La calme luisance des choses (Françoise Clédat)
Je reprends Françoise Clédat avecdans le livre la partie qui lui a donné son titre « petits déportements du moi (1) » et d’emblée, premiers mots qui me tombent sous les yeux, cela : « la calme luisance / des choses / ciel et plantes » (41).
Résonance immédiate, sensible, car je viens de sortir, retoucher, regarder les photos faites ces quatre derniers jours en Bretagne. Photos qui m’ont frappée, alors même que c’est bien moi qui les ai prises, par la qualité de la lumière. Théâtrale, une splendeur, mettant en scène la mer avec ce vert si typique de cette région (et ma pensée se tourne vers les poèmes d’Henri Droguet, qui vit à Saint Malo).
Et cette impression si forte, sortant de Paris et béton que tout me parlait « calme luisance », oui et intime résonance. Des détails infimes m’attachaient : un lichen, une fleur sauvage (tout croule sous les fleurs en ce moment, partout, dans un enchantement de verts gorgés d’eau).
Il faut ici citer tout le poème : « De l’inanité du moi qui s’étonne / étreint de nostalgie face à la luisance / à la calme luisance / des choses / ciels et plantes / groupes humains / çà et là posés / offerts à la composition / se déplaçant en elle / et le moi en eux / qui s’étonne » (41)
C’est exactement ce que j’ai senti et appréhendé au cours de ces grandes balades photo de ces derniers jours : « offerts à la composition ». S’agençant comme spontanément dans l’œil, hommes et choses, petits filles au bord de l’eau, enfant sondant une mare dans les rochers, groupe jouant avec des goélands bien peu sauvages. Monde parlant.
En fait cet extrait est le préambule d’un poème plus long qui après cette sorte de tableau tourne brusquement vers tout autre chose que laissait pressentir la dédicace à Irom Sharmila, gréviste de la faim (Femme de l'ethnie des Meiteis, majoritaire dans l'État indien du Manipur,
elle est connue pour sa campagne contre la très controversée loi Armed Forces (Special Powers) Act, l'AFSPA, loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées indiennes.)
Dans ma première lecture, je n’avais pas bien saisi l’importance de ces quelques poèmes dédiés à des figures de résistance scandant le livre. Ils attestent de cette place qu’occupe Françoise Clédat écrivant, « dans l’intervalle » entre elle, sa vie, son deuil et le monde. En rien retranchée par le chagrin dans une tour d’ivoire, entrant au contraire en contact profond avec le monde et les autres. L’écriture se fait non pas arme, mais sonde : elle interroge l’action de cette femme, sa souffrance, elle s’implique, il y a bien un déportement du moi, une interrogation qui tend à l’identification, dans un infini respect. Tenter de comprendre mais sans s’approprier (trop d’écrivains faisant à mon sens un usage un peu louche de la souffrance du monde, selon tous les degrés allant de la naïveté à la manipulation pure et dure : c’est si difficile d’être totalement juste, de ne pas récupérer !). Très emblématique à cet égard la façon de faire et d’être de Françoise Clédat : « caresse de la main le visage / du journal / se demande visage / réel / réel corps de grève / d’irom sharmila » (ici me vient soudain un écho possible non pas avec l’écriture mais avec l’approche d’Ariane Dreyfus, écrivant par exemple un grand poème sur l’excision). Rapprochement fort, interrogatif mais non culpabilisant, du réel d’ici, la table du pique-nique, le journal et de ce réel-là, à la fois lointain géographiquement et proche : « réel corps de grève » » (Pddm, 42). Il s’agit d’essayer de rejoindre le monde et plus encore l’autre, par les mots, l’écriture des noms. Comme d’ériger de petites stèles, des poèmes-stèles, « comme d’espérer par ses noms rejoindre / Réel le monde avant de le quitter » (Pddm, 45). Cette dernière citation me semblant emblématique de la démarche de Françoise Clédat : rapprocher les deux bords de la plaie, les deux rives du fleuve, créer un pont, une suture entre le monde, les autres et le moi, dans son immanence et sa finitude. Par les mots et les noms. Dimension quasi éthique aussi de ce geste, mais une éthique infiniment tendre et douce, un toucher. Entamer l’égoïsme et l’indifférence par l’écriture, la nomination, la présence incluse dans le poème.
Luisance des choses et clé de lumière
surgissement, vie par brassées entières, mousses, lichens, algues, roches et couleurs, ciels là toujours, mais
en attente, matières mortes, masses écrasées, couleurs éteintes car
lumière seule et regard, nomination peut-être (pas toujours).
Clé de lumière
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