De la coagulation :
pression médiatique et pouvoir (Marcel Gauchet)
Intéressante tribune de Marcel Gauchet dans Le Monde. Il écrit notamment :
[La pression médiatique est] « devenue une dimension déterminante de
l'exercice du pouvoir et impose par conséquent des règles implacables. Le
phénomène n'est pas nouveau, mais il a changé de nature et d'ampleur depuis
quelques années. La coagulation de tous les systèmes d'information en continu,
sur les ondes, sur les écrans de toutes sortes et sur les réseaux sociaux a
imposé la dictature de l'alerte – simpliste et émotionnelle – et fait naître
des mécanismes encore peu analysés de saturation et d'oubli. »
→ ce qui fait mouche ici, c’est ce mot de coagulation.
Je l’entends sous deux aspects, synthèse forcée en quelque sorte, convergence
sans pilote de toutes les sources, les plus fiables comme les plus fantaisistes
(pour faire vite Le Monde et certains twitts) mais aussi l’idée que tout cela
forme un nouvel ensemble, que des différentes sources et couches naissent un
nouveau corps, une coagulation dont il est extrêmement difficile alors de
distraire, distinguer les différents éléments, pour mieux en juger. Il est plus
qu’inquiétant de penser que c’est à cette aune-là que sont désormais jugés et
donc élus ou rejetés les hommes politiques. Il entre en effet dans ces
mécanismes une part énorme d’aléatoire et d’arbitraire. Le goût de la sauce peut être conditionné par un
ingrédient toxique pour la conscience politique.
Hétéro-biographie (Wismann)
Encore un mot qui fait mouche, il est de Heinz Wismann à l’orée de son
Penser entre les langues : « j’aurais aimé écrire une hétéro-biographie,
c’est-à-dire ne parler que des autres,
de ceux que j’avais croisés au cours de mon cheminement » (p. 13)
→ mutatis mutandis, bien sûr, je me
demande si le flotoir n’a pas quelque
chose d’une hétéro-biographie. Il me semble qu’il y ait avant tout question de
ceux que je croise, dans les livres, via internet, en chair et en os ! Qu’il
bruisse de ces dizaines de voix qui sans cesse m’habitent, me parlent, avec
lesquelles je suis en dialogue permanent, cherchant les échos qu’une fois
entrées dans mon for intérieur, elles se renvoient mutuellement.
→ Heinz Wismann dont je découvre qu’il est sans doute le véritable introducteur
de l’œuvre de W. Benjamin en France.
Curieux comme se forment certaines boucles signifiantes, alors même qu’on a l’impression
de se laisser porter par une forme de hasard !
→ Heinz Wismann qui raconte qu’il a sans doute été conçu sur le Philosophenweg à Heidelberg, que j’ai découvert au mois de juillet dernier, lors d’une
longue et belle balade, le soir même de notre arrivée en Allemagne !
Entre les langues (Wismann)
Ce dont veut parler, écrire Wismann dans ce livre, c’est d’une « pensée
qui se déploie entre les langues, dans les champs de force que les langues
créent entre elles »
→ il parle ici de sa propre expérience, autour de trois langues essentiellement
: l’allemand, sa langue natale, le français, sa langue d’adoption et le grec
ancien. Mais il me semble que l’on pourrait aussi imaginer le champ de forces
qui existe(rait) entre langue courante, triviale, ordinaire et langue
littéraire, entre parole quotidienne et langue
poétique. Il lui arrive souvent d’ailleurs de parler de poésie et en
particulier de l’impact fondateur qu’eut pour lui la découverte d’Hölderlin. J’ai
toutefois quelques réserves, parfois, sur la façon dont il parle de poésie, qu’il
serait bon que je précise. Pour l’instant, cela ressortit plutôt du domaine de
l’impression que de l’analyse.
Syntaxe (Wismann)
Wismann l’écrit d’emblée et le démontre ensuite : il est « convaincu
que ce qui se joue entre les langues a lieu au niveau de la syntaxe » et
si je le comprends bien il rapporte cette conviction au fait que le langage
émane d’un sujet. Il écrit en effet que c’est « le geste de l’écrivain au
sens très large qui [l’] intéresse ». Il me semble qu’il cherche par là à
se démarquer de la linguistique lorsqu’elle dissèque les composants mais sans
tenir compte assez de celui qui a produit le texte. Que ce fut d’ailleurs sa
démarche, historiquement et en compagnie de Jean Bollack autour d’Héraclite. Il
s’agit de « savoir de quelle manière le texte, dans son déroulement,
génère une perspective de sens qui renvoie à l’auteur de ce texte » et c’est
la raison pour laquelle, dit-il, l’herméneutique
est à l’arrière-plan de tous ses travaux.
Du travail avec les langues (Vismann)
Retraçant son itinéraire, il montre comment le « triangle allemand-français-grec » permet à
chaque fois de « sortir d’une évidence spontanément admise pour se laisser
perturber par une autre évidence qui vient de la structure syntaxique d’une
autre langue » (18)
Il va au demeurant développer cela d’une façon magistrale à propos de l’allemand
mais j’y reviendrai.
→ c’est tout le privilège de travailler une langue à l’âge adulte et hors de
toute visée économique. Tenter d’observer les mécanismes, de comprendre comme
ça marche, se construit. Et puis petit à petit, très progressivement, de
découvrir en quoi une autre langue démontre aussi une autre façon d’appréhender le réel et de voir le monde, de le « réfléchir ».
Se souvenir ici de l’exemple un peu bateau des x mots pour désigner la neige
chez les Inuits…. Wismann rappelle que le français du XVIIème siècle était bien
plus riche que celui d’aujourd’hui, que c’était un français « de paysan »,
très précis, avec un mot pour chaque nuance. Mais qu’à la Cour, il était de bon
ton de montrer qu’on comprenait à demi-mot et que de ce fait progressivement la
langue devint plus allusive. Elle peut ainsi être « à tout moment chargée
de sous-entendus » qui lui « confère une richesse implicite infinie
qui n’existe pas en allemand ». On trouve par exemple infiniment plus de
verbes pour qualifier les bruits en allemand : « Racine utilise mille
cinq cents mots au maximum » mais « un allemand cultivé utilise entre
trois et cinq fois plus de mots que ceux utilisés par le français » (p.
80) (mauvaise nouvelle pour l’apprentie de la langue allemande !!! j’ai
bien fait de me fabriquer un système de fiches Quizlet pour le vocabulaire !)
Entre les langues (Wismann)
oui entre les langues, celui du
titre, celui de la constatation que fait Wismann que très tôt, du fait de la
guerre et des conditions dans lesquelles il a alors vécu, il a développé à la
fois un regard ironique et une distance intérieure,
l’amorce dit-il de ce qu’il appelle un « rapport réflexif au réel. »
C’est-à-dire ne pas être envahi tout simplement par les choses qui se présentent,
même avec une valeur incontournable [se souvenir ici de la comparaison avec le
chien reniflant le bord du trottoir relevée hier dans l’émission de France Culture].
« Demeure toujours le petit doute, la question “est-ce que c’est vraiment
ça ?” »
Au demeurant, cela ne se joue pas que dans le domaine de la langue mais aussi
dans celle de la religion. Description fort drôle de ce qu’il appelle sa « carrière
de catholique marrane » : faire comme si… pour être tranquille et ne
pas être rejeté par un milieu. (34)
L’entre, encore (Wismann)
d’autant que c’est une notion sur laquelle j’ai souvent réfléchi dans ce flotoir, allant parfois jusqu’à lui
donner un nom un peu bizarre, celui de chimère,
tentant ainsi de figurer l’entité qui se forme par exemple entre deux
locuteurs, lieu de leur échange, hors l’un hors l’autre, création mutuelle. Wismann
écrit « lorsqu’on s’installe “entre”, on a affaire à deux altérités [...] On porte un tout autre
regard sur ce qui est finalement d’abord perçu comme une identité qui va de soi »
(p. 39)
→ en ces temps où flambent de nouveau les poussées
nationalistes, on se dit que l’apprentissage systématique des langues, pour
tous, dans tous les pays, et pas seulement de l’anglais international, langue de service comme dit Wismann,
serait une bonne chose. En montrant même à l’enfant comment le fait de dire
autrement marque que l’on peut sentir, penser autrement, que ce n’est pas
quelque chose qui doit faire peur mais au contraire être considéré comme un
enrichissement potentiel de sa propre palette. Que l’identité nationale est
aussi un acquis et qu’on peut modeler ce sentiment pour lui donner de la
souplesse et ne pas le vivre comme un instrument à rejeter, ostraciser, vilipender.
Une note sur la création (Wismann &
Celibidache) !
« Face à un poème, je peux faire deux choses : ou bien j’énonce
des faits concernant le poème (la date de sa composition, sa place dans l’œuvre
de l’auteur, de quoi il est question ; et je peux même, grâce à un
discours plus raffiné, conceptualiser l’esthétique et dire la quintessence de l’effet
poétique, etc.), mais tout cela ne me fait pas comprendre le poème. Ça le
réduit à quelque chose qu’il n’est pas. Ou alors, pour le faire comprendre, il
faut s’immerger dans le poème et ainsi une succession temporelle de petites
opérations fait passer d’une chose à l’autre. Cette mise en succession – réglée
par des lois qu’il faudra faire apparaître – des éléments qui composent le tout
correspondant exactement à cette activité purement temporelle qu’est le
déploiement de la réflexion » (p. 41)
→ Comment ici ne pas être frappée par l’analogie avec certains éléments des
thèses de Celibidache. Dans la musique tout se joue constamment dans ce qui
passe, qui contient ce qui a été donné mais aussi ce qui va se développer, mais
tout cela lié au déroulement du temps, n’ayant d’existence que dans ce
déroulement et pas en soi. La musique « n’est pas une chaîne de moments,
de formes d’être, une addition d’impressions objectales, audibles. Son essence
réside dans le devenir. » (S. Celibidache, La Musique n’est rien, p. 248).
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