Photo
si, photo non
Faisceaux de contradictions autour de la photo. Réflexion en cours, permanente :
qu’est-ce que la photo ? Pourquoi la pulsion, car c’en est une, de faire des photos ? Et pourquoi a-t-elle
souvent un caractère cyclique ?
Et surtout pourquoi les photos, celles que je fais mais aussi souvent celles
faites par autrui me déçoivent-elles ?
Vingt et une propositions contradictoires :
1. Mes photos me déçoivent toujours
2. Les photos au compact (numérique) me déçoivent moins que les photos au
reflex (numérique ou hier, analogique).
3. La loupe de la visée réflex induit une sorte de fusion avec le sujet, dans
le temps de la prise de vue, si intense que le résultat est comme refroidi au
sortir de la boîte (quel que soit le support). La barre de métal en fusion de Gandrange
n’est plus aussi belle une fois éteinte.
4. Avec le compact, même si je pratique encore la visée oculaire (et choisis
mes appareils en fonction de cette possibilité qui devient rarissime), je reste
à distance de mon sujet. Donc le résultat n’est pas ce plat qui se mange froid.
5. La photo ne m’émeut pas.
6. Je suis bouleversée par la photo de Josée Lapeyrère au dos de la couverture
du dernier Action Poétique
7. Je ne suis pas capable de dire si j’oublie ou si je n’oublie jamais une photo
que j’ai faite. Est-ce que je l’identifie à tout coup dans une masse de photos
faites par d’autres, d’un même événement par exemple ? Est-ce que deux
personnes, postées exactement au même endroit, avec le même appareil de photo,
feront la même photo ? (Pour la démonstration, il faudrait exclure un
changement même minime de la lumière naturelle entre les deux prises de vue)
8. Je lis Michel Deguy dans Action
poétique (n° 191/192, p. 7) : « la photo, beaucoup plus prédatrice
que ne le fut le logos, "épuise" la terre. Elle assouvit beaucoup
plus et mieux que le discursif séquentiel (le raconter du récit, le successif
du raisonner), le désir d’uno-intuitu,
du tout tout de suite. [...] Le logos demandait le travail pensif d’imaginer ; « l’image » à l’écran fascine et stérilise l’imagination » [je note le
passé, terrifiant, le logos fut ;
exit donc le logos ?]
9. Le trop d’images est une pollution gravissime dont on ne parle jamais. Le
trop d’images obnubile la conscience, la sidère, la tétanise. Le trop d’image
tue le jugement et l’imagination.
10. Cela fait longtemps que je veux lire Barthes et Sontag et que je ne le fais
pas.
11. Je ne « comprends » pas nombre de photos de photographes
reconnus.
12. Prendre des photos m’apaise.
13. Je me souviens de mon Contarex (Contaflex ?) brûlé vif dans l’incendie
de l’estafette, en Grèce, jadis. Récupéré en carcasse calcinée, un film cru
sauvé mais pellicule comme irradiée. Le reste du voyage brûlé ? Ou
miraculeusement intact en mémoire, sans l’altération paradoxale due au bain
stérilisateur des photos ?
14. Je me souviens de presque tous mes appareils photo, depuis le Brownie Flash
en passant par l’Instamatic puis le Nikkormat, mes Nikon. Et les Leica de mon
père.
15. Je donne raison à Michel Deguy, la photo est prédatrice. D’où la pulsion de photographier (à la mesure de l’impuissance). Et en particulier autrui
et visages. Façon de s’approprier, effraction. Certaines sociétés primitives
récusent la photo.
16. La photo est une opération magique
(de magie) comme piquer des épingles ou des cœurs sur une amulette. Nous ne
voulons pas le savoir.
17. Il est effrayant de penser que presque plus rien ne peut échapper aux
milliards d’yeux enregistreurs braqués sur le monde. Cataractes ininterrompues
d’images via ces cristallins-là.
18. Qui pourra me dire ce que je fais
quand je prends une photo ?
19. La photo et le temps (20 propositions, chacune porteuse de 20 propositions,
à l’infini, miroir en miroir). La photo et la mémoire (20 propositions, chacune
porteuse de 20 propositions, etc.)
20 Étrangeté de l’expression « il n’y a pas photo », pour dire
précisément l’évidence.
Et une 21e : enfant, peu accès aux images (pas de TV, pas ou
peu de livres illustrés, peu de films) et un monde d’images intérieures,
suscitées par l’imagination, notamment à partir des livres. Raison pour laquelle
aujourd’hui encore je ne supporte pas qu’un film vienne plaquer ses
représentations sur les miennes.
Ivan
Wyschnegradsky et les micro-tonalités
Écouté hier soir ces Quarter-Tone
Pieces. Comme toujours le soir, au casque et dans le noir. Impression très
profonde, bouleversante même, de cette écoute. Sensation d’entrer physiquement
dans le temps d’hier, épaisseur des années passées traversée. Associations
multiples, musicales bien sûr, (Cage et Debussy principalement) mais aussi
lieux, sonorités. Quelque chose de lointain, d’enfoui, que j’écoute à l’intérieur
de mon corps. Des sons qui donnent le sentiment d’être décalés, d’être instables.
Sur ce disque il y a aussi quelques pièces de Charles Ives mais qui ne me font
pas du tout le même effet même si elles sont jouées sur le(s) même(s)
instrument(s). Il s’agit ici de sortir de nos conditionnements, celui qui nous
a littéralement dressé, dans le système tonal occidental, à accepter certains
rapports, très déterminés, entre les sons. A fixer arbitrairement certaines
valeurs et les rapports entre ces valeurs. Wyschnegradsky, comme Harry Partch,
comme Scelsi ont tenté de sortir de ce conditionnement en explorant les
micro-intervalles, inférieurs donc au demi-ton en usage : 24 degrés dans
leur octave contre 12 dans la gamme usuelle. Le disque ne comporte
malheureusement aucune indication sur le ou les pianos utilisés pour cet
enregistrement de Josef Christof & Steffen Schleiermacher. Et tout cela me
renvoie aussi à mes ébauches de conversation sur ce sujet avec Alain Bancquart
et aux cours de Claude Ballif (1996) disant : « rien de moins naturel que
la gamme tempérée. Le musicien travaille avec des notes fausses pour faire de
la musique naturelle », Ballif qui disait aussi de Wyschnegradsky qu’il
créait un « nouveau monde sonore, quelque chose de nébuleux, avec des
pauses circulaires, des zigzags d’instants frappés, des comètes sonores ».