Je
pense, m’endormant, à cette question de la représentation que l’on se fait,
dans le for intérieur, des personnages d’un récit.
Je pense, m’endormant, à ce
texte de Véronique Pittolo, dont à deux reprises je l’ai entendu lire des
extraits, variations sur Hélène, Pâris et Ménélas. Explorant la/les
représentation(s) qu’elle, Véronique, se fait de ces héros. Représentations
multiformes, complexes, nourries de couches déposées successivement au cours de
la vie et qu’elle explore mots à mots, s’imaginant devoir faire scène, film,
pièce radiophonique, avec ceux-là, ces héros de l’Antiquité.
Je pense, m’endormant, à ces deux inconnues que tu as dressées devant moi
aujourd’hui. Celle-là qui hier soir s’est assise dans le train, à côté de toi,
qui ne t’a pas reconnue, que tu as reconnue. Elle, son être brouillé, flouté à
tout jamais par le chagrin, absorbée trop absorbée dans un sudoku. Tu me diras
que son petit garçon était ami de ta fille, à l’école primaire et qu’il est
mort d’un cancer fulgurant il y a près de trente ans maintenant. Et cette autre
femme que tu rencontres au hasard d’une fête de rue une ancienne collègue et
qui te parle, coïncidence presque incroyable, du Flotoir et de Poezibao,
qu’elle fréquente souvent. Tout comme tes
terres.
Représentations que je me suis faites de ces deux femmes, comment les ai-je
construites dans mon for intérieur au vu (ouïe) de ton dire. L’inconsolée et
son sudoku (et je pense à Bernard
Chambaz et à son martin-pêcheur) et la jeune femme solitaire de ta ville,
qui vient visiter nos blogs sans laisser de traces - et pourtant soudain en moi
érigée, image, présence et par cela même incitation à écrire dans ce Flotoir.
Comment naissent nos représentations intérieures ? Comment les nourrissons-nous ?
Et quel rapport entretiennent-elles avec la poésie ? Et en quoi la poésie
les fait-elle vivre……

En me réveillant ce matin, je repense à tes questionnements sur la représentation. Ta note me force à y réfléchir. Je me dis que la représentation que nous nous faisons "dans notre for intérieur des personnages d'un récit" passe avant tout par la voix de l'autre. La voix - avec ses accents , ses intonations, ses ralentis, ses rythmes - qui donne aux images et aux mots leur coloration particulière. Dans ce cas précis, le son précèderait-il l'image?
Et puis il y a les supports et la part émotionnelle qu'ils véhiculent. Ainsi de ces deux femmes que j'ai rencontrées récemment et que tu ne connais pas. Et de ces deux poètes que tu cites dans ta note, et que je ne connais que de nom.
Je continue, les jours passant, de m'interroger sur cette maman, une femme de mon âge, aux paupières prématurément vieillies par un chagrin trop lourd à porter, qui gît, vivant au coeur de ses silences et de son agitation fébrile. Je ne peux la voir, cette femme, qu'à travers le prisme de sa souffrance et de tous les petits subterfuges personnels, bijoux et sudoku , qu'elle a mis en place pour tenter de l'endormir. Mais est-ce bien d'elle que je parle? N'est-ce pas aussi de moi?
Bernard Chambaz, lui, face à l'absurde et à l'insupportable, s'est livré tout entier à la poésie. Et à la rédaction de cet "Eté", qui l'a aidé à vivre. J'ai longtemps résisté à la lecture de ce texte - en partie découragée par le format du livre et par son prix, mais aussi par ce qui a motivé son écriture. En relisant la note que tu as consacrée à cet ouvrage, note que je trouve très belle et très forte, je me dis que ce livre-là est sans doute essentiel. Et qu'il est temps que je m'immerge dans l' "Eté" de Chambaz . Pour Véronique Pittolo, je n'ai aucune représentation pour le moment. Mais ma curiosité me guide à combler cette absence un jour ou l'autre. Je suis très curieuse en effet de savoir comment une jeune poète d'aujourd'hui peut investir des héros de L'Iliade, au point d'en faire l'objet de ses propres représentations . Qui sans doute en susciteront tant d'autres. Pour peu que surgisse le déclic du désir.
Rédigé par : Angèle Paoli | 26 juin 2006 à 08h13