Celibidache, Toscanini et Mahler
J’ai commencé le livre d’entretiens et de textes de Celibidache, La Musique n’est rien (désormais MR) et c’est plutôt décapant ! Très intéressant aussi. Il m’arrive de penser que les musiciens sont très conventionnels et parfois très plats quand ils parlent de musique, au lieu de la faire ou de la jouer. Rien de ça ici, le grand chef d’orchestre tire à boulets rouges, par exemple sur Toscanini. Rapportant cette anecdote : Toscanini disant « je ne fais rien qui ne soit dans la partition » et Mahler répondant « Dans la partition, il y a tout, sauf l’essentiel »
Il est dur, Celibidache, très dur même et donc notamment avec Toscanini dont il dit (MR, 22) qu’il a synthétisé l’idiotie musicale humaine. Rien de moins ! Et qu’est-ce que l’idiotie musicale « l’incapacité de corréler les valeurs, ne les prendre que dans le sens discursif, telles qu’elles apparaissent dans le temps », tandis que « faire un tout de ces apparitions ponctuelles, ça c’est la musique »
→ première piste donc : la plupart des musiciens ne verraient au fond pas plus loin que le bout de leurs notes et ne seraient pas capables de construire un tout, à partir de ce continuum des notes.
→ n’est-ce pas d’ailleurs le propre de toute idiotie, de toute sottise ? Et là se sentir très concernée. Je connais l’idiotie musicale par manque de compétence, parce que je suis bien trop le nez dans le guidon de la partition, de ses difficultés, des contraintes techniques notamment pour pouvoir « faire un tout de toutes ces apparitions ponctuelles » mais plus largement, j’éprouve la difficulté à voir large, grand, général. Je m’intéresse au détail, au petit, je lis au jour le jour, je fais des « journaux de lecture » mais je ne suis pas à l’aise dans la synthèse, dans le plan général, dans la conception d’un tout, dans la création d’une entité globale.
Pauvre Anne Sophie !
La mise à mal des confrères continue avec la pauvre Anne Sophie Mutter « incapable de faire un gramme de musique » (et là, je crois bien l’avoir ressenti, toute admirée et encensée qu’elle soit, elle m’a toujours laissée très indifférente). D’ailleurs Celibidache reconnaît qu’elle est une violoniste extraordinaire, un don du ciel. « mais le violon… ce n’est pas de la musique ! ». « La musique n’est pas autre chose que la transcendance du son. La musique est une articulation : la coïncidence dans le temps et dans l’esprit du commencement et de la fin, de la fin et du commencement » (MR, 23)
La question du son (Celibidache)
Celibidache aborde ensuite la question du son « Il y a une dimension temporelle dans tout phénomène statique musical. Une seule note sur le violon : l’homme l’a conquise, l’a prise à l’univers, la voilà constituée ; mais elle ne reste pas là, elle ne vibre pas dans son entière intégrité, elle se double, fait des nœuds et disparaît en présentant toute une famille de relations » (MR, 24). Et là je ne peux m’empêcher de penser à Scelsi jouant indéfiniment, au plus profond d’une dépression, une seule note. Écoutait-il la musique disparaître en présentant toute une famille de relations. S’agit-il ici seulement des phénomènes acoustiques, des harmoniques, etc ?
Une logique des proportions (musique)
Celibidache évoque alors Frescobaldi, disant que pour les passages de grande expression, le tempo doit être plus lent (et il défend ainsi ses propres tempi, très lents, et qu’on lui a souvent reprochés !). Une logique des proportions. Et il ajoute que l’on devrait savoir, en ouvrant une partition et sans bien sûr regarder l’indication éventuellement portée, s’il s’agit d’un allegro ou d’un andante à la façon dont la musique se présente sur la page.
Dans la foulée, il s’interroge sur l’effet que produit le son sur l’homme, un des sujets qui me passionnent le plus. Haydn disait par exemple que dans un presto, les harmonies doivent être simples (tout à fait ce que j’expérimente dans le presto de la sonate en mi mineur Hob XVI.34 que je travaille en ce moment ! Et du coup, comme je suis incapable de jouer vraiment presto, j’ai du mal à rendre vivante la musique. Elle est difficilement jouable de façon intéressante plus lentement. La seule solution tentée et mise en œuvre avec S. est de créer de forts contrastes.)
De la critique (qui en prend pour son grade)
Et envie de dire merci à Celibidache qui écrit : « Il n’y a pas d’“assez bonnes Quatrième de Brahms”. Il y a la Quatrième de Brahms et aucun critique ne la connaît. Ils collectionnent des sensations empaquetées qu’ils comparent comme un paquet de café » (26) : aïe aïe toutes les Tribune des critiques de disques et autre Jardin des critiques… et là aussi, ce sentiment si souvent éprouvé de n’avoir aucune légitimité à faire de la critique musicale (et le fait que 80% des critiques de disque ne soient pas plus légitimes voire même moins que moi n’y change rien).
De la formation (Celibidache)
Bien entendu, Celibidache remet en cause toute l’éducation musicale conventionnelle car elle tue ce qui chez l’enfant, est encore « très près de la corrélation naturelle », l’enfant qui va spontanément phraser avec justesse quand il chante. Et il raconte sa terrible expérience personnelle, quand il a pris conscience qu’il était incapable de « tenir deux mesures ensemble ». Il a alors tout repris à zéro, avec de petites formes pour « essayer de percevoir la fin en fonction du commencement, et le commencement en fonction de la fin » (31)
→ le paraphrasant je pourrais dire que j’essaie de concevoir le terme de son propos en lisant ce commencement et que j’ai un peu de mal. Beaucoup d’anathèmes, pas encore vraiment d’explication en profondeur, notamment sur ce qu’il appelle la phénoménologie de la musique… chapitre suivant et impatience. Car pour l’instant, si la pique me semble juste et acérée, les propositions me semblent un tantinet floues.
Mais cela fait beaucoup de bien de lire ces propos souvent iconoclastes, car dans le monde musical, au moins autant que dans celui de la poésie, une vraie liberté de ton et de position est assez rare ! On semble ici tout à fait hors du consensus blindé et excluant des supposés sachants !
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