Les différents composants d’un livre
Dans un article (en anglais), une vision intéressante du livre, publiée sous le titre « but is it a book ? ». L’auteur distingue trois éléments qu’il appelle des codes, qui font ce que nous appelons aujourd’hui un livre : « When you take the text of Moby-Dick and pour it into a Kindle, you strip out the bibliographic codes and you strip out the social codes. You lose that hermeneutic surplus of meaning that the book is. ». Et un peu plus loin « When he talks about bibliographic codes, Mr. Suarez means the elements that together make up the book as object. That includes paper stock, bindings, typeface, and illustrations. Just as important, he says, are the social codes embedded in a book. A Harlequin romance has cues built in that alert a reader to what it is ».
→ Autrement dit, il y a les éléments matériels du livre, ce qui fait du livre un objet d’une part et tous ses signes extérieurs d’identification d’autre part, et il y a par ailleurs ce qu’il appelle le code linguistique, autrement dit le texte. Cette distinction semble pertinente pour penser l’avenir du livre.
Feux en Sibérie et langue étrangère
Dans un article (en allemand), focus sur de nouveaux graves incendies de forêt en Russie et cette idée que le drame d’il y a deux ans, ces terribles feux de tourbe qui avaient alors affecté le pays, n’a rien appris aux autorités. Et ces verbes qui « sonnent » terrible : wüten et toben, faire rage. Une langue étrangère : charger ses mots comme on le fait dans sa propre langue, les entendre. Ici j’entends la propagation et la mort, le feu comme un serpent sournois et un cogneur !
Feuilleton (Bernard Collin)
Alors que se poursuit la publication en épisode de La Justification de l’Abbé Lemire de Lucien Suel, reçu le fichier du prochain feuilleton, des extraits des Cahiers de Bernard Collin. Quinze pages magnifiques, choisies et éditées par Lola Créïs, avec l’appui de Jérôme Mauche. On sent sourdre la conscience, ses tourments, ses doutes, ses joies et ses chagrins dans la masse touffue et pourtant très lisible de chaque bloc, ces 22 lignes que Bernard Collin s’astreint à écrire chaque jour de sa vie. Une sorte de pelote, on aimerait bien écrire de déjection, à condition que les lecteurs l’entendent tout à fait positivement. Éléments mêlés et redonnés de ce que fut le jour, une part de son hétérogénéité constitutive. Sans doute que Bernard Collin ne m’en voudrait pas de cette allusion ornithologique, lui qui écrit dans ces pages que « les virgules sont botaniques »
Alterner (Internet)
Texte très intéressant aussi du site Ars Industrialis, texte de Philippe Aigrain déjà ancien, mais pourtant d’actualité, prônant une sorte d’hygiène par rapport à la connexion permanente. Il pointe ce qu’il appelle une « opposition entre une écologie humaine des échanges et l'éconosystème autiste de l'information. [...] Avec la naissance des techniques d'information et des réseaux, écrit-il, nous nous sommes dotés de dispositifs et de branchements informationnels qui permettent une extrême intensité de traitement de l'information et d'interaction avec les autres. C'est une qualité fondamentale qu'il serait vain de vouloir nier ou réduire. Mais il nous faut apprendre à vivre avec, et dans ce processus à sculpter les techniques pour qu'elles nous le permettent. Dans la construction d'un art de vivre contemporain, nous avons un besoin vital de temps de respiration, de moments de recul, de temps de réflexion, de moments rythmés par notre parcours mental et corporel et son voyage dans l'expérience et dans l'espace physique. Nous avons besoin d'un art de l'alternance des temps et des rythmes. Cet art est difficile à construire pour des raisons externes et internes. La prédation économique du temps par les médias de l'attention (télévision mais aussi la plupart des jeux vidéo et certaines formes de télécommunication ou d'usages du Web) s'y oppose bien sûr, et c'est pourquoi je défends que la libération du temps humain de cette prédation est un enjeu majeur, politique, social et de santé publique. »
→ si certains jugent nécessaire de « claquer les portes de l’internet », attitude sans doute un peu excessive, il est aussi nécessaire d’expérimenter quotidiennement le hors. Le risque est que tous les espaces intérieurs soient envahis de façon irrémédiable par des corps étrangers ou des espèces envahissantes sans que la conscience ne puisse plus s’en défaire ou alors au prix de mesures drastiques et invalidantes. Le temps de la vacance, de la solitude avec soi-même est une nécessité vitale.
Celibidache
Reprise de la lecture de La Musique n’est rien, textes et entretiens pour une phénoménologie de la musique du chef d’orchestre Sergiu Celibidache.
Il rappelle que l’allemand distingue le son (Klang) et le son musical (Ton) (MR, 37). L’homme invente le son musical, qui n’existe pas dans le monde. Il découvre le son à vibration régulière (frapper une corde, une peau tendue, souffler dans un roseau) et il s’en émerveille dans un univers marqué par l’inconstance et l’éphémère : « dans cette invention naît une joie nouvelle qui n’est rien d’autre que se vivre soi-même » (MR 38)
→ pourquoi cette exploration continue de ces questions, tantôt excitantes, tantôt lancinantes ? Pourquoi la musique, pourquoi cette extraordinaire sensibilité à la musique, sans cesse croissant depuis l’origine? Question que je crois liée en dépit des apparences à celles-là : pourquoi la photo, pourquoi la lecture, pourquoi l’écriture, pourquoi cette quadruple nécessité, avec ses cycles bien particuliers mais complètement récurrents sur la très longue durée. Pratiquer et recevoir. Il se pourrait que le facteur commun soit la question du temps, du flux, du mouvement. Celibidache le rappelle « tout est mouvement. Si le son est mouvement, qu’est-ce qui distingue le son pouvant devenir musique des autres formes de mouvement » (MR, 37).
Relever aussi ce besoin constitutif d’arrêter le mouvement ou plus exactement d’en générer une reproductibilité. En ce sens avoir vécu au temps de l’expansion inouïe de la reproductibilité technique est un privilège ! Ne jamais oublier les premiers enregistrements (premières photos, petit barrage dans le flux de ce qui fuit à une allure vertigineuse) avec le magnétophone à bandes (l’odeur si particulière des bandes magnétiques, celle un peu plus tard du Revox !)
Le son ne vibre pas seul (Celibidache)
Celibidache continue ensuite avec une vraie petite leçon d’acoustique. « Le son à vibration régulière ne vibre pas seul », dit-il évoquant bien sûr le phénomène des harmoniques « toute une série de sons périphériques vibrent avec lui et forment ensemble avec lui une pluralité résonnante tout à fait nouvelles »
→ Ici, sous sa plume, dans son approche très singulière, les choses mille fois lues et parfois expérimentées prennent une autre dimension. Passages remarquables sur les si bien nommées harmoniques, subdivisions obligées du son principal que l’on peut entendre en frappant une note grave sur un piano, la suite des harmonique, l’octave, la quinte, etc.
Mais Celibidache désire montrer que si l’on insiste souvent sur la dimension spatiale du son musical, on néglige beaucoup trop sa dimension temporelle.
Bach, Leipzig, Bayreuth
Ces notes sur la musique me renvoient à cette expérience toute récente : celle de l’émotion reconnaissante si forte ressentie devant la dalle funéraire de Bach, en l’église Saint Thomas de Leipzig. Émotion en revanche totalement absente lors de mon très bref passage au Festspielhaus de Bayreuth, quelques heures avant l’ouverture du festival ! (ce n’est pas un jugement musical, encore que… !!!)
condamnés à perpétuité
flux, flots, filant, fuyant, petits barrages contre le pacifique oh le mal nommé mangeur de ses digues, effaceur coriace de ses échafaudages et le temps, pire le temps et son tempo, nul répit repos relâche relaxe, condamnés à perpétuité – presto con fuoco, terre brûlée, ça sent le roussi, fuir, tous fuient, feu, famine, forces déchaînées, fuient, cohortes à partir sans cesse, en route toujours et revenir, quand ?
(Collin – Celibidache – Sibérie – République démocratique du Congo – Syrie – Mali – Duras)
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