Tu sors du livre habillée de mots, tu sors du livre comme d’une rivière, baignée de mots. Tu as laissé les mots te traverser de part en part, peau, cellules, eaux, de part en part, neutrinos traversant incognito toute l’épaisseur de la matière. Les mots sont entrés en toi, ils sont entrés en train, en trains de mots, c’est une pâte-mots qui est entrée en toi, une pâte épaisse, une pâte dense, une argile, une argile à faire des pots, à se refaire une peau, à te faire la peau si ces mots s’agglutinent à tes cellules, les phagocytent. Tu les crois hôtes de passage, ils sont parasites. Ils vont manger ta moelle, c’est bon la moelle, comme dans l’os, c’est ce qu’il y a de meilleur. La peau au feu, os à moelle grignotée par ces mots-là que tu ingurgites à longueur de journée, froids, chauds, délicats, insanes, bruts, raffinés, tu absorbes, tu absorbes. Ils te calent, t’encollent, l’engluent et tu en rajoutes encore. Trop plein. Pour boucher tous les trous un à un, ne pas voir, ne pas entendre, ne pas jouir, ne pas savoir, ne pas sentir. Mots-cache, mots à bourrer les creux, à fermer les issues. Engrangement sans relâche, comme si le temps pressait qui s’écoule. Puis tu te penches sur le seau, tu tires un fil, une algue, des viscères d’animal, une mue de serpent : pelote de mots cassés, gangrenés, foutus. Tu les scrutes, les auscultes, les nettoies, les cames, tentes de les remettre debout, leur fiches des claques pour les ranimer, debout les mots !
Et c’est avec ça, du ruminé, cent fois ravalé, repris, remâché, que tu prétends faire du lait ?