Ciel
Il ferait beau n’était cette lumière dure, cassante, trop blanche – 11°
Lectures
Le Monde – un peu de l’Humanisme numérique de Milad Doueihi (j’ai du mal avec l’écriture de ce livre, lourde, parfois même malhabile, alors que le propos est intéressant !), trois petites histoires de Casati et Varzi (même remarque, style vraiment trop prosaïque, on rêve de thèmes similaires traités par un Kafka, mais ce n’est sans doute pas le propos (ni bien sûr le don) des auteurs. Sauf qu’il me semble que l’on réfléchit mieux à partir d’une vraie écriture qu’avec un style plat et journalistique et des dialogues style Café du Commerce) ; à cet égard effet de traîne de la nouvelle de Borchert lue hier ! – Fourcade (voir ci-dessous quelques variations)
Citation
[phrases] « Les laisser se déployer, phrases, sons, idées, qui par la puissance du langage tintent, résonnent, n'en finissent pas de se déployer dans l'esprit de celui qui, les lisant, ne peut pas savoir quand il aura fini de les penser. », Isabelle Pariente Butterlin, ici
Fourcade, manque
Terminé hier. Rapports un peu conflictuels (c’est de plus en plus fréquent !) avec ce livre, parfois de l’ennui et immédiatement après un sentiment presque violent de sidération. Il est très difficile d’analyser en quoi Fourcade produit cet effet. Il se pourrait qu’une part vienne du très étonnant mélange qu’il pratique constamment, entre les règnes et les genres (c’est bien de cet ordre-là !). On passe de l’univers quotidien à des notations ontologiques, au sein de la même phrase. Il déploie une réflexion sur le manque, sur l’absence, sur le deuil, sur la mort des autres et donc sur sa propre mort profondément originale et prenante. Peu importe au fond de qui il parle, même si l’on retrouve ici des gens connus comme Jean Fournier le galeriste, Simon Hantaï, le peintre, Merce Cunningham ou Pina Bausch les chorégraphes ou Stacy Doris, écrivain et poète américaine décédée dans la nuit du 30 janvier au 1er février 2012, à San Francisco (il y a quelque chose de troublant à cette proximité entre la date de ce décès et le moment où paraît le livre, une compression temporelle à laquelle le numérique ne nous a pas encore complètement habitués).
Signature de la force du livre : on éprouve un sentiment de deuil à le quitter. Comme si lui aussi était parti de l’autre côté, maintenant. Il y a trace, mais il n’y a plus personne vivante, ce qui ne veut pas dire que le livre est mort.
Morts (Fourcade)
« Je te cherche beaucoup plus ouvertement que de ton vivant » (104)
→ Extrême justesse et profondeur de cette remarque. Cette sorte de familiarité étrange que nous pouvons avoir avec les disparus qui fait que l’on se surprend à tutoyer des êtres que l’on n’a pas tutoyés de leur vivant ! Cette impression de disposer d’eux plus librement, de pouvoir jouer au for intérieur avec leur image : notre cuisine avec les morts, celle que nous faisons avec eux et pour eux et celle où nous nous retrouvons avec eux, cuisine de nuit de préférence.
Grammaire (Fourcade)
« Je ne suis que déclinaisons et conjugaisons, ensembles et systèmes » dit Fourcade (106)
→ pourrait être une belle base pour l’analyse de l’œuvre !
→ être non pas calcul mais étymologie, cornet acoustique à mots, boîte à rythme, conjuguant ailleurs, déclinant par la force des choses : fragments dispersés, éclats éclatés, flux traversant, force centrifuge, rien d’un essorage même si fatigue intense, celle du bruit sans cesse.
Rythme (Fourcade)
« Notion fondamentale de battue, de rythme, qui crée la portance et l’ampleur » (109)
→ la portance surtout ! que ça décolle, que ça s’arrache à boue et tourbe, que ça s’envole, qu’essor et élan même si de coccinelle seulement, saut de puce, trois fois rien plus que rien.
Le train des mots, le pousser pour l’ébranler, le foudroyer (un peu romantique, même si, avant-hier… ! et alors présages, métaphores, Zeus et dictons), l’impulser, la petite secousse nerveuse sans quoi rien que mue abandonnée, pire que triste, laide, bête, sans.
(Dans la citation de Fourcade, il ne s’agissait en principe pas d'écriture mais de natation, autour de la figure de la poète américaine Stacy Doris dont il semble avoir partagé assez intensément les derniers temps avant sa mort et qui était une grande nageuse).
Suite en quatre
lente disparition, jour tombant, feuilles, le silence, trop d’espèces car sonnantes et trébuchantes ne le sont, la falaise dans la mer
A été, fut, était – n’est plus, ne sera pas : le présent, le futur, à nier, vides, le passé étalé, gorgé – les mots pour ne pas le dire, manque, ni verbe ni présence mais vide, trou, gouffre devant, gouffre derrière.
Fenêtres, toits, tranchés vif sur bleu et masses noires roulant vagues : trop de présence est absence, conscience labile, écrasement sous monde de carton-pâte, ogre informe
Objets, propositions, partout, en tas, en soldes, à perte de vue, d’oreille : identiques, même raison d’être, séduire la proie, toiles d’araignées, plantes carnivores, attraper puis étouffer. Et ingurgiter. « Si quelque chose est gratuit, c’est que tu es la marchandise »
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