Nicolas Pesquès
Entrée en Pesquès, hier soir, par la face Nord de Juliau (La Face Nord
deJuliau V, André Dimanche éditeur). D’emblée, on est confronté à la question
du livre. A l’impuissance à faire le livre, à l’impouvoir. « Rejeté »
est l’auteur, par l’autisme du texte et « la satisfaction du rongeur d’os » :
le sujet ne se laisse pas appréhender, il est clos sur lui-même, n’émet rien
vers l’extérieur et l’écrivain n’est pas dupe, il est doué d’un système
critique interne très puissant qui l’alerte sur toutes les compromissions
possibles dans l’écriture et surtout qui le met en garde contre toute
satisfaction, ce poison. On peut appeler ça le doute. La colline, le « sujet »,
le motif, le livre, tous impossibles.
« Se briser le cœur de lire. Se casser les dents d’écrire » (10) :
cette dialectique où nous sommes tous enfermés, la nécessité de la lecture qui
en même temps nous confronte à la grandeur de l’autre, l’impossibilité de l’écriture.
Il me semble qu’il y a là, dès les premières pages, une énergie dialectique
très puissante (porterait-elle le livre, il faudra le voir sur le long terme de
la lecture ?), dialectique objet/sujet, écriture / écrivain. La tension,
le mouvement pendulaire est ici donné à voir. Pesquès introduit le lecteur dans
ce ballant-là.
Il semble qu’il y ait là un travail d’ascèse, mais lui aussi impossible. Il
s’agit de « se passer de l’être »
(11). Je crois percevoir une identification observant / langue / observé,
c’est « la lame phrasique qui pénètre l’herbe », sorte de coalescence
forte, qui me semble très nouvelle.
Le jaune, instrument de torture, il confronte à l’impouvoir et instrument de
jouissance, cela qui appelle l’écriture, qui excite.
Abondance de formulations magnifiques telle « un jaune nommé genêt par
plusieurs enfances » (11).
C’est un combat que donne à voir ce livre. A mots nus : « la colère
des mots nus désagrégeant mon fétiche ». A se mettre hors sujet (en se
donnant un sujet unique, ce qui revient d’une certaine façon au même), on se
confronte à l’indigence de la pensée, de la parole, à la petitesse des moyens
dont on dispose. On est en proie quasi constamment à l’indicible, ce que l’on
sent, ressent, comprend, dépasse le dicible ou se heurte au déjà dit.
Sans doute comme la colline fut pour Cézanne l’occasion d’interroger les
pouvoirs et les limites de la peinture, elle est pour Pesquès le vecteur qui
lui permet de scruter l’acte d’écrire, mais aussi les ressources du langage :
« colline incitative » (12).
Quant au « groin de la pensée » (16), cette formule-choc dit bien
comment la pensée est l’alliée (ou l’alter ego) et que l’écriture avance en
fouaillant le sujet (couleur, colline, forme, être là, etc.)
La couleur « ancêtre et fœtus de langue », donc à la fois celle dont
tout découle, dont on descend et celle qui est en gestation.
Il y a là, parmi bien d’autres dimensions, une sorte de journal d’un regard. En
italique, page 18, le sujet (cette fois non plus le motif, mais celui qui peint / écrit)
prend la parole, vient faire écran sur cette trajectoire regard / colline :
« démuni, stérile, inerte ».
Enorme importance des couleurs dans ces pages. Des couleurs dotées de leurs
qualités picturales et sensibles mais aussi d’un pouvoir, car il s’agit de
mettre en œuvre une « insoumission aux normes gardiennes de formes
illusoires, un nom pour une colline, un mot pour une couleur, un moi et un
poème ». Et en effet, ici, les délimitations, les bornages n’ont plus
cours, ces plans précédemment strictement définis (langue, personne, poème) se
mêlent, se fondent, coulissent, la couleur est moi, le poème est colline, le
nom est vidé. (19)
L’angoisse de penser
Et comme le titre du second livre abordé convient à Pesquès, me
semble-t-il ! Et son exergue, emprunté à Rilke : « les œuvres d’art
sont toujours les produits d’un danger couru » (expérience de la limite et
du sans limite chez Pesquès). Cette angoisse
de penser, un livre d’Evelyne Grossman (Éditions de Minuit), acheté après
avoir écouté une ancienne émission de « Du jour au lendemain », et l’avoir
entendu parler de l’impouvoir
précisément, celui « dont parlèrent Artaud, puis Blanchot et Derrida ».
Cette angoisse-là, il faut « aller à sa profondeur » disait Bataille
(cité p. 12). A suivre bien sûr.
Le Pillouër
Entrouvert aussi le livre de Pierre Le Pillouër, Retrouver Hortense (Ulysse fin de siècle). Surprise d’une préface
très personnelle, évoquant l’expérience professionnelle au très long cours (« depuis l’âge de 19 ans »), auprès d’enfants
handicapés mentaux et la participation à l’aventure de la revue TXT, avec la confrontation aux Illuminations de Rimbaud dans l’entre-deux
en quelque sorte, qui le pousse à ce qu’il annonce comme « une lecture à
la lettre » des Illuminations,
laquelle démarre par une exploration sous forme d’enquête autour du texte
« Hortense », le H et le 0, qui mènent à… l’eau (hortensia = hydrangea..). qui
est/serait la clé de ce txt-là (c’est
fou).
Des lire
Très étrange sensation en passant de Pesquès à Le Pillouër puis à
Grossman (et de plus en plus encline à ces lectures croisées, précisément pour réaffuter
la pointe de l’attention, pour mieux sentir la spécificité, la particularité de
chaque livre, de chaque voix, pour ne pas émousser, dans la répétition des pages
tournées, ce qui frappe, atteint, trouble, touche dans les mots lus). Passant
de la pure création littéraire, qui ouvre le front, à la glose poétique, qui
titille ce front, à la réflexion théorique qui l’alourdit. Sensation de passer
d’un terrain ouvert, éventé, à une bâtisse austère, sans lumière naturelle. Alors
même que le livre de Grossman est passionnant et incite à la pensée et au rêve,
mais peut-être plus au penser / rêver qu’au rêver / penser de Pesquès ou à leur
superposition joueuse chez Le Pillouër.