lecteurs fous
Il y a des lecteurs fous. Je n’en fais pas partie. Je ne suis qu’une
lectrice demi-folle. Folle de lire mais pas au point de m’engloutir dans les
livres comme dans l’enfance et l’adolescence, où je pouvais en perdre le sens
de la réalité et du temps. C’est une tentation, à l’horizon. Musique et livres
et rien d’autre.
Sans doute Pierre Senges est-il un lecteur fou. (Et Bergounioux aussi). Pierre
Senges dont j’avais tant aimé Ruines-de-Rome.
Pierre Senges dans le Matricule des Anges de ce mois. Avec en titre de
couverture : "Pierre Senges, l’encyclopédiste fictionnel".
La tentative, la tentation de l’encyclopédie, une des tensions de Poezibao. Et de la lectrice.
De l’action du poème
De Pierre Senges : « Je pense à une phrase d’Orson Welles qui dit qu’on ne devrait pas
juger de l’importance d’un artiste selon le degré d’impression qu’il nous fait
mais selon la nature des dons que nous recevons de lui ». Que je rapproche
d’une remarque de Susan Sontag à propos des poèmes de Whitman : « Ses
poèmes sont des outils psychiques : des incantations destinées à faire
accéder l’être du lecteur à un état nouveau [...] ils sont fonctionnels comme
des mantras : modes de transmission de charges énergétiques » (Sur la
photographie, p. 68)
Oubli du don de soi
Capitale cette remarque de Patricia Godi1 à propos d’une
hospitalisation de Sylvie Plath : « l’hôpital permet l’oubli de soi
et du don de soi » ; se donner
le droit parfois d’oublier le don de soi, expérience du voyage en train, de
cette bulle hors-temps, sans aucun(e) Autre, pas à parler, pas à répondre, pas
à se donner à l’autre mais être simplement, soi à soi avec soi pour soi.
Cette bulle, chercher à la reproduire, ailleurs, autrement, travail de nuit,
travail de l’aube, café ? ? ? (11 novembre 2007)
La volonté de travailler l’écriture, comme je travaille la musique. La
tentation, la tentative du pour soi, hors "don de soi"
1. Patricia Godi, Sylvia Plath, mourir
pour vivre, Aden, 2007
Sontag et photo
Deux belles remarques : « la photographie est un
art élégiaque, un art crépusculaire » [c’est peut-être la raison pour
laquelle elle est si importante dans notre monde d’aujourd’hui, si
manifestement crépusculaire] et « toutes
les photos sont des memento mori »
(op. cité, p. 29).
Cette expérience qu’elle relate, la
découverte vers l’âge de 12 ans de photos des camps de Bergen-Belsen et Dachau :
« Je me sentis irrémédiablement endeuillée [...] Ce fut le début de larmes
que je n’ai pas fini de verser » (ibid. 34).
[J’avais curieusement mis un S à endeuillée, comme si ce qui la touche là est
par nature une expérience collective, non pas universelle, les négationnismes
sont toujours actifs, mais partagés par tant ; expérience qui est sans
doute au fondement de l’état dépressif collectif de nos sociétés qui seront à
jamais incapables de surmonter ce qui est arrivé. Et qui ne le surmonteront en
tous cas pas par la consommation effrénée et la quête du profit à n’importe
quel prix.]
Le traçage
Curieux effet du traçage. Loin de lui, la source semble tarie ; dès
qu’il reprend, même anodinement, cela sourd.
Sas & ressasses
Tu ressasses, passes et repasses dans le sas du ressac, sourd toc de cœur
en sac de peau, muscle & balance, sans cesse.
Dérisionettes
Si tu cherches l’inspiration, tu trouveras l’expiration et l’expiation.
Si tu cherches les rimes, tu vas ramer
Si tu trouves des mots, ce seront momies