Ciel
Mi-figue, mi-raisin ! de la lumière, des nuages, beaucoup de fraîcheur et d’humidité, une dizaine de degrés.
Lectures
Le Monde, avec un bel article sur une représentation actuelle de La Mouette, qui résonne avec le feuilleton en cours sur Poezibao (un 5ème acte de la Mouette écrit par Liliane Giraudon) – un petit livre émouvant de Jean-Marc Proust, La bonne humiliation, (Polder, n° 154), poèmes et écrits lors d’un séjour en hôpital psychiatrique – Deux nouvelles histoires du livre de Casati et Varzi – Fourcade, sur Hosiasson et surtout sur la disparition simultanée de Merce Cunningham et de Pina Bausch – un peu du livre sur l’humanisme numérique de Milad Doueihi.
Haro sur les certitudes, Casati et Varzi
Deux nouvelles histoires philosophiques. Tout aussi troublantes. On songe à un Kafka sauf qu’ici l’écriture (traduction ?) est plate, volontairement sans doute ; ce sont des récits, en mode journalistique, ce pourrait être des faits divers. C’est une destruction ou déconstruction systématiques des concepts notamment de temps et d’espace ; ces petits récits apparemment inoffensifs n’offrant aucune prise-refuge à l’esprit, celui-ci patine et se perd, éprouvant un véritable vertige. Il y a de la circularité là-dedans, l’impression vortex engendrée par deux miroirs en face à face, on croit saisir quelque chose, retendre les fils de la logique, non, tout fout le camp.
Dans une de ces deux histoires, il s’agit d’un écrivain. On se situe au-delà de sa vie, dans un temps où des érudits s’interrogent sur l’éclosion mystérieuse de son œuvre. Et où on retrouve une lettre, dans laquelle un jeune homme banal et velléitaire (le futur écrivain), écrit qu’il a reçu une étrange visite, celle d’un homme dont le lecteur comprend vite qu’il vient du futur, cherchant des informations sur son œuvre admirable et tellement mystérieuse. Il y a là une sorte de chambardement de la séquence temporelle passé-présent-futur tellement inscrite en nous que nous ne la pensons même pas ou plus. Les auteurs se donnent le loisir de déplacer, à l’intérieur d’une même histoire, le curseur à peu près n’importe où sur l’échelle temporelle. C’est incroyablement déstabilisant, ce qui est bien entendu le but puisque rappelons-le, ce sont des histoires philosophiques d’une redoutable simplicité, certes, mais destinées à mettre à mal toutes les certitudes conceptuelles. Et ça marche plutôt bien !
Merce et Pina
Une très belle séquence dans manque de Dominique Fourcade, consacrée à Merce Cunningham et Pina Bausch qui disparurent presqu’en même temps, à l’été 2009 : « en intime précision, il en a été ainsi à chaque phase de leur parcours, ils ont fait leurs débuts dans la mort » (71).
En fait, on se rend compte que si ce livre est bien aussi un livre d’hommage à quelques figures essentielles à la vie de Dominique Fourcade, c’est bien entendu une méditation sur la mort. Mais une méditation très particulière, très originale, jamais lue encore en ces termes et dont la dernière phrase ici citée pourrait être emblématique : ils font leurs débuts dans la mort. Ce que filtre ici Fourcade ce sont les effets de la disparition chez celui qui reste et la mort n’apparaît pas tant comme une rupture, une disparition que comme un autre mode d’être. Aucune métaphysique ici, mais la question de la trace, du sillage que continuent à tracer ceux qui sont en quelque sorte entrés dans d’autres eaux dont nous ignorons tout. C’est un chapitre très complexe, danse lui-même, autour de l’idée de la mort, avec jeux dans le temps, réflexions sur l’art de la danse, sur l’apport de Merce Cunningham et de Pina Bausch, mais aussi sur le rapport intime que semble avoir Fourcade avec la danse, au point que l’on se demande s’il ne l'a pas lui-même pratiquée ! Et pour celui ou celle qui serait totalement étranger à cet art, son approche permet sans doute de saisir quelque chose de son importance, singulièrement pour le corps inscrit dans le monde contemporain.
Au sein du chapitre, des papillons : « quatre papillons en tights blanc crème, avec semis d’écailles grises au bord des ailes et au milieu un point noir, volent de conserve – ensemble dont les éléments ne cessent de se désunir, pour se réunir dans un rapport les uns aux autres toujours nouveau, toujours compté, et chacun dans son rapport à lui-même, également anxieux, muette étude de grammaire – papillons d’égale inaccentuation dans l’importance générale – disons un dispositif, chance et nécessité, précisément une portance pour papillons, le travail même – attraction selon la dictée d’une poésie douloureusement actuelle, même si devenue en quelques instants du passé – poésie (tu t’autodétruis n’est-ce pas) pour être lue grande ouverte. » (Dominique Fourcade, manque, P.O.L., 2012, p.78)
→ quelle méditation magistrale sur la danse, sur la poésie, sur la vie et la place de chacun dans le tissu, le mouvement, sur notre « égale inaccentuation dans l’importance générale » !
Séquence à cinq temps
Écrire pour casser les moules, les ouvrir, un peu de vin blanc, citron et crème – surtout pas une recette.
Fourcade, papillons (inventaire) et danse (a dansé, a beaucoup dansé), Merce et Pina, deuil du corps, oublier le son du cor et la chasse sauf pieds chassant devant.
Paysage : trapèze jaune, fils verts, masses brunes, un train d’éclats et d’ombres, vallon, ligne pâle – le minéral et le végétal, loin, seuls, en étreinte.
Pente : la désuivre et biaiser – nécessité : trouer, voler, tangente, fuir en eau, déglisser hors de fatale.
Déviation : quelles boutures, quels embranchements, contraintes à aller là ? – phrase, récit, affaires de succession (délicates, toujours) – sortir le fleuve du lit, inonder les prés, forcer les cours – un cheval à l’endroit, un cheval à l’envers, maille à partir – non à deux en alliage obligé – dévier l’orbite puis diverger.
une journée d’égale inaccentuation
Par un asile passé et repassé hier parlant avec demain – dans un verre en plastique le tranquillisant° – le temps l’écrase compote de fruits et bruits, ration calorique au gramme près, étude chiffrée, une cohorte mesure, pèse, enregistre trois fois trois jours – zig-zag déambulant, passages cloutés rayés de la carte, chemins obligés (encore) – oblique d’une enseigne l’autre, poissons et limes, poivre et citron – les surdoués ne réussissent pas leur vie, mieux vaut bête que tête, vache qui rit, souris d’ordinateur, dame de compagnie – trop penser tue et corrompt la moelle – le thermomètre s’affole.
(°JM Proust, la bonne humiliation, Polder 154)
Chut
ne pas lui couper la parole – il est taiseux et articule mal – jacasserie mure murmure, corbeaux rayent le silence
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