L’Instant et son ombre
Je n’avais pas encore abordé Jean-Christophe Bailly même si ce nom
fait partie de ceux qui « clignotent » dans un coin de conscience,
signe qu’il serait bon d’y aller voir (je me souviens qu’il en fut longtemps
ainsi du nom de Patrick Beurard-Valdoye ! on sait la suite...).
Jean-Christophe Bailly propose ici un essai, sous le titre magnifique de L’instant et son ombre. Et d’ombre, il
va être beaucoup question. L’auteur part de trois photos et pas n’importe
lesquelles : une photo de meule de foin avec échelle appuyée et ombre qui
est une des toutes premières photos connues ; elle est due à Henry Fox
Talbot et elle date de 1844. Les deux autres ont été « prises » cent
un an plus tard, au moment de l’explosion des bombes atomiques au Japon :
la première, "Hiroshima", un mur, une échelle réelle, une silhouette
incrustée dans le mur, « gravée » là par le flash monstrueux de l’explosion,
alors même que la sentinelle était littéralement soufflée ; la seconde, "Nagasaki",
pratiquement la même mais sans l’échelle (il y a là déjà un mystère
considérable) et avec, cette fois, l’empreinte, le spectre, dans le mur, de l’échelle.
A propos de cette 3ème photo, JC Bailly parle d’ « une ombre
absolue, sorte d’écho sans source » (Jean-Christophe Bailly, L’Instant et son ombre, Seuil, 2008, p.
14)
Et d’expliquer comment il est passé par un jeu d’associations de la première
photo, qu’il possède sous la forme d’une carte postale, aux deux autres. « Dans
la pensée flottante (rêverie de la pensée pensive ou libre activité de montage) ».
Et comment cette confrontation a suscité en lui l’amorce d’une réflexion qui s’est
développée au point de lui donner la matière de ce livre.
Éblouissant livre, à ranger avec Sontag et Barthes, comme livre majeur de
réflexion sur l’acte photographique, sur le
photographique comme écrit souvent Bailly.
Photo,
épuisement du possible
L’ouvrant ce matin, après lecture hier soir des cinquante premières
pages, je me rends compte qu’il va être difficile d’en extraire la substance.
Tant elle est riche, tant les formulations les plus fécondes abondent !
« L’image latente, en venant, efface un instant toutes les autres images. »
(50)
→ Je supprimerais volontiers "un
instant" de la proposition. L’image que je fixe, celle que je prends,
exclut de facto toutes les autres,
potentielles. Je la prélève dans un flux
(caractère de flux en raison de la nature
de la lumière) mais j’en prélève une dans une infinité comme si je soustrayais
un point à l’infinité de points censés composer une droite. (Et sans détruire
un pixel de l’univers). Pour une image, prise dans « le stock
inépuisable et affolant d’images latentes » (46), j’en tue une infinité.
Et je me pose la question corollaire : quelle est la part du hasard,
quelle est la part du choix ? Comme
si tendant une épuisette dans le courant d’un torrent je décidais de la relever,
à un instant donné. Croyant avoir « vu » dans les mailles quelque
chose qui mérite la capture (étrange proximité du vocabulaire de la photographie
avec maints autres champs lexicaux, notamment ceux ayant trait à la chasse, à
la pêche, à des techniques prédatrices).
De
l’enregistrement
« Ce n’est pas tout à fait le même monde un monde où tout peut être
retenu, où tout peut échapper à tout moment à la perte et à l’enfouissement »
(50)
→ Ce combat qu’auparavant, hier en fait, seuls l’écriture, le dessin pouvaient
mener – lutte contre la déperdition à jamais – toutes puissantes sont les armes
qui le livrent désormais. Enregistrement,
maître-mot : le son, l’image (fixe ou animée), les données. Mémoire et
pensée en sont bouleversées sans doute beaucoup plus qu’on ne le soupçonne.
J’aurai vécu à cette charnière, j’aurai encore ressenti le désir éperdu et non
assouvi de retenir quelque chose du réel qui fuit, pas tant par la photo,
possible depuis des décennies, mais par l’enregistrement sonore privé. J’ai
vécu l’apparition des premiers magnétophones à bande grand public (ah mon
premier Grundig et surtout mon Revox !), puis l’irruption de la K7 et
ensuite les choses n’ont fait que s’accélérer, jusqu’à la quasi
dématérialisation de toutes les données aujourd’hui (avec déperdition-édulcoration).
Tout est gravable dans le marbre (champ lexical funéraire, on le remarquera !)(et
à cette restriction près que l’on découvre que les supports supposés éternels
sont dégradables à très grande vitesse).
Ce sont poteaux de béton au milieu du pré, déchets dans le courant du ruisseau.
Là, trop là. Indigérable et pervertissant jusqu’à l’idée même de mémoire. Rétention
illusoire, car donnant le sentiment de la présence, alors que ces traces sont spectrales, plus mortes, infiniment, que
celles qu’engrange notre mémoire. Le souvenir tremblant, vibrant, ébloui est
tué par sa capture antérieure. Le vierge,
le vivace et le bel aujourd’hui, l’éphémère, le fugace, tout ce qui pouvait
susciter le désir éperdu -exquis d’être su vain- d’une résurgence, d’une
résurrection -le trouble suscité par cette voix, l’émotion née de cette
interprétation musicale- sont incarcérés dans la gravure ou les champs magnétiques. A l’horizon, l’enregistrement
intégral d’une vie (Votre vie, l’intégrale,
10 €), captée de la conception (option vitro
ou utero) jusqu’à l’expiration (votre dernier souffle sur la glace de l’objectif,
supplément). Autrement dit la mise en boîte (en bière) dès le début. La photo
est mortuaire.