Éteinte l’agitation diurne, les images, les visages, les
mots, les bruits resurgissent.
Et la mort.
On pense au choc de cette mort sur l’esprit du monde. Est-ce
que ça existe l’esprit du monde? Comment savoir…. ? On imagine
néanmoins une sorte d’immense conscience/mémoire universelle dont les strates
les plus profondes sont communes à tous, quels que soient le pays, la religion,
le contexte, une sorte de substrat, de terreau sur lequel sont plantés les six
ou sept milliards.
Et on pense à la dévastation sur ces strates profondes d’un
tel événement, secousse sismique. La mort niée, oubliée, barrée, refusée,
réfutée sans cesse par la consommation (serait-ce là la fonction première de la
consommation ?) qui fait irruption dans toute sa réalité matérielle :
ce que c’est que d’avoir un cadavre pour avenir (court avenir avant la
disparition complète de toute trace). Cadavre qui se délite en quelques heures,
qui gonfle dans des proportions inimaginables (ces cercueils sur-dimensionnés),
qui flotte entre deux eaux. Âmes errantes, tels vaisseaux fantômes, sans
sépulture. On prend conscience de l’importance du rite funéraire,
ensevelissement ou crémation. Et de la nécessité pour le vivant qui reste
encore un peu de temps sur terre de s’assurer que le mort est bien mort, de
visu.
On pense à cette insupportable irruption du réel dans le
ciel bleu d’un dimanche matin (de fête et de vacances pour quelques-uns
seulement parmi ces cent mille, ces deux cent mille, ces trois cent mille) mais
qui semblent si proches parce que venus de la même « plantation ».
« La pensée est mince faible inutile une traînée
brumeuse comme la Voie Lactée
Tandis que le monde est matériel est étendu est
effrayant est véritable comme la paroi de l’enfer
La pensée sourit parce que peut-être elle va mourir »
Pierre Jean Jouve, Les Noces, cité par Franck
Venaille, in Pierre Jean Jouve, l’homme grave, jean michel place/poésie,
2004, p. 52.
©Florence
Trocmé
"L'esprit du monde", dites-vous, et c'est bien ce que je ressens aussi. Il y a quelques jours, en parlant du tsunami avec mon amie, j'ai pensé à cette notion néo-platonicienne d'âme du monde, l'anima mundi, particulièrement appréciée des philosophes italiens de la Renaissance. C'est comme si cette catastrophe nous donnait à sentir un lien qui est partagé par l'humanité entière, un lien qui va même au-delà de cette humanité, qui touche au vivant de façon globale, et à la Terre elle-même dont nous dépendons, ô combien...
Rédigé par : Triplex | 14 janvier 2005 à 01h54