Ciel
Superbe lumière rose et or, avec toutefois, toujours, ce vilain voile de pollution sur l’horizon – températures très basses, de l’ordre de -4° à -5°.
La France et l’Europe grelottent, mais les journaux ne parlent que de ça, avec toujours le même enchaînement, voitures qui patinent, soupes populaires… jusqu’à totale saturation (ça coûte moins cher à tous points de vue que d’aller enquêter en Russie ou en Syrie !)
Photos
« je me demande si je n’examinerai pas de veilles photos du temps de l’enfance et de l’adolescence parce que, avec le recul, la vieillesse, c’est comme un tiers qu’elles évoquent, désormais, une vérité objective qui se dégage et qui me restait inaccessible parce que je restais subjectivement impliqué » (909)
→ cette remarque et la démarche imaginée me laissent perplexe. Sans doute parce qu’on touche au statut très étrange de la photographie, sur lequel il faut sans fin revenir tant il est complexe et subtil. Scruter des photos de jadis peut sans doute aider, ce serait le niveau 1 de la réflexion, à entr’ouvrir des zones de la mémoire encore inaccessibles. Un peu comme ferait un sonar d’un monde enfoui. Aller sonder, approcher une masse noire qui aurait quelque chose à dire, encore. Qui n’est pas un bloc de lave éteint mais qui vit encore et dont on peut extraire l’ADN.
Mais ici il me semble que Bergounioux parle d’images de lui-même et qu’il aimerait, au travers d’elles, chercher quelque chose de sa vérité, en ce temps-là. J’aurais tendance à penser que ce qui se produira, ce seront en fait plutôt des projections et cela d’autant plus qu’il a tout de même passé sa vie d’écriture à explorer des zones voisines. Si je transpose dans le concret et m’imagine scrutant de vieilles photos de mon enfance, dois-je m’attendre à ce qu’elles me disent quelque chose ou plus sûrement comprendre qu’elles sont un bel écran pour des projections de toutes natures, part de narcissisme, part de vertige identitaire ?
Toutefois je reconnais alors à ces vieilles images une valeur presqu’ontologique car elles forcent à se poser la question de l’être, qu’est-ce qu’être, qu’est-ce qu’être soi, de qui est ce visage, depuis longtemps effacé sauf en palimpseste sous le visage d’aujourd’hui et si étrangement dans ces photos ? On peut aussi explorer la question, également très troublante, des ressemblances. Dans la loterie génétique, quels lots ont été tirés, qui apparentent à quelle branche, à quels courants dominants de ces lignées qui se multiplient à l’infini au-dessus de soi, minuscule petit point de la chaine ?
Autrement dit pour revenir à la remarque de Bergounioux, je crains que l’implication subjective reste inentamée par le temps qui passe !
Visitation ou nuit de Gênes
Bergounioux fait de plus en plus allusion au fil du temps à ce tournant de sa vie, la crise de ses 17 ans, sa nuit de Gênes à lui, son pilier de Notre Dame, etc. : « C’est-à-dire Limoges, en hypokhâgne, dans les sombres corridors de l’internat, que s’est produite la visitation »
→ vocabulaire tout de même assez surprenant sous sa plume.
Anthologique
…. et tellement dans la manière de ce Carnet, cette page 922 avec une superbe évocation de Ideen de Husserl (je n’ai pas réussi à déterminer si Bergounioux lit l’allemand) à laquelle l’écrivain semble se donner tout entier alors même qu’il vient d’évoquer la syncope qu’il a faite dans le RER la veille, comme si soudain d’entrer dans la vie de l’esprit permettait d’oublier le corps, le temps, leurs aléas. « Les cinq cents pages des Ideen m’ont fait l’effet d’une visite guidée dans la royale demeure de notre esprit. Je suivais, respectueusement, admirativement Husserl tenant haut une éclatante girandole et m’ouvrant, l’une après l’autre, les portes de successives pièces qui s’échelonnent, passé le vestibule de la réduction transcendantale »
bouleversante
…la remarque de Jean, le fils médecin pédiatre à propos des petits patients qu’il n’a pu sauver « j’ai mon petit cimetière ».(925)
du carnet
… et bien sûr, mutatis mutandis, un peu du flotoir : le 16 décembre 2008, il note « Vingt-huit ans aujourd’hui que j’ai entamé ces cahiers, résolu à prendre note de ce qui se passait pour seconder la mémoire vive, repousser l’oubli, porter au jour ce que nos existences charrient d’essentiellement obscur » (938) – seconder la mémoire, repousser l’oubli, et surtout porter au jour… cette très belle expression récurrente chez lui, laisser trace en fait de ce cheminement obstiné, tenace, ardent qui fut le sien à la recherche d’un semblant de compréhension et d’explication du monde, de lui-même, de ce qui est arrivé et arrive.
Même si l’entreprise n’a rien à voir avec celle de Proust, en apparence, je suis frappée de voir comment ce Carnet est une inlassable réflexion sur le temps, la mémoire, l’inscription de chacun dans le courant ininterrompu de la vie. Il y a une très profonde mélancolie, l’ombre portée de la mort est partout et s’opacifie au fur et à mesure que le temps passe et que les vieilles passions cèdent, laissant les questions à nu.
Preuve ? « Je passe mon temps à noter que mon temps se passait à noter le passage du temps » (949)
Mécanismes
Il y aurait une étude à faire sur la relation, chez Bergounioux, entre sa recherche et la technique au sens large, techniques notamment du métal et du bois. Dans les tomes précédents, fréquentes allusions à l’achat de traité de métallurgie, de ferronnerie, etc. Traversant un pont à Brive, il « examine le rivetage, la platine de dilatation à roulement » (940) : recherche toujours du rouage, de la courroie de transmission, de l’action de l’homme, du travail des forces mécaniques.