Françoise Hàn, Le double
« Le double connaît notre passé véritable, pas celui scénarisé par la mémoire »
→ très intéressée par ce propos de Françoise Hàn, dans un petit livre qui paraît chez Jacques Brémond, Le double remonte du puits. Me demande le lisant si Hélène Cixous ne met pas en œuvre le passé du double et celui scénarisé par la mémoire (et chez elle par l’écriture qui gratte la muraille et fait apparaître le motif…)
Antelme, Benjamin, Cixous
Triple lecture en cours. Pratique de plus en plus affirmée. Ne serait-ce que pour garder l’acuité de la perception, qui s’émousse inévitablement au bout d’un certain nombre de pages… si l’on faisait des statistiques sur les soulignés et relevés, je suis quasi sûre qu’on constaterait qu’il y en a moins au fur et à mesure qu’on s’éloigne du point d’entrée dans le livre. Lectures multiples et croisées donc, pas forcément avec un souci de cohérence mais souvent avec la joie de voir se créer des échos inattendus entre des œuvres a priori éloignées.
Cixous, la note, la perte
« Je note que je note : c’est parce que nous perdons. Nous sommes des êtres pauvres en force de garde » (Revirements, Galilée, 2011, p. 15). La perte et l’effacement, leitmotiv chez elle, notre leitmotiv aussi sans doute à nous tous qui notons (mais pas pour tous ceux qui écrivent, bien distinguer noter et écrire ici) : peur de la perte, la perte en ligne de mire. Il faut accepter cependant de perdre puisqu’on ne peut pas tout noter, tout retenir (et parce que tant de choses se vivent à notre insu, perçues mais non identifiées, chassées d’un revers de neurone comme non pertinentes, etc.).
La feuille séchée alors qu’il eut fallu la graine
Question cruciale, que retenir, que choisir ? Menace seconde : et si l’on faisait les mauvais choix, si pendant des années on retenait/notait à côté de ce qui ultérieurement deviendra central, ce qui fera que l’on se trouvera avec des trous béants de carnet, des à-côtés inféconds, voire grotesques. Des feuilles séchées alors qu’il eut fallu la graine, sans doute moins séduisante ?
Cixous, mémoire
« dans les chambres mal éclairées où la mémoire est gardée, dormeuse réveillée de temps à autre par les doigts légers d’une association d’idées. » (16)
→Toujours plus, de livre en livre, s’affirme la dimension proustienne de l’œuvre d’HC.
Cixous, le fils, le temps, la matière noire
Le fils d’HC est astrophysicien. Discours entre elle et lui sur la matière noire et cette constatation : « chacun fait venir ses pensées selon des modalités temporelles différentes. » (19)
→ cette loi qu’il ne faudrait jamais oublier et qui ajoute encore un peu à l’incommunicabilité entre les êtres humains qui n’habitent jamais le même temps, la même temporalité, la même époque, et qui chacun compose son propre bouquet temporel en lui-même, avec un ou des passés qui lui sont propres, un ou des avenirs de même et un présent, seule frange infiniment mince où quelque chose d’analogue peut-être se vit par rapport au temps (mais il faut aussi tenir compte de tous les facteurs qui viennent s’intriquer à la simple notion de temps présent, considérations sociales, de société, de pays, de civilisation, de culture, etc.). Le temps comme matière noire, aussi inconnaissable mais tout aussi agissant ? « On n’en détecte vraiment que le fantôme » (19)
Et je pense à cet ami évoquant devant moi l’écart croissant entre lui et ses élèves, puisqu’eux ont toujours le même âge, occupant en quelque sorte une place fixe sur l’échelle temporelle, ils ont toujours 14, 15 ou 16 ans, depuis des années et lui qui s’éloigne d’eux de plus en plus dans un écart de plus en plus infranchissable.
Cixous, une de ses forces
Une des forces de Cixous est de traduire les angoisses sur un plan concret. Par exemple, à propos de la peur de voir sa mère faire une chute : « toujours le bourdonnement de l’image d’une chute que l’on chasse et qui revient ». (22). Si l’on était un peu cynique, on se réjouirait de l’incroyable longévité de cette mère de plus de cent ans qui alimente si considérablement l’œuvre depuis des livres et des livres (mémoire, Allemagne, parole, temps, peau….).
Et ce rêve de Cixous en miroir du mien
….qui ressemble étrangement à celui que j’ai fait la nuit dernière (donc avant de la lire).
J’écrivais à une amie, samedi matin : « drôle de rêve ce matin, avec un artiste qui avait tapissé les murs d’une œuvre en cours, manuscrits immenses, très beau, un peu comme polyptique avec prédelles et travail de traduction en cours ».
et Cixous : « mon ami P.A. venait de me dire qu’il y avait accolés sur les murs aux bras ronds des panneaux de quarante centimètres sur trente-cinq centimètres tout entiers occupés par des textes manuscrits de Montaigne, Shakespeare, Kafka, qui s’enchaînaient comme se donnant la main, au milieu du tableau on pouvait reconnaître l’écriture dessinée de mon ami (le poète disparu en mer) [...] (27)
J’ajoute que de mon côté dans ce rêve si analogue, rêvé comme par anticipation de ma lecture du rêve d’HC, j’avais, je ne sais pourquoi, pensé à Jerome Rottenberg et à sa collecte de textes « premiers », comme s’il y avait dans tout cela quelque chose de médiumnique, de chamanique.
De la pluralité de l’être
« C’est parce que nous sommes un alphabet d’êtres que nous écrivons des lettres si variées selon l’adversaire ou l’adoré à qui nous dédions notre âme à tel moment. » (28)
Le réflexe carnet
Le réflexe carnet revient ! Bonheur. Constat : s’il n’y avait plus carnet, c’est faute de combustible à carnet… les lectures, nombreuses, n’étaient pas des lectures à notes. Cixous, depuis des années, est une inductrice puissante, comme Valéry, comme Quignard parfois. Elle parle merveilleusement au début du livre du peuple de Littérature : « je dis "Montaigne" et c’est tout le peuple de Littérature qui se met en marche »
→ cela si souvent éprouvé, de cette profonde camaraderie avec les écrivains et les musiciens, cela qui fait dire qu’ils sont frères ou sœurs, si proches, aussi vivants parfois que les vivants nos proches, souvent infiniment plus secourables aussi… et toujours si merveilleusement disponibles, ne demandant rien en retour, ne suscitant aucun sentiment de culpabilité. Merveilleusement à portée.
Cohorte qui cohante
question de sens, unique, à tirer à tout prix de cette fosse, fausse solution, toute dessous, disparait dans l’eau noire de l’avaloir, suis la pente, elle entraîne, effort avec et contre inutile, plutôt laisser aller dans le droit fil du bois, poutres à porter, cercueils à fermer, fosses encore, à combler même si Der springt noch auf, passent les morts cohorte qui cohante et cahote sur le chemin qui monte vers la forêt, dans la neige.
(Antelme – Radnóti - Walser)