu par exemple en parlant de ces murs ces arêtes ces baies de verre, de t’ennuyer soudain piquée. Elle posait toutes sortes de questions, et sur tous les tons. Nous ne parlions plus d’architecture rien d’ailleurs à en dire, de la buée. Je me demandais : buée, les deux faces de la vitre Du doigt dessiner, sans y penser, l’espace où nous vivions
//
(peu de photos)
Le portique la balançoire au milieu du (modeste) décoré comme on le fait par là.
Bouge c’est flou fantomatique je reconnais tu te ressembles je ne crois pas.
Prête-moi ton œil.
Un gamin qui joue vers 1520.
Faut lire entre les lignes bien sûr le reste tout gris.
Qui nous surprend toujours lorsque (imagine) et parfois les (fermés)
/
(Une petite marque au bras)
Je lui connaissais ou ignorais une pleine malle sur des roulettes minuscules.
Moi idem.
Je ne sais plus quoi.
Au zoo.
L’esquive tu parles miné comme du gruyère un coup d’épée l’espion crevé.
/
(curiosité pointillée)
Le long de la route départementale 50 nous et foule qui d’autre.
Petite usine admire.
De métal ma maladresse OK et de verre.
Sur les lunettes à quoi ça sert un nuage il fait chaud il fait froid que dire.
Elles sont si proches le paysage inversé la direction du regard duraille cligne
pendu à l’espagnolette.
En boitillant.
Daniel Pozner, A Lurelure, extraits des parties 1, (pp. 11, 12 et 18) et 2, (pp. 62, 63 et 69), couverture, collage de Jiří Kolář, Propos2éditions, 2017, 112 p. 13€.
Daniel Pozner dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, contribution séminaire P. Drogi, Hommage à Chris Marker, "Trois mots", par Véronique Vassiliou, (anthologie permanente) Daniel Pozner
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 06 septembre 2017 à 10h11 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Voici les dernières informations publiées dans le scoop.it de Poezibao (vous pouvez les suivre en temps réel ici) ou sur le compte Twitter de Poezibao. (@Poezibao)
(Agenda) 7 septembre, Lyon, Annie Salager et Michel Ménaché
(Agenda) 8 septembre, Paris, Benoît Casas
(Agenda) 8 septembre, Paris, "Extraits de bleu"
(Agenda) 19 septembre, Marseille, Julien Blaine
(Agenda) 23 septembre au 7 octobre, Paris, exposition André Frénaud
(Agenda) Calendrier des hommages à Michel Butor
(Agenda) Actualités d'automne de Sandra Moussempès
(Site) Le nouveau site des éditions de l'Attente
(Prix) Le prix (allemand) Eugen Hemlé à Simon Werle
(Appel) Les éditions Isabelle Sauvage perdent leur contrat aidé
(Souscription) Un livre de photos d'Emmanuel Hocquard
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 04 septembre 2017 à 12h10 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent | Commentaires (0)
L'autotélisme désigne en arts le fait d'avoir soi-même pour but, en parlant d'un objet artistique. Il s'applique en général à certains textes littéraires : on parle de l'autotélisme d'un poème, on dit qu'un texte est autotélique, pour dire qu'il renvoie plus ou moins implicitement à sa propre création voire à la création littéraire en général (et non qu'il renvoie à lui-même, ce qui n'est qu'une mise en abyme). L'autotélisme est un phénomène important en littérature, notamment en littérature française, et surtout en poésie.
Jusqu'au milieu du XIXe siècle, un poème a un objectif de description extérieur à lui-même. Le poème devient peu à peu un texte qui désigne implicitement le fait même de créer et la création poétique (sens qui rejoint par là ce que désignait premièrement le mot poésie, du latin emprunté au grec poiêsis, « création, fabrication »).
Baudelaire, mais surtout Rimbaud et Mallarmé, emploient les procédés poétiques traditionnels (jeux phonétiques, formes fixes, suggestion) pour montrer que le poème est un objet possédant un intérêt en soi hors de toute nécessité de référentialité extérieure. (…)
Ainsi, les sonnets de Mallarmé comme quête d'un absolu sont une forme d'autotélisme en ce que cette quête d'absolu ne peut avoir de satisfaction que dans le poème lui-même — dans le poème parfait. Paul Valéry parle d'« intransitivité » du poème, par opposition à la « transitivité » des poèmes antérieurs à Baudelaire qui ont un objectif extérieur à eux-mêmes (ainsi des poèmes narratifs de Victor Hugo). C'est dans cette idée d'intransitivité que Rimbaud définit sa manière d'envisager la poésie : « J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens. »
En réalité, c'est toute la poésie française à partir de Baudelaire et surtout de Rimbaud qui revêt diverses formes d'autotélisme.
Tout poème est à ce moment une création qui n'a d'autre but que lui-même, il est implicitement autotélique, d'où une impuissance herméneutique face au texte (cf. l'indécidabilité de nombreux poèmes de Rimbaud) : l'interprétation, si profonde soit-elle, ne peut en révéler toute la richesse. C'est ce qu'explique René Char d'une manière tellement précise :
« L'observation et les commentaires d'un poème peuvent être profonds, singuliers, brillants ou vraisemblables, ils ne peuvent éviter de réduire à une signification et à un projet un phénomène qui n'a d'autre raison que d'être. »
Ce qui explique le caractère d'expérience existentielle que revêtira désormais la poésie selon Blanchot :
« Comprendre un poème n'est pas accéder à une pseudo-signification, mais coïncider avec son mode d'existence. »
In Wikipédia.
Image : boules de Jean-Luc Parant, source
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 04 septembre 2017 à 11h16 dans Notes sur la création | Lien permanent | Commentaires (0)
Emission Blaise Cendrars, en 1948, à propos de Bourlinguer.
Par Claudine Chonez - Avec Blaise Cendrars, Morvan Lebesque et Guy Tosi
Document audio, 25 mn.
Lien de l’émission, durée 24’
(Merci à Jean-Paul Louis Lambert)
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 04 septembre 2017 à 11h01 dans Archives sonores | Lien permanent | Commentaires (0)
Sereine Berlottier poursuit sa quête d’une écriture mobile, libre, dans une zone entre poème, récit, journal… avec des lignes de force assez distinctes : si Louis sous la terre (Argol, 2015) pouvait sembler parent de Nu précipité dans le vide (Fayard, 2006), Au bord aurait davantage de proximité avec Attente, partition (Argol, 2011). Dans ces deux derniers ouvrages, l’enjeu est l’intime dans le sens d’une émotion assez profonde pour décider d’un livre, même si l’écriture est assez différente, plus proche du journal dans Attente, plus proche du poème dans Au bord. Mais dans tous les cas, la question du récit demeure présente : le livre reste un trajet de vie et d’écriture, à la fois.
Le tout début d’Au bord est abrupt, percutant et déroutant : on est plongé sans préparation dans une tension que l’on ressent comme à l’aveugle : « La pensée pense / Crier derrière les yeux maintenant » (p10). Mais très vite après quelques pages, cela se stabilise en une situation : « je » (assez rare, parfois « nous ») est au chevet, « au bord », d’une « mère » (indiquée seulement p17 ou 25, sinon « tu »), atteinte d’un cancer (le terme n’est jamais employé, non plus que maladie, mais le corps et les soins laissent peu de doute). Les quatre parties du livre, d’inégales longueurs, apparaissent comme une suite chronologique : la maladie, la rechute brutale, la mort, le deuil. Mais l’auteure ne choisit pas la forme du journal : quelques rares dates éparses balisent la durée, c’est tout. Pour la première partie, « février » (p14), « 3 juin » (p29) ; la seconde, « c’est au mois de mai » (p35) ; la troisième, la mort, est comme hors temps ; la dernière, un temps long, « été automne hiver printemps / été depuis que ta mort un bruit d’eau » (p66). Il y a récit, on le comprend, mais plutôt que de suivre le temps de la montre et de l’agenda, les poèmes nous font traverser une durée beaucoup plus souple, indécise, affective aussi, qui est celle de la maladie puis du deuil. Cette durée est répétitive, ritualisée, lourde à vivre, et les poèmes l’indiquent, mais ils ne retiennent surtout que des moments, des éclats, des détails qui s’entrechoquent, du trivial au métaphysique, du plus personnel au commun. Il n’y a pas vraiment de lyrisme dans ce livre, du moins au sens où l’on entend d’ordinaire le mot ; pas non plus de « tombeau » érigé en hommage à la personne disparue. Par contre, on a bien l’émotion, écrite, provoquée par la disparition, et sa traîne de deuil.
En vers libres courts le plus souvent, assez directe (sans jeux sonores appuyés par exemple), l’écriture repose sur un double mouvement opposé de fragmentation et de rassemblement. Ainsi, la vie à l’hôpital n’est pas décrite à proprement parler, mais rendue nette par des détails très brefs : « ils ont déverrouillé sa fenêtre » (p25), « Attendre que l’infirmier ait fini la piqûre / en mangeant une pâte de fruit » (p20), « la chambre mauve » (p35), « des corps qui sonnent » (p13), « le corps branché débranché » (p12), « ces gens / cachés dans leurs blouses » (p46)… De même, la maladie et la souffrance ne sont pas développées mais il y a ce « bandeau de pirate » (p47), ou « la perruque (qui) sèche, face au lit » (p27), ou ces « provisions d’écureuil à morphine » (p29). Aucune plainte. On retrouve cette même réserve dans la relation mère/fille : pas d’explications, juste des gestes simples, « Toutes ces fleurs que j’apporte » (p16), « j’apporte le papier et l’enveloppe » (p11), « elle ne veut pas de mes gariguettes » (p27), « une lampe que j’avais rapportée » (p38)… La tendresse domine (« caresse », pp25, 38), mais sans mièvrerie ou naïveté simplificatrice, la tension apparaît aussi : « Faire une paix ou que la paix se fasse » (p26), « Quels mots pour tous les pardons // Pour toutes les fautes » (p29)…
Cette fragmentation systématique en éléments courts, sans développement, pourrait aboutir à un émiettement, une dispersion, comme un discours elliptique qui ne laisserait que des particules en suspens. Pour une part, c’est l’effet obtenu, et cela permet à la fois d’éviter le pathos et de rendre la vérité du désordre des sentiments dans ces circonstances. Mais il y a aussi, et tout autant active, une force de rassemblement, de rapprochement/collision des éléments disparates, qui participent tous de l’événement central. Détails de l’environnement, du corps, de la mémoire, des sentiments, des gestes… chaque fragment est limité mais prend sens, dans une succession rapide, par rapport aux autres ; ils se complètent et composent à eux tous une situation, une expérience. En cela, si le poème a souvent un rythme heurté, comme le vivant, chaque partie du livre et le livre entier ont une très forte unité d’ensemble.
« midi l’épée / au fond de ton cœur / je veux te pleurer à vif comme / si tu avais encore à / mourir de mort / je monte vers toi cette rue / dans le soleil ta bouche / qui ne mâche plus / les plantes / sont interdites / on ne voit pas pourquoi / rien n’est possible / pas même / l’orchidée minuscule / et mauve / si les deux chambres au bout / sont pour / parler moins fort / ou pas du tout / le bruit / de l’oxygène / dans la gorge / tu n’abandonnes pas / tu dis / ce qu’il y a / c’est qu’il faut / y passer » (p59).
Ce poème est extrait de la partie finale, celle du deuil, il apparaît donc comme un souvenir d’une des dernières visites à la mère, même si ce souvenir reste très présent. Mais globalement, dans cette partie, l’apaisement est progressif, avec le temps. L’écriture devient plus liée, plus élégiaque. Il y a la mémoire, les photos, les visites à la tombe (p63, 69)… mais la vie reprend : « non pas l’oubli / mais la tension modifiée de vivre » (p71).
« Te voilà loin (…) tout ça nous quitte », mais « dans la phrase qui / voudrait debout / tenir ton ombre / approchez-vous / il y a ici quelqu’un qui tremble » (p72).
Antoine Emaz
Sereine Berlottier, Au bord, Editions Lanskine, 80 pages – 12€
On peut lire des extraits de ce livre ici.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 04 septembre 2017 à 10h52 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Philippe Denis fait l’objet d’un dossier spécial de la revue l’Étrangère (n°45).
Nous sommes le trop-plein.
Juste hauteur du monde d’en dessous ! Et, nous avons la mémoire élastique.
Sur le rebord, sur les rebords, voilà les lieux où nous acceptons de vivre. Épaisseur sans épaisseur de nos domaines
/
Par milliers, par milliers devant le flot !
Pas un d’entre nous ne prendra des habitudes de noyé.
Viendra un jour, où on minimisera nos travaux.
Dans la chair comme des agrafes nous nous laissons aller, jusqu’à ce que les os deviennent passerelles, galeries, poutres et voûtes désencombrées du vivant.
/
Le moindre ploie sous notre poids, l’immensité est prise d’un fourmillement irrésistible…
Selon que l’on monte ou descende, nos comparses en sens inverse sont (par pur manque de mémoire) étrangères… ainsi arrive-t-il que nos rencontres tournent au carnage.
Homme range ta pitié devant une fourmi qui se noie.
/
Index pointé vers nous. Appel d’effervescence.
Rien ne nous pèse tant que l’idée que l’homme se fait de nous. Que sa transe ou sa danse – comme avivée par le désir de nous rendre justice.
…humainement parlant, si l’os est à nu. Et, si la nudité ne compose pas à notre insu…
/
Dans le bras ou dans le pied – jusqu’à cet éboulis de crânes.
Passages. Passages. Passages dans l’obstacle, dans le nerf.
Dans l’amitié de l’infini, il n’y a pas de surnuméraire.
(…)
Philippe Denis, in L’Étrangère n°45, dossier « Philippe Denis, une libre infortune », extraits de Fourmillements, suivi de Tambouille (version inédite de 2015), Éditions La lettre volée, 2017, p. 15 à 19.
Poète, essayiste et traducteur né en 1947, il vit au Portugal. Il a publié dans de nombreuses revues francophones comme L'Éphémère, Argile, Clivages, Nouvelle Revue française, Critique, Les Cahiers du Sud, La Revue de Belles Lettres, Limon, Banana Split ou encore L'Ire des Vents ainsi qu'à l'étranger : New Direction, Chicago Review, M(odern) P(oetry) in T(ranslation), Origin, Triquaterly Review, Poetry Now, Mundus Artium, Park.
Ses premiers livres paraissent au Mercure de France (Cahier d'ombres, 1974 ; Églogues, 1986 ; Divertimenti, 1991) tandis qu'il édite parallèlement des livres d'artiste illustrés par Mirô, Tal Coat, Capdeville... Depuis Notes lentes (1996), ses principaux recueils sont publiés à La Dogana (Genève) : Nugce (avec un avant-propos d'Yves Bonnefoy, 2003), Alimentation générale suivi de Maintenance, puis Sur une hauteur obstinée (2010). Petits traités d'aphasie lyrique est paru au Bruit du temps, (Paris, 2011) et Si cela peut s'appeler quelque chose, son dernier recueil, à La Ligne d'ombre (Condeixa-a-Nova, 2014).
Photo, Philippe Denis, ©Violaine Lison (site Le Bruit du temps)
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 04 septembre 2017 à 10h27 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Les articles parus dans Poezibao depuis le 19 Août
Les deux derniers épisodes du feuilleton estival :
○ (Feuilleton) L'autodaté #7
○ (Feuilleton) L'autodaté #8 (et fin)
Les notes de lecture :
○ (Note de lecture), Gérard Cartier, "Les Métamorphoses", par Antoine Emaz
○ (Note de lecture), Gérard Arseguel, "Autobiographie du bras gauche", par Frédéric Valabrègue
○ (Note de lecture) Roger Lahu, "Petit traité du noir sans motocyclette (sauf une in extremis)", par Jean-Pascal Dubost
○ (Note de lecture) Sereine Berlottier, "Au bord", par Véronique Pittolo
Dans l’anthologie permanente :
○ (Anthologie permanente) Sereine Berlottier, "Au bord"
○ (Anthologie permanente) Antoine Boute, "Opérations hardcores"
Archives audio et vidéo :
○ (Archive) "La chevelure" de Baudelaire, lu par Alain Cuny
○ (Archive) "Louis sous la terre" de Sereine Berlottier, lu par l'auteur
○ (Archive) Entretiens avec Jabès : "Mystérieuse est la lumière et non l'obscurité du livre" (1975)
Les derniers livres reçus par Poezibao :
○ (Poezibao a reçu) du samedi 2 septembre 2017, notamment Philippe Jaffeux, Antoine Boute, Daniel Pozner, une bande dessinée dédiée à l'alexandrin
Les articles parus cet été peuvent être consultés ici :
○ Les 33 articles du mois de juillet
○ Les articles parus de fin juillet jusqu’au 19 Août
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 02 septembre 2017 à 10h31 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent | Commentaires (0)
Les dix-sept livres et revues reçus dernièrement par Poezibao :
○ Philippe Jaffeux, Glissements, Lanskine, 2017, 12€
○ Antoine Boute, Opérations biohardcores, Les Petits matins, 2017, 12€
○ Daniel Pozner, A Lurelure, Propos2éditions, 2017, 13€
○ Esther Salmona, Amenées, Eric Pesty éditeur, 2017, 9€
○ Doina Ioanid, Le Collier de cailloux, traduit du roumain par jan h. Mysjkin, Atelier de l'Agneau, 2017, 17€
○ Marie-Antoine Decavèle, [sans l'unité d'un titre], Eric Pesty éditeur, 2017, 9€
○ Brice Bonfanti, Chants d'utopie, premier cycle, Sens & Tonka & Cie, 2017, 16,50€
○ Marcelline Roux, Celles qui regardent, Carnet des maisons, gravures de Francepol, Rhubarbe, 2017, 9€
○ Adeline Baldacchino, 13 poèmes composés le matin (pour traverser l'hiver), Rhubarbe, 2017, 9€
○ Un coffret de deux livres
Jacques Abeille, Tombeau pour un amour dans la lumière de sa perte et Léo Barthe, Petites pages pour un petit page, L'Âne qui butine, 2017, 39€ en coffret.
○ Une revue
Revue K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., n°12, été 2017, Eric Pesty éditeur, 2017, 11€
○ Une BD
Alain Kokor et Pascal Rabaté, Alexandrin, l'art de faire des vers à pied, Futuropolis, 2017, 22€
○ Un essai
Marielle Macé, Sidérer, considérer, Migrants en France, 2017, Verdier, 2017, 6,50€
○ Un roman autour de Robert Desnos
Gaëlle Nohant, Légende d'un dormeur éveillée, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2017, 23€
○ Musique
Lorenzo Da Ponte, librettiste de Mozart, Mémoires, Mercure de France, 2017, 9€
○ Un livre pour la jeunesse
Werner Lambersy, et Aude Léonard, Le Sous-marin de papier, Motus, 2017, 10,90€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 02 septembre 2017 à 10h11 dans Poezibao a reçu | Lien permanent | Commentaires (0)