Ciel
L’éclaircie fut brève, le gris uniforme et triste est de retour, air frais et humide, 5°. À l’horizon un peu de jaune mais si c’était couleur d’aquarelliste, on dirait qu’elle est salie par l’eau du vase.
Génocides et négationnisme
Louise L. Lambrichs publie une tribune sur la décision du Conseil constitutionnel de rejeter la loi pénalisant la négation des génocides, dans Le Monde (daté mardi 6 mars 2012, p. 17) ; elle pointe notamment le fait que en toute cohérence le Conseil devrait abroger aussi la loi Gayssot, qui pénalisait spécifiquement le négationnisme en ce qui concerne les juifs.
Elle écrit : « Or, si la destruction des juifs d’Europe a changé quelque chose dans l’histoire occidentale, c’est bien dans cette question-là, à savoir penser ce qu’est un sujet humain confronté à l’horreur génocidaire – horreur qui s’organise dans la langue elle-même qui lève, sans en avoir l’air et parfois en falsifiant l’Histoire et en entraînant les foules, l’interdit de tuer en laissant libre cours aux pulsions destructrices qui habitent l’être humain. »
Il faut noter que depuis se sont produits plusieurs génocides, au Cambodge, au Rwanda et dans les Balkans.
Et elle ajoute :
« On ne peut pas dire jusqu’ici que les hommes aient réussi à penser le génocide comme réel, sa spécificité, et la différence radicale qui le distingue de la guerre ordinaire ».
→ encore que l’on puisse s’interroger sur cette idée de guerre ordinaire, puisque les guerres aujourd’hui, par volonté tyrannique et du fait qu’elles se déroulent souvent en milieu urbain, détruisent de plus en plus les civils. Il suffit de voir les crimes contre l’humanité en cours en Syrie.
Elle ajoute aussi, c’est important de le savoir ou de le rappeler : [...] la décision du Conseil constitutionnel consacre la victoire de Robert Faurisson et de Noam Chomsky qui, si le législateur a bonne mémoire, avait pris la défense de cet historien négationniste « au nom de la liberté d’expression ».
→ redoutable question de la liberté d’expression. Doit-elle être totale ? Ce serait supposer que tout citoyen est totalement à même, parce que très informé, très bien éduqué, de faire la part des choses…
Marie-Claire Bancquart
Je continue la lecture de Violente Vie. Elle y développe un fort sentiment d’appartenance au monde, aussi bien dans ses dimensions humaines, mais aussi animales et végétales que la certitude d’un retour du corps aux éléments, comme dans un cycle naturel, et dans le « feuilletage sans fin du temps » (68)
→ Feuilletage que l’on peut entendre semble-t-il de deux façons, temps à feuilleter comme un livre immense mais aussi mille feuilles du temps, ses strates, ses empilements, ses dépôts.
Hier j’ai relu la communication faite à la journée d’étude qui lui avait été consacrée en décembre 2010 et j’ai relevé précisément cette remarque qu’elle avait faite lors d’un entretien. Elle m’avait expliqué comment elle devenait de plus en plus sensible aux similitudes entre les animaux et les hommes, de plus en plus consciente qu’il ne s’agit pas de deux règnes séparés, qu’il y a un rapport fondamental entre les plantes, l’animal et l’homme, un rapport d’organisation et de perception du monde, de supériorité même par rapport à l’homme.
L’animal et le végétal, il faut à mon sens bien comprendre qu’ici ce n’est pas à un niveau décoratif, superficiel genre ami des bêtes ou fou de nature. Je crois qu’on peut dire que c’est ontologique, comme l’attestent les « 3 Lamentos pour Châtaigne », la chatte morte :
« Travaux en cours. Travaux en corps
De la chatte comme de moi
une partie de la vie générale
s’était faite
chair en nous
morceaux d’une encyclopédie inconnaissable
explosions d’existence. » (p. 88)
Je crois qu’une partie du livre tourne autour de cette conviction intime, accrue encore avec l’avancée en âge, d’être un fragment d’un tout organique et cosmique. Avec cette pulsion de savoir un peu de quoi il en retourne, ici dans un tout autre registre que celui de Bergounioux, beaucoup plus au niveau de la matière, de l’espèce humaine : « mais savoir, savoir ! » (90))
→ savoir, savoir, ce vieux rêve d’explorer l’infiniment petit, d’entrer dans les vaisseaux du corps, de voir l’atome et même au-delà, de prendre une mesure de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit. Cette pulsion-là qui s’est manifestée dès la découverte en classe des textes de Pascal.
Il y a un rendu puissant du sens du temps qui passe et pas seulement à la petite échelle individuelle et locale. Ni même à l’échelle d’une civilisation. Au-delà, oui sans doute à l’échelle de l’univers.
De l’eau (Bailly)
« [...] et ce qui vient avec l’eau immobile des lacs et des étangs est, comme on sait, bien différent de ce qui vient avec les rivières, il y a là comme un repos, un temps de pose : au lieu d’être dans la figure classique de fuite et de coulée, le temps semble une onde stationnaire dont le résultat est justement ce que l’on voit, cette étendue que presque rien ne trouble et qui ouvre à la mélancolie une sorte d’infinité. » (149)
→ une fois encore je suis frappée par le don qu’a Jean-Christophe Bailly de mettre des mots, précis, ouvrant aussi bien au rêve qu’à la réflexion, sur des sensations qui sont sans doute partagées par beaucoup.
revenante sans cesse
et ces sons qui sonnent sous roche profonde labyrinthes des bruits et des silences, cette note, sans cesse ni relâche, basse continue ou bruit de fond du monde, tenue, ténue, revenante sans cesse, sonnant comme à l’étroit, frayant chemin, étouffée de parois, flûtant, sifflant, asthme et respir ample en alternance, ce son sonnant sans relâche, son allant, lent, lendemains à demains.
Allonge (Bailly)
À propos du bruit d’un cordage sur une hampe « ce bruit a une allonge mélancolique » (156)
Et je « monte » en regard cette citation de Sainte-Beuve trouvée dans le TLFI en cherchant ce terme d’allonge, parce qu’elle me semble tellement représentative de la manière de faire de Jean-Christophe Bailly :
« Chaque bouture recompose tout l'arbre. Toutes ces allonges inégales de son système sont vivantes et comme animées. »
→ comme une dimension fractale que nous évoquions hier avec Christine Jeanney, qui ne parlant pas allemand, avait de manière « innocente », donné le nom de Mandelbrot à une boulangerie !!!! Merveilleuse prescience sans doute de ce Pain d’amande du nom du mathématicien des fractales.
feuilletage du temps
bloc bloquant buts et destins, bloc souverain, preneur d’aise, occupant de terrain – pierres roulées antiques, mythe, bible et conte – fermée, que cache-t-elle ? ouverte c’est vide, absence, désertion, de la présence reste un contour ou une empreinte – rouler les pierres et ramasser des cailloux, chercher et scruter des fossiles, lire le feuilletage sans fin du temps.