Note de passage
Combien de milliers de fragments de poèmes recopiés à longueur d’année
seul moyen d’entrer dans le texte, de le sentir de l’intérieur
son élan, son manque d’élan, sa force, ses faiblesses
impitoyable filtre
Lectures d’enfance (Chevillard)
« La découverte de la
littérature dans leur jeune âge décide pour certains de leur vie toute entière.
Plus tard, à leur tour, ils écrivent. Et voilà d’où procède leur amère
déception : ils croyaient que leurs livres produiraient dans le monde
cette émotion décisive qui fut la leur, accompagnée de spasmes et de fièvre.
Mais la littérature est un rêve d’enfant.
[...]
Nous avons la nostalgie de la littérature. Nos livres sont de longs pleurs, des
pleurs intarissables suscités par le regret toujours ravivé de la littérature. »
(1675, sur son blog l’Auto-fictif)
→ et si cette difficulté à finir les livres dont je me plaignais récemment
(mais est-ce si problématique au fond ?) ne venait pas de ce que je ne lis
plus de ces livres qui vous emportent de la première page à la dernière page,
qui vous obsèdent quand on doit les laisser un moment, pour travailler, dormir,
vivre ! Oui souvenirs de traversées liseuses fabuleuses dans l’enfance, l’adolescence,
la jeunesse, quand le livre faisait perdre tout contact avec la vie réelle,
embarquement sidéral et sidérant dont j’ai la nostalgie.
Lectures
Hier soir, terminé (mais oui !) le livre de Heinz Wismann et celui de
Celibidache.
De Wismann, je dirai que mon achat impulsif était nécessaire et que j’ai trouvé
des choses importantes dans ce livre, en particulier sur deux points, la
relation des langues françaises et allemandes et la musique. J’y reviendrai. En
revanche, j’ai tiré peu de parti d’une part importante du livre consacrée d’une
part à Nietzsche, d’autre part aux présocratiques. Je manque de culture
philosophique, cruellement, et de références, si bien que ces pages me sont
restées hermétiques en partie.
Quant à Celibidache, il termine par deux chapitres sur ce que je sais être
fondamental dans son approche mais que ces deux chapitres éclairent peu et mal :
l’influence du zen. Peu et mal car ce domaine est si subtil qu’une présentation
rapide et superficielle tombe vite dans le caricatural. Zen et musique, zen et
apprentissage de la musique [je pense à ce merveilleux petit livre sur le tir à
l’arc] pourraient faire l’objet d’un livre entier.
De l’acuité intellectuelle (Heinz Wismann)
« lorsque quelqu’un déploie une véritable acuité intellectuelle, cela
s’accompagne toujours d’un exil. Et cet exil peut être purement psychologique,
ça peut être d’une langue à l’autre, ça peut être d’un domaine de la
connaissance à l’autre, c’est “l’inter”. Or cette acuité intellectuelle, comme
toute acuité avec son tranchant, c’est la critique ; elle met en crise
toutes les convictions tout simplement garanties par une tradition, une
autorité. Et quand je dis “acuité intellectuelle”, j’entends par là une forme
de fonctionnement de l’esprit qui n’a pas pour finalité de reconduire une forme
de sédentarisation. Ça reste en suspense et ça n’existe que dans le temps dans
lequel s‘inscrit ce mouvement critique ou herméneutique qui fait que les choses
ne sont pas simplement ce qu’elles semblent être, en vertu de ce qu’on s’est
mis d’accord pour penser qu’elles soient. Parce que le consensus virorum
doctorum, parmi d’autres consensus, est ce qu’il a de plus suspect du point
de vue de l’acuité intellectuelle. Or l’acuité intellectuelle, qui est le
propre de l’exilé, suscite invariablement la méfiance des sédentaires, qui
refusent de se dessaisir de leurs certitudes immédiates. Ils sont des
« enracinés » qui se contentent, comme une plante, de l’immobilité
absolue dans laquelle ils trouvent leur satisfaction » (pp. 43 et 44)
→ et que font d’autre des Wismann, des Celibidache, des Benjamin et tant d’autres
qui sont souvent les seuls vrais créateurs, que de se décaler par rapport à la
doxa, de s’exiler, souvent douloureusement, de l’acquis, de l’institution, du
consensus, pour aller défricher d’autres terres ?
Wismann dit se vouloir « Luftmensch » piéton de l’air, air léger,
sans racines et précise que c’est un mot yiddish : « si je colle aux
choses, je ne vois rien. Je suis à une certaine distance comme le Luftmensch quelque part suspendu en l’air
[et là irruption intérieure des personnages volants de Chagall !] et qui,
surtout, n’a pas peur de tomber. C’est ce que j’appelle la confiance. Être à la
fois moderne et ancien, être à la fois chez soi et pas chez soi, être à la fois
rassuré et ne pas l’être [...] c’est un entre-deux qui n’est pas du tout de l’indécision ;
c’est simplement le refus de s’assimiler à une posture ou de se laisser capter
intégralement par elle. » (45)
Entre les langues
Après le premier chapitre, autobiographique, profondément nécessaire pour
comprendre l’approche et la démarche de Wismann, on entre dans le vif du sujet
de la question des langues. Car « la posture non-identitaire, c’est-à-dire
le fait de se situer entre deux grammaires exclusives l’une de l’autre, permet
de mobiliser chacune de ces grammaires dans une relation critique à l’égard de
l’autre » (48)
→ cela renvoie à une expérience très concrète, puisqu’il va s’agir ici, on le
sait déjà, essentiellement du rapport entre le français et l’allemand. Lorsque
l’on tente de « traduire » mentalement ce que l’on veut dire, du
français vers l’allemand, on se heurte à des difficultés qui à mon sens ne
relèvent pas uniquement de l’incompétence linguistique ! Il y a comme une
incompatibilité entre la formulation telle qu’elle s’est formée dans une tête pétrie
de langue française et la syntaxe allemande. Il faut passer par un autre chemin !
Je le pressens à peine, étant donné mon stade d’apprentissage mais suffisamment
nettement tout de même. Et heureuse alors de lire : « Quitter la
posture d’identification facilite en ce sens l’attitude réflexive en
établissant entre les deux “identités” un va-et-vient producteur de style ».
Et, dit-il un tout petit peu plus loin, dans un raccourci formidable : « du
style, c’est-à-dire l’apparition de l’individu au sein de la grammaire » (49)
→ même s’il est parfois très savant, rien de dogmatique ou de professoral chez
Wismann qui a souvent des pointes d’humour et quelque chose de familier dans l’expression.
Et comment ne pas souscrire quand il écrit : « mon refus d’entrer
dans l’antagonisme des perfections exclusives se retrouve à différents niveaux
entre différents lieux : lieux de savoir, espaces linguistiques et
confessionnels. » (51)
→ et si au fond, bien souvent, ce n’est pas cela mon expérience de Poezibao : refus d’entrer dans l’antagonisme des perfections exclusives,
tenter de rester ouverte à différents courants, toujours en léger décalage, si
possible réflexif. Ne pas être à l’intérieur d’une chapelle donnée, mais offrir
à chacune une sorte de parc arboré où elles peuvent se côtoyer, avec
possibilité peut-être un jour de démarche œcuménique ??!!
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