Punctum
Double réaction, ô combien éclairante de Maryse Hache, sur mes
« propositions contradictoires » autour de la photo.
Je les transcris ici car le flotoir
n’est pas un lieu fermé, n’est pas une tour d’ivoire, il est témoin et trace
des échanges, il est reflet de l’entretien
infini avec mes autruis. Pas de réflexion pour moi hors l’échange, dans un
nécessaire mouvement, triple mouvement en fait : vers autrui, vers le
livre, vers soi-même. Dialectique permanente, souvent quelque peu chaotique.
Mais pour beaucoup parler de turbulences, sillages, mécanique des fluides en ce
moment avec mon fils et pour avoir tenté de lire un peu Benoît Mandelbrot, je
sais aussi les pouvoirs du chaos !
Maryse me propose d’abord ce texte de Barthes (j’ai donc tort de ne pas
l’étudier soigneusement !) en écho à ma remarque sur la photo de Josée
Lapeyrère :
« En 1865, le jeune Lewis Payne tenta d'assassiner le Secrétaire d'État américain W.H. Seward. Alexander Gardner l'a photographié dans sa cellule; il attend sa pendaison. La photo est belle, le garçon aussi: c'est le studium. Mais le punctum, c'est: il va mourir. Je lis en même temps: cela sera et cela a été; j'observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l'enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point c'est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis: elle va mourir: je frémis, tel le psychotique de Winnicott, d'une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit la mort ou non, toute photographie est cette catastrophe. » (Roland Barthes, La Chambre Claire, Galliamard, Seuil, 1980, pp. 148 et 150)
Et à partir de ce texte, elle écrit cela :
« Plus que le studium c’est le punctum qui te regarde.
Qu’est-ce qui nous regarde dans ce que nous voyons, dit Didi1 ?
Cette manière de questionner le punctum plutôt que le studium, je la transpose et la mets en branle dans la parole du chœur, [le chœur : un des moments de mon travail de clown] cette écriture debout, comme j‘aime à l’appeler. Si l’on veut retravailler cette parole du chœur, il convient justement de repérer le punctum dans le dit, et de lâcher le studium. C’est dans le punctum qu’est tapi quelque chose plutôt que rien, et dans le studium où sont les scories et évitements. En ce qui point, il y a quelque chose qui poigne, qui nous est poignant, qui se montre du doigt de l’émotion, du trouble. Pour le repérer, pas d’analyse, juste le lâcher prise, le laisser aller, l’écoute flottante du dit et l’arrêt sur image. Écouter le grain de la voix C’est elle qui fait l’expérience des mots, de leur énonciation. Voilà l’entrée du détail qui suspend notre souffle et notre raison, ces détails si importants, si notre dit veut aborder aux rives du sensible. Et s’ouvrent avec lui, avec eux, des chemins que je ne connais pas, des souvenirs qui rêvaient ailleurs, de l’inaccessible offert, du tremblement accueilli.
Même cheminement possible pour l’écriture directe, l’écriture assise.
Quelque chose de cet ordre, me semble-t-il, te trouble à la vision de cette photo de Josée Lapeyrère. Un moment que Sarraute appelle une griffe du réel, et qui me semble-t-i, encore une fois, serait un excellent départ pour une histoire du jour, [c’est ainsi que nous appelons ce qui se dit dans la parole du chœur]
1. NDLR : Georges Didi-Huberman
Alliage de son
Un certain alliage, intime, d’une forme de silence et du bruit de la pluie vaut
plongée immédiate dans le puits du temps.