Georges Oppen
Je lis quelques poèmes chaque soir, comme un distillat (George Oppen, Poésie complète, José Corti, 2011). Très forte impression. Sentiment avec ces tout premiers poèmes écrits en 1934, « Série discrète », d’un travail à partir d’un instantané, réel ou mental, une prise de réel, éphémère mais fortement parlante, que le poème tente de transcrire. Le mot » série » du titre est peut-être lui-même une sorte d’indice, non pas qu’il faille absolument savoir ce qui inspira ces textes, images réelles, images intérieures, captation bouleversante d’une sensation englobante (quelque chose à voir avec le sentiment océanique ?) mais pour induire l’idée d’une séquence, d’une construction en variations autour d’un point donné. Série « discrète » aussi, rien d’appuyé ici, plutôt quelque chose à découvrir petit à petit, tels ces « visages figés déjà lunaires » (29), dans un poème qui se clôt moriendo par ces mots, alors que l’ouverture, quasi fortissimo, parle d’un « chœur sémaphorique ». En quelque mots, un trajet comme un lancer, elliptique et percutant. L’image de l’illusion.
ce tronc
ce tronc, racines renversées, boire le ciel, fiché en terre, cœur en pointe de diamant à trancher net le fil de sève pétrifiée
ce tronc, ligneux, veines sur peau immense tendue en travers d’un temps passé à la trappe
ce tronc, ancré en profondeurs inaccessibles, écrasées de béton, soulève la dalle du tombeau et l’eau infiltrée tenace et discrète pour creuser un chemin
ce tronc, nœud de sentes, de failles, monde de précipices et d’aspérités, en chaque point un filon, face nord à gravir, angles, creux, voûtes et gouffres, ce tronc