La
capacité de rêver beaucoup à partir de trois fois rien. Quelques propos
entendus, à la volée, à la radio. Tout un monde se dévoile. On ne reste pas
assez longtemps pour s'ennuyer, on a saisi quelque chose, une voix, une idée,
un paysage, paysage intérieur parfois, une sensation même. Cela suffit à
nourrir tout un courant interne, tout un monde englouti.
Ainsi à l'instant, saisi au vol une voix un peu gouailleuse, un ton rancunier,
mais une présence prenante, derrière les mots. C'était un homme, poète et
écrivain, qui travaille en usine. Il parlait de l'écriture et de l'usine, vingt
ans à écrire et à aller l'usine. Peu de choses, tout un monde. Et un thème
important pour moi : le contexte de l'écrivain. Comment vivent ceux qui
écrivent. Je ne crois pas que cela soit une curiosité pour leur vie intime,
personnelle qui ne m'intéresse pas, mais il s'agit plutôt de savoir comment ils
organisent leur vie quotidienne, comment ils tissent leur existence, au jour le
jour, avec l'écriture, la lecture, la pensée, le rêve.
A rapprocher peut-être de ceci, extrait, à la volée là encore (ne serait-ce pas
une des fonctions d'une bibliothèque, ces plongées intempestives dans un volume
?), du Zibaldone :
" Les enfants trouvent le tout dans le rien ; les hommes, le rien dans le
tout." G. Leopardi, Du Zibaldone, 133 fragments choisis,
présentés et traduits de l'italien par Michel Orcel, Le Temps qu'il fait,
1987.
Ce qui, du moins je l'espère, laisse penser que j'ai gardé quelque chose d'un
enfant, faisant mon miel de presque rien, du je ne sais quoi, de l'entre-deux,
d'une vision fugitive, d'un éclairage particulier sur des choses très connues,
de quelques mots aspirés dans un livre… ;
(le
jeudi 20 avril 2000)