Ciel
gris, pluie, 12,5°
Musique (Orgue)
à Saint Louis en l’Ile hier après-midi, un concert donné par Olivier Wyrwas, né en 1991, âgé donc de 21 ans. Stupéfiant. Admirable concert, tenu de bout en bout, dense, inspiré. Il a joué une Toccata Settima de Muffat, la 6ème sonate en trio de Bach, trois très beaux chorals de Georg Böhm (1661-1733), une sonate de CPE Bach, un trel bel extrait de la Clavierübung, BWV 682 (Choral sur le Notre père) et enfin la grand pièce d’orgue en sol majeur BWV 572.
La notion d’appui (Giovannoni)
que je retrouve en écho, comme celle de concrétion, à la fois dans une communication à un colloque de Jean Louis Giovannoni et dans le livre de Nicolas Pesquès.
« Je pèse et soupèse tous les matériaux de langue [...] pour estimer quelle charge ils peuvent porter et quelle sera la surface approximative de leur déflagration ». Notion aussi de la pierre de touche, ce jaspe qui servait à révéler si un objet était bien en or, ou dans un autre matériau. JL Giovannoni qui fait un parallèle entre sa pratique d’assistant social en psychiatrie et son travail de poète, notamment autour de cette notion d’appui, sorte de point nodal à trouver chez le malade mais aussi en soi pour pouvoir édifier à partir de là, fut-ce momentanément, quelque chose.
Tragique et joie noire (Pesquès)
Pesquès, quant à lui, reste sur toute la fin du livre, achevé hier soir, dans un registre plutôt tragique, en dépit de la joie noire. « depuis toujours face à Juliau / suppliant que JAUNE soit installé / que jaune pieu s’enfonce // entre jaune et JAUNE / dans le froid de l’écartement / il n’y a pas de concordance de temps » (187)
→ et écrire ce JAUNE est le but impossible sans cesse visé et manqué par l’œuvre.
Il y a cette « part animale qui regarde les mots » et ne sait pas écrire. Cette part-là qui peut-être fusionne avec le monde dans le voir, n’instaure pas la distance réflexive, signature de l’humain. Et entre cette part animale et l’auteur, il y a ce seul médium, le langage, qui jamais n’épousera dans son ampleur, sa profondeur, sa simultanéité, ce qui vient de la part animale. L’impossible est multiplement impossible et pourtant il faut « écrire sous les yeux la forme qui repousse le langage » (190)
→ bel exemple de ce que Pesquès « fait » à la langue. On l’a dit aucune trituration, aucun éclatement syntaxique, aucune déformation lexicale, aucune invention mis à part écre et la distinction majuscule/minuscule pour jaune. Mais une distorsion du sens habituel tel ce écrire sous les yeux la forme qui repousse le langage, où l’on finit par penser qu’il s’agit d’écrire en ayant sous les yeux la forme qui repousse le langage. Mais pendant un temps l’esprit flotte, en quête du sens, écrire sous les yeux ? D’autant plus que l’on a en tête un récent « ce que les mots voient ».
→ et dans le sillage de la lecture de Marielle Macé qui montre si bien comment d’un livre peut naître un engagement à faire, à expérimenter (in Façons de lire, manières d’être), ce désir plusieurs fois de reproduire quelque chose de l’expérience de Pesquès par exemple dans sa confrontation à une couleur seule, sans représentation et sans forme. Ou à la « matière » d’un son musical complexe et par définition en évolution. Ce serait ici ce que les mots écoutent ! Que voient, qu’entendent les mots qui surgissent de la sensation, de sa complexité ? Que peuvent en dire les mots ? Et comment alors ne pas expérimenter, cruellement, l’impuissance, la nature totalement hétérogène du langage et de la « part animale » qui sent et perçoit ? (190)
L’immédiat et l’inaccessible (Pesquès)
« l’immédiat étant l’inaccessible », dit encore Pesquès p. 192, et donc de facto l’inexprimable. En soi et par défaut de l’outil, du seul outil et c’est « l’expérience extérieure qui échappe à tout / que le langage cesse de poursuivre et appelle JAUNE » (193)
→ inaccessible, inappropriable, immédiat et donc insaisissable, JAUNE, dans « l’expérience ruineuse d’un plaisir » (196) (on trouve aussi les mots volupté, jouir et joie à plusieurs reprises).
→ drogue donc d’un plaisir solitaire ? Une sorte d’impossibilité de ne pas aller à la colline, y retourner alors que « colline / qu’écrire excite et qui l’encorne / reculante, dressant le mur et l’écrasement » (196)
→ le geste même de saisir détruit comme le regard de l’observateur fausse/modifie l’état quantique. L’interaction fait dévier la colline, la sort radicalement de sa nature propre : « Juliau n’est naturel que si je me tais / ni ne le regarde » (201).
La montagne résistante et en conséquence « des ruines / un talon qui descend et cogne / du sable dans la bouche // j’ai voulu en avoir le cœur net » (210)
Ainsi se clôt le livre.
Et de se demander si Juliau est fini. Mais pourtant ce sentiment d’avoir été témoin d’une sorte de danse toujours renouvelée autour ou même avec la colline, ce sentiment aussi que seule la disparition de NP, forcément antérieure à celle de J mettra fin à ce « corps à corps » homme-colline, homme-langage, homme-homme, cœur net.
Suite en deux
hélices disent l’hier, sillon du bruit en temps intérieur, toujours ouvert, ré-empreinté par chaque passage
habiter le son : habiter le temps – voyager passage passager embarqué vers débarcadère. L’immédiat jeté, fusant fusionnant, grain de lumière passé là perdu, buée et ligne de vapeur tremblée au ciel
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