Ciel
Très beau, lumière dure, chaleur toujours un peu excessive et surtout venue trop rapidement, une vingtaine de degrés, mais heureusement de l’air.
Lectures
Un peu perturbées par toutes les occupations de cette fin de semaine, pas fâchée de retrouver un rythme plus propice à lire et écrire. Car très vite cela me manque.
Le Monde (notamment sur la question de la croissance, je vais y revenir) –plusieurs chapitres des 39 petites histoires de Casati et Varzi – Nicolas Pesquès, très peu de pages seulement, car elles demandent toutes beaucoup d’attention – le début de Le lac inconnu, un livre que Jean-Yves Tadié consacre aux thèmes communs à Proust et à Freud. – un article en allemand sur des travaux expérimentaux de traitement au laser des mauvaises herbes dans les champs et un autre sur une exposition Dürer à Nuremberg – un article en anglais sur les difficultés que les aveugles rencontrent dans l’usage d’internet, notamment depuis l’arrivée de Java et de Flash – un article, toujours en anglais (Guardian) sur un livre d’un ancien drogué devenu spécialiste de neurosciences et qui explique en termes scientifiques l’usage des différentes drogues sur le cerveau.
De la Croissance (D. Meadows, J. Weidmann, D. Cronenberg)
Trois articles différents, dans des sections bien différentes du Monde (Planète, Économie, Cannes) mais qui sont entrés en résonance de façon impressionnante et pour tout dire effrayante.
1. « La croissance mondiale va s’arrêter », titre en forme de citation d’un article consacré à un entretien avec Dennis Meadows, l’un des principaux auteurs du livre The limits to growth publié initialement en 1972 à l’instigation du Club de Rome. Il pose la question des causes de la croissance et des conséquences de sa rencontre avec les limites physiques du système. Et il prédit que le franchissement des limites physiques du système conduit à l’effondrement, que celui-ci est déjà en œuvre par exemple en Somalie, que les pays du printemps arabes vont y être confrontés rapidement car leurs problèmes n’ont jamais été résolus et notamment celui du manque d’eau. Il pense que la croissance va s’arrêter aussi en raison de facteurs externes comme l’énergie. Et même en Chine du fait des questions démographiques et environnementales. Ses vues sont extrêmement pessimistes. (Le Monde, daté samedi 26 mai 2012, p. 6)
2. Jens Weidmann dénonce lui l’illusion des eurobonds et affirme que « "être pro-croissance" c’est comme être partisan de la paix dans le monde. » Président de la Bundesbank, il défend, lui, la croissance, qui « est une bonne chose », mais pose la question d’une croissance durable. (Le Monde, samedi 26 mai 2012, p. 12)
3. Et enfin, un article sur le film de David Cronenberg, Cosmopolis, « métaphore d’un monde qui a perdu pied ». « Cosmopolis se veut la description de ce qu’est devenu le capitalisme moderne, modelé par une économie mondialisée, affranchi de ce qui faisait sa nature, réduit à la vitesse et à l’ubiquité, le mouvement abstrait d’un argent qui a perdu toute corporalité, un monstre sans organes, un fantôme justement ». Et il met en évidence que dans ce contexte « le réel devient introuvable ». (JF Rauger, Le Monde, samedi 26 mai 2012, p. 18)
Croissance, arme magique. Cela fait un bon moment que cette notion éveille des soupçons et que je l’entends comme une « parole magique », comme une de ces formules que les petits enfants ou les fous se répètent, croyant se protéger de quelque péril en les prononçant. Longtemps que je m’interroge sur la propension de tous les hommes politiques à fonder leurs programmes sur des perspectives de croissance toujours trop optimistes et toujours démenties par les chiffres.
Et si mentalement on substituait à « croissance », « emballement de la machine » ? N’est-ce pas ce qui est en œuvre, avec un effet d’accélération grandissant et véritablement terrifiant. N’est-on pas passé en zone hors contrôle ?
Croissance, de nouveau
→ Dans la nature, ce qui ne cesse de croître devient monstrueux. Le gigantisme est une maladie. La prolifération sans contrôle s’appelle cancer. Pourquoi en irait-il autrement dans d’autres domaines, comme celui de l’économie ? L’ignorer n’est-ce pas s’exposer aux terribles corrections infligées par le principe de réalité ?
Pas de régulation, pas de frein et un tsunami de sensations
Article du Guardian sur le livre Memoirs of an addicted brain de Marc Lewis qui a pratiqué et expérimenté pratiquement toutes les drogues et qui, devenu neuroscientifique, en explique les mécanismes de fonctionnement.
« Serotonin, for example, rather than simply being a "happiness molecule", is used throughout the brain as a brake on excitation. It dampens and regulates neuronal firing, allowing us to filter input from the outside world without being overwhelmed. LSD, which the author discovers – almost too perfectly – while at Berkeley in the 60s, works by squatting in receptor sites normally activated by serotonin. The result: no regulation, no brakes, and a tsunami of sensation. In the absence of the gatekeeper, the doors of perception really do swing open. »
→ Ce qui renvoie aux magnifiques récits de Michaux sur son expérimentation des drogues, la mescaline notamment.
Pesquès, de jaune en jaune
Les pages 90 et 91 renvoient quelque chose de tragique. Sous l’égide de « de jaune à JAUNE ». Comme un sur-drame dans le drame permanent de la quête de la réalité de la colline. Comme si quelque chose de finalement rassurant et aimé, que l’on ne peut plus nommer que « j » était désormais éloigné volontairement par l’écrivain. Volontairement et obligatoirement en même temps. Il ne peut en être autrement. Séparation imposée. Il faut la « sep de j » et de son jaune. S’agit-il du jaune particulier (des genêts, de juliau) versus l’idée de JAUNE (d’où les capitales) ? Aller vers JAUNE, n’est-ce pas aller vers l’aridité des idées et des concepts et quitter un jaune exquis, à saveur puissante dans l’œil ? Gué terrible sur le mot jaune.
Pesquès et Cronenberg
« Et si l’apparence venait à manquer ? » : résonance puissante avec l’extrait de l’article de Jean-François Rauger sur le film de Cronenberg et le réel devenant introuvable.
Un « phrasé des corps » (Pesquès)
« Image et colline sans consanguinité / [...] / comme si à côté de la nature, il y avait un domaine réservé / un phrasé de nos corps / pour l’incompréhension (95)
Il y aurait un hiatus impossible à combler, alors même que toute l’œuvre de Pesquès depuis des années s’y contraint, entre d’un côté la « nature » et de l’autre une entité corps+langage ou corps avec langage et donc une étrangeté constitutive de l’une à l’autre. Un éloignement imparable du fait du langage, précisément et alors même que l’on tente de se servir du langage pour combler ce fossé, « un phrasé » « pour l’incompréhension ». Il y a là un effet de circularité et de cercle vicieux redoutable.
Grammaire (Pesquès)
« Les auxiliaires / les toucheurs de sens / ils résonnent après que jaune a chanté ». (97)
Les livres de Pesquès sont aussi, bien évidemment, une méditation continue sur la grammaire. Et aussi sur la « crasse des mots / insensibles à la soif nue » (98)
Un lac souterrain
Commencé le livre que Jean-Yves Tadié consacre à un « inventaire des sujets que Proust et Freud ont traités ». Qui ne s’appelle pas « Un lac souterrain » mais Le lac inconnu, Entre Proust et Freud, coll. Connaissance de l’inconscient, Gallimard, 2012) !
Ouvrant ce livre nouveau
…soudain, je cherche la dédicace ! Livre pourtant acheté qui ne peut porter de dédicace, comme celles trop souvent plates que portent tant de livres reçus. Je fantasme soudain une triple dédicace ! Celle de Proust (« à celle qui s’intéresse tant aux faits de la mémoire »), de Freud (« à celle que passionnent les manifestations du subconscient »), et celle de Jean-Yves Taidé (« à celle qui ne cesse de se nourrir des livres, et en particulier de ceux de Proust et de Freud, qui sont de magnifiques guides pour toute lecture »).
Le lac inconnu (Proust)
Impossible de ne pas citer ici la très belle citation de Proust placée en exergue du livre et qui explique le titre : « …ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent. »
Consanguinité, de nouveau (Proust, Freud)
…mais ici pour la souligner : « Nous voulons saisir ici la consanguinité des esprits, comme dit Proust : ce n’est pas la communauté des idées qui rapproche, mais la consanguinité des esprits. » (13)
insatiable noir
Puis mur noir, trou avaloir, cibles de la fuite avant, aimant – masse sans ombre mais projetée, forme déforme informe chaque pas, morsure au talon, accélération, « los », allez, insatiable noir !
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