Lire par constellation
Jean-Christophe Bailly cite Denis Roche que par un apparent hasard, j’ai
introduit la semaine dernière dans Poezibao.
Et j’avais noté ses titres sur la photo et notamment Le Boîtier de mélancolie dont parle ici Bailly (Hazan,
1999). A se procurer et que l’on rangera si petit secteur Warburg on s’autorise
dans la bibliothèque [on sait qu’on ne se l’autorisera que partiellement, peur
de la perte de mémoire, de ne plus savoir où, manque de confiance dans la
solidité et la pérennité de ses constructions mentales !), que l’on
rangera donc avec Bailly, Barthes, Sontag et Walter Benjamin.
Le couple temps/lumière
« La différence qui se voit entre les objets, si minces ou légers
soient-ils, et leurs ombres, c’est que leurs ombres ne sont jamais appuyées – c’est
qu’elles ne résultent pas d’une poussée et n’en produisent aucune (L’instant et son ombre, p. 118). « L’ombre
est le fantôme vivant et vibrant de l’objet ». (p. 118).
Un peu plus haut JC Bailly a rapproché une photo d’architecture (de Félix
Teynard, en Égypte, 1851) et la photo de la meule, disant « c’est la même
histoire, le même couple temps/lumière, le même drame »
Autour de la création
Ce que je cherche ici c’est à observer le travail de l’esprit1,
pensées, mémoire, associations, impressions, les entrées, les sorties, la
cuisine. Le modus operandi et au sein
de ces mouvements multiples, complexes, contradictoires « épingler »
ce qui a trait plus spécifiquement au travail de création, d’invention, d’imagination
(et ici la valeur de ce qui est
produit n’a aucune importance – et il peut s’agir du processus de création à l’œuvre
chez moi ou chez autrui, question centrale des entretiens menés pour Poezibao).
1Je me souviens que l’idée du flotoir est
née de la fréquentation quasi exclusive et assidue des Cahiers de Paul Valéry,
pendant six mois, autour de l’année 2000.
Montage plutôt qu’association
À l’idée d’association,
Jean-Christophe Bailly substitue, la préférant, celle du montage, « métaphore productive » qui, à l’âge du cinéma
et de la psychanalyse et « dans le nœud serré formé par leurs con-naissances,
[...] permet d’ouvrir un champ herméneutique totalement nouveau » (p. 125)
« l’exposition de chaque document ou chaque photographie à la possibilité
d’une liaison par montage fait apparaître dans l’image une puissance de
représentation qui excède l’apparence à même l’apparence. » (p. 126)
→ et si l’on entend image
ici au sens littéraire du mot, l’idée demeure valable. Et peut-être que la
vraie lecture est celle qui procède par montages extrêmement rapides,
confrontant (confortant) l’image du livre et le répertoire d’images – plus ou
moins étendu [ce qui joue son rôle] que le lecteur porte en lui. L’image
du poète vibre en lui au contact des images engrangées, dans un jeu de mise en
relation qui permet à l’image-mère de quitter un statut potentiellement
statique pour déclencher un effet de ricochet, d’onde, d’écho. Les très grandes
œuvres sont sans doute celles qui suscitent de façon très large, sinon
universelle, ces réactions en chaîne.
Une césure contre
nature
« Il y a dans la nature même de l’interruption photographique
quelque chose de quasi catastrophique : la césure qui est en toute image
photographique contient le programme de la disparition de ce qu’elle suspend et
qu’elle sauve » (p.144)
→ Elle serait aussi contre nature cette interruption
photographique, en ce sens qu’elle fige le flux, qu’elle interrompt par un
procédé démiurgique ce qui par nature coule, avance : le temps. Elle prend
en glace, glacise (au sens de vitrification) le fleuve immense.
oui il y a bien « abime aporétique de la photographie »
(p. 144)
Dormance
« Cette faculté de réserve
ou de retardement que dans le monde végétal on appelle la dormance (p. 148).
→ C’est aussi toute l’expérience du laboratoire photo, l’image latente, qui se
révèle, apparaît progressivement dans le bain photographique, expérience
troublante, fondatrice à certains égards.
Combustion lente
« La suspension terrible des objets dans le temps, cette sorte de
combustion extrêmement lente par laquelle se délivre et s’objective la fabrique
discontinue des formes et des existences. » (p. 150)
→ Magnifique formulation qui rappelle que JC Bailly est
aussi poète. Il y a là comme une évocation biblique, une transcription du « tu
es poussière et retourneras en poussière », un écho aussi de certains
grands poèmes d’Adrienne Rich observant des séries d’objets du temps passé :
« fragments noirs et bruns de poterie ramassés sur un site archéologique
et conservés dans un pot cabossé ("Shooting Scripts") ; un petit
camion jouet et deux fusibles poussiéreux mais encore bons dans un tiroir
inexploré depuis longtemps ("From An Old House in America") ; des
clés et un œil de verre dans le compartiment d'une commode en bois du xviie ("When We Dead
Awaken") ; une table achetée dans une vente de charité, couverte de
soucoupes en porcelaine, des chausse-pied en argent, une boite à biscuits 1930
en fer blanc ("Natural Ressources") ; des plumes en bronze collées
pour former des ailes et des bouteilles en verre vertes cassées
("Margherita") – et il y en a d'autres, partageant tous l'énergie
latente de la récupération, du patchwork, du collage (d’un article de Marilyn Hacker)
Je « monte » aussi cette formule de Jean-Christophe Bailly avec l’effet
produit par les images en accéléré, image du temps qui d’être ainsi distordu, suscite
un fort sentiment d’étrangeté pour notre sens habituel des choses. Le temps
devient visible, lisible.
Condensation
catastrophique
Lisant Bailly parlant de W. Benjamin en 1940 puis des « photos »
d’Hiroshima en 1945, je prends conscience de l’énorme condensation
catastrophique qui s’opère en si peu de temps, effondrement d’un monde sur
lui-même, comme implose une étoile en train de mourir. Engendrement d’un trou
noir dont nous persistons à ne pas comprendre qu’il absorbe, inexorablement,
toute la lumière qui nous reste. La réaction nucléaire a été enclenchée (pas
seulement par la bombe atomique), le processus est irréversible. En vérité nous
ne sommes plus depuis lors que fantômes gesticulant dans la gueule béante du
trou noir.
L’instant s’ombre
Fermant l’Instant et son ombre,
quittant le livre, je regarde son titre. Pensive, comme après toute grande
lecture. Me disant que ce titre contient aussi l’idée que l’heure se lit à l’ombre,
sur le cadran solaire bien sûr mais aussi dans chaque jour, lorsque l’égrènement
des instants s’accompagne de l’accroissement du sombre. L’instant s’ombre.
Montage/mixage
Extraordinaire mixage de nos sensations : violente pluie au dehors, draps
anciens (leur histoire) qui suscitent agrégats de réminiscences (maisons de
vacances, temps passé, impressions cénesthésiques...), leur lavage à l’extérieur
(et dans ce sillage-là, le temps des lavandières et celui des laveries
industrielles, battoirs et carte postale d'un tableau d’Hélène Schjerfbeck) et la
longue, longue traîne des idées, affects nés du livre que je viens de fermer. Où
à chaque pas/page se sont levés des dizaines d’associations, de souvenirs,
convoquant tel visage, réinventant tel dialogue, revisitant telle histoire, tel
lieu, tel temps. Tout cela que tue le laminoir des images imposées, en flux
tendu, conçu pour étouffer, asphyxier la pensée propre.