Antoine Émaz, Peau, toujours
Il y a dans l’approche de l’écriture comme une attention qui ne force pas. On
sent une peur de provoquer quelque chose d’artificiel ; il se tient juste
au bord et attend. Il s’agit « d’aimanter autour », de « ne pas
brusquer » et de laisser venir. Pas gauchir par intervention d’une volonté
déplacée, pas à sa place.
Théorie et création
Cette incapacité dite par nombre d’écrivains à discuter théorie, à scruter le
comment et le pourquoi du poème, lorsqu’ils sont engagés dans l’écriture. Ne
pas réfléchir au processus quand il est en cours sous peine de le détraquer. Assertion
souvent accompagnée de celle qu’il n’est pas possible de lire les autres à ce moment-là.
Cela ne semble pas le cas de Pierre Bergounioux qui lit continuellement, tout
en écrivant presqu’aussi continuellement (et on le suit au jour le jour ou
presque dans son Carnet de notes),
mais il est vrai qu’il lit sans doute relativement peu de livres de
littérature, plutôt de la philosophie, des essais, des livres sur la
métallurgie, la grammaire, la minéralogie ?
Émaz, erre
« Erre de vie », magnifique formulation. Comme une présence, mais non
engagée dans l’action, présente ou à venir, une ouverture sans visée, sans
volonté (de), sans but (qui fait parfois songer, très curieusement tant Antoine
Émaz semble à priori éloigné de cet univers de pensée, - mais qu’en sais-je - aux
philosophies orientales). Qu’on ne perçoit pas du tout négativement, malgré le
désespoir contenu dans certaines de ces pages, ce n’est pas un retrait, une
démission, ce serait plutôt quand « il n’y a ni soi/ni les autres »
(98). Et l’état d’attente, de vacance ouverte.
Patrick Beurard-Valdoye
« l’estivation débute » (Diaire, 100). Toujours cette faculté d’inventer
des mots, souvent par concaténation d’un nom et d’un verbe. Ce serait par
exemple au lieu de « ils avancent en file », ils filavancent. En l’occurrence,
le mot estivation n’est pas tout à fait inventé, il existe, dérivé de estiver,
faire séjourner les troupeaux en été dans les montagnes, mais il se prête
tellement bien à ces transhumances périodiques, sur routes surencombrées, vers
camping surchargées et plages sur-occupées qu’on voudrait le voir généraliser. Il
suscite l’image des dos des moutons moutonnant montant vers l’alpage.
Accumul de charpentes
Ecouter le dedans, bruit de fond du dedans, permanent, battements et écoulements,
circulations et pulsations, le dedans bat, le dedans se soulève et s’abaisse, s’agite
sur place, inconnu, hors d’œil, hors d’ouïe. Le dedans inaliénable, étrange accumul (à la Schwitters ?)
de charpentes et de fils électriques, de canalisations et de tunnels, usine en
trois huit, ni nuit ni jour, extraire, purifier, condenser, rejeter,
transformer, de nourriture faire sang et muscles et peau et pensées. Et que
sang s’en aille irriguer toutes les extrémités, arborescence, et qu’il revienne
en éboueur, recyclable. Et le dedans capte le dehors, l’ouïe boit le bruit, l’enfourne
en cochlée, l’expédie en interne percuter les neurones, distribué, réparti en
gerbes de pensers légers, flambées vertes et bleues d’images, de réminiscences
à longue traine (effilochée) débusquées sous strates et strates de temps
empilés. Un dedans, un dehors, conjonction, filtration, entrée et sortie,
échanges multicanaux.
La rampe, tu la connais
La rampe tu la connais, elle descend en spirale de plus en plus serrée vers le
centre, dans le hall du roi des montagnes.
La rampe du déjà, de l’avant, de l’hier gorgé d’eaux troubles et d’eaux pures,
vertes et bleues, mirage et réalité inséparables, liées à vie. L’hier où plonger
mots les premiers, à tâtons, masse obscure pulsant en poulpe, juste sous la
surface, ogresse luminescente. Parages maléfiques, Verrufene Stelle, ta-ta, ta-ta la petite triple croche,
crocheter le temps, Achab et sa jambe taquant le pont du Pequod, ta-ta, ta-ta,
tais-toi, c’est toi ? C’est qui toi ? T’es toi - écoute, laisse venir
le son sourd qui sourd, battement oscillant, métronome, clapotis, c’est toi ?
Tais-toi !, taie sur les yeux, craie dans la bouche, étouffer, taire ?
Non, il faut entendre tendre tendre tendre tendre…..