Ciel
Beau temps – 9°4
Lectures
Un grand article de près de 20 pages sur Ch’Vavar, par Pierre Vinclair, passionnant - Fini Et Leçons et coutures, un très bon livre à relire en raison de sa grande complexité et de son « cryptage » revendiqué par Jean-Pascal Dubost – Alphabets de Magris que j’ai bien fait de ne pas abandonner car j’y fais de belles découvertes.
Musique
Quatuor Razumovsky n° 9 de Beethoven par le quatuor Alban Berg, en particulier l’Allegro molto
Magris et Dubost
On n’imagine pas traitement plus opposé autour d’un point focal qui est le même : des lectures et de leur influence… D’un côté, Dubost, des poèmes denses, presque refermés sur eux-mêmes, ne livrant que parcimonieusement leurs innombrables secrets (dont secrets de fabrication), laissant au lecteur un important travail de construction, reconstruction, invention même au sens archéologique du mot, à partir du donné, quelque chose de volontairement crypté, l’auteur le revendique qui parle de crypto-poèmes ; de l’autre un effort didactique important, une volonté de se mettre à la portée du lecteur. Bien sûr, deux écrivains, mais l’un fait œuvre de poète, tandis que l’autre se situe plutôt du côté du journalisme littéraire (de très haut niveau, même si les articles, sauf une ou deux exceptions ne sont pas destinés à des revues, mais à un grand quotidien du soir). À Dubost, l’extrême concision, en un ensemble souvent concaténé où les plans sont rabattus, parfois même écrasés les uns sur les autres, A Magris le déploiement, avec parfois une toute petite tendance à être un peu long, à délayer le propos. Mais dans les deux cas, ce rapport fou à la lecture, cette passion, et pour le lecteur une incitation à la découverte et à toujours plus lire.
Wittgenstein et le tout petit (via JP Dubost)
À la fin de son livre, Jean-Pascal Dubost donne un bref recueil de citations. Sont-elles toutes incluses, directement ou par allusion, dans le livre, je n’ai pas su le déterminer. Mais leur raison d’être là est évidente, elles entrent en résonance avec le propos elliptique des poèmes, et parfois l’explicite, à leur manière.
Tentation, éludée, de les reprendre ici, car toutes ou presque me parlent et mériteraient le petit travail gloseur du Flotoir… mais cela m’entraînerait un peu trop loin.
Mais je relève : « Vouloir dire quelque chose est comme s’élancer vers quelqu’un » ! Wittgenstein (in JPD, 130)
→ parce que vérifié, ou plutôt expérimenté très concrètement hier en observant les efforts physiques très intenses, agitation des bras et des mains, comme une poussée intérieure, d’un tout petit pour essayer d’émettre un son, en une intense mobilisation corporelle et d’énergie, comme une tension vers qui est là, attentif à cette tentative de communication et d’imitation.
Magris, littérature autrichienne, capitalisme
Dans Alphabets un très fort chapitre sur le rapport de la littérature autrichienne des deux siècles derniers avec l’argent. Autour de cette proposition : une tendance anticapitaliste se fait jour dans les écrits des écrivains autrichiens de ce temps, a contrario de ce qui se passe par exemple en Angleterre ou en France où la révolution industrielle, l’essor du capitalisme et le rôle de l’argent sont intégrés dans les romans. C’est un véritable petit essai, qui ne parut pas dans le Corriere comme la plupart des autres articles du livre, mais dans une revue littéraire. Belle traversée, magnifiquement informée aussi du contexte historique et social du temps (à noter car pas si fréquent dans l’analyse littéraire). Nuancée car Magris montre que s’il y a bien à cette époque une distance des Autrichiens envers le capitalisme, ils ne le pensent pas moins et ont su donner des travaux remarquables dans le domaine de l’économie (auteurs et livres cités par Magris dont l’érudition stupéfie).
« La nouvelle conception de l’argent est indissociable du genre littéraire par excellence qui raconte cette modernité capitaliste, le roman, dont l’affirmation s’accompagne du déclin définitif de l’épopée » CM, 132). Magris de montrer aussi que du fait de cette position un peu en retrait par rapport à l’enthousiasme capitaliste, « la culture autrichienne sera un avant-poste et un sismographe de la crise ; et Vienne, la "station météorologique de la fin du monde", comme dira Karl Kraus. » (CM, 135)
Magris parle du Streben faustien, « incessante aspiration à agir et à se réaliser et lui oppose l’attitude qu’il décrit comme un « amour de la halte au bord du néant », une attitude d’écart et de renoncement présentée comme « une stratégie de défense extrême de l’individu » (CM, 136 et 137) de l’être qui renonce à l’affirmation de soi (il cite Bartleby et Oblomov)
Magris, Bergounioux, lectures
Une des forces de Magris est l’ampleur de sa culture, qui est loin de se cantonner au champ littéraire, ce qui lui permet d’adosser ses analyses à toutes ses connaissances en matière d’histoire, de sociologie, de sciences humaines et économiques, de philosophie, de sciences aussi sans doute. Une sorte d’esprit non pas universel, qui pourrait prétendre aujourd’hui à l’universel mais à forte propension encyclopédique ! Cela lui donne les moyens de montrer comment les œuvres sont souvent révélatrices, symptomatiques, voire annonciatrices des mouvements de fond des sociétés et des civilisations.
Cette ampleur et le champ couvert par ses lectures me font souvent penser à Bergounioux, je sens ici une même volonté de tenter de penser le monde avec l’aide essentielle, vitale, des livres. Mais Bergounioux parle finalement peu de ses lectures, y compris dans les 3000 pages de ses Carnets, où il se contente d’en citer les titres (et c’est souvent frustrant pour le lecteur !)
Il faut d’ailleurs tenter de voir cet Alphabets non pas à l’échelle du chapitre, même si chacun peut, du fait de son origine, un article pour la presse, être considéré comme un tout autonome.
Musil et le sens du possible vs le sens du réel (Magris)
Quelques très beaux propos sur Musil et notamment cela : « lorsqu’au sens du réel – qui souvent absolutise la réalité présente, en la considérant comme la seule imaginable – s’est opposé avec Musil, le sens du possible. »
De façon générale ce chapitre brosse une véritable petite histoire de la littérature autrichienne, évoquant les figures de Stifter, Grillparzer, Joseph Roth, Musil, Karl Kraus et bien d’autres…)
Lectures et connaissances
Un aspect non évoqué par Marielle Macé, mais ce n’est pas son sujet, est le livre comme moyen d’acquérir des connaissances. J’ajouterai ici non seulement moyen d’acquérir de nouvelles connaissances mais aussi parfois moyen de préciser des connaissances, de les ordonner, de les situer.
La difficile question pédagogique de la « situation » des connaissances ! À quel ensemble cela appartient-il, où cela se situe-t-il, dans le temps et dans l’espace, à quoi puis-je le rattacher, de quoi dois-je le distinguer, avec quoi dois-je ne pas le confondre.
Ici dans ce chapitre sur la littérature autrichienne, c’est un peu comme si Magris ramassait pour moi des cartes éparses sur une table pour les ranger dans la main, par famille et couleurs ! Mais si on file la métaphore, pas pour embrigader mais les relancer dans le jeu, les confronter à d’autres mondes, d’autres couleurs, d’autres figures.
Cœur de si peu de coups encore - Triptyque
déambulation, le pas, bercement, portage lent en suspens du temps, berceuse de l’instant – marcher, rêver, porter –
le dire pousse au fond, il élance, agite, force obstinée, vitale, tentant délivrance et gésine, soi seul à naître, hors de corps, expulser un peu de soi, indices d’indicible encore et visée, la cible du dire
petite âme neuve, dépli, déploie, cœur de si peu de coups encore – infini des possibles, à peine éclos, variation latente sur thèmes fugués à seize voix.
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