Lectures
Grand article sur les soins palliatifs dans Le Monde (daté jeudi 20
septembre 2012), pas spécialement positif sur ce que l’auteur appelle le palliativisme, une sorte de dérive qui
consisterait à refuser d’entendre d’éventuelles demandes du patient à
« abréger ses souffrances », dans « le déni, par les médecins des soins
palliatifs, de la demande de mort qui hante parfois leurs services ».
Introduction de l’article : « C'est un texte coup de poing qui
devrait secouer les médecins et soignants des soins palliatifs. Sociologue,
directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS),
Philippe Bataille publie, mercredi 19 septembre, A la vie, à la mort. Euthanasie,
le grand malentendu (Autrement, 128 pages, 12 euros). Ce récit est le
fruit de plusieurs années d'observation dans une unité de soins palliatifs de
la région parisienne. »
Pascal Quignard, Les Désarçonnés et
Wolfgang Iser, L’Appel du texte.
Quignard
J’éprouve de grandes difficultés à entrer dans ce texte, qui me donne un
fort sentiment d’artifice. Ce recours systématique à des histoires tirées de l’Antiquité,
latine surtout, cette réécriture des faits selon les thématiques de Quignard ne
me convainc pas et ne me touche pas. Il y a ce thème du désarçonnement,
autrement dit le fait d’être éjecté de son cheval, prétexte à convoquer toutes
sortes de figures, parmi lesquelles Montaigne (c’est un des chapitres les plus
intéressants) : « même si Montaigne, à deux reprises, dans la
relation extraordinaire qu’il fait de son accident de cheval parle d’essai de la mort, l’expérience propre à
l’humain est beaucoup plus profondément travaillée par le “sans expérience” de
la naissance [...] je veux penser dans ce livre, dans cette loque toute
naissante, toute sanglante de débuts et d’ébauches, cette “expérience” qui ne
peut se répéter même une fois, cette expérience hors de toute expérimentation ».
(Les Désarçonnés, p. 60)
Quignard procède par courts chapitres-récits (tous ne sont pas titrés dans le
livre, mais tous ont un titre à la table des matières). Attendre peut-être, on
ne rentre pas toujours illico dans la prose quignardienne, parfois il faut la
laisser infuser, avant de décider si tasse de thé ou non…. et peut-être lire Catherine Pomparat. Ce qui
épaissit le mystère, mais ça c’est plutôt une bonne chose !
Afanassiev
« Je mène une vie qui me serait inconnue si je ne jouais pas du piano
régulièrement [...] Je connais le monde à travers le son du piano. Les gens,
les poèmes, tout passe par le son dans ma vie, tout naît du son. [...] Je
travaille sur le son et la vie devient tangible. »
→ je reconnais là, mais poussé à l’extrême, par quelqu’un qui a consacré toute
sa vie à la musique, un mode de fonctionnement qui m’est propre et qui me
semble prendre de plus en plus le pas sur d’autres formes d’appréhension du
monde. Plus je vais plus je ferme les yeux et ouvre les oreilles ! Plus j’écoute
le monde, l’autre, le silence, la musique. Avec ce corollaire parfois
problématique, une sorte de peur de l’image, de son impact excessif sur moi. Je
ne peux pratiquement plus aller au cinéma, l’image dans ces conditions, salle
obscure, grand écran, musique prégnante, ne me laisse pas d’espace, elle m’envahit
trop et je ne sais pas me défendre de son impact émotionnel, je ne peux avoir
de recul, penser son artifice, sa fabrication, elle est la réalité et à ce
titre peut vite devenir très difficile à supporter. Je dois cependant
relativiser, l’image documentaire par exemple me retient, me passionne. L’image
artistique aussi. Et je suis souvent avec le plus grand intérêt les
démonstrations de Georges Didi-Huberman. C’est sans doute l’image fictionnelle
si l’on peut forger cette étrange expression qui ne m’est plus supportable
(mais il en va de même du roman, serait-ce la question de l’artifice qui serait
première ?)
Français, allemand, Wismann
Wismann (in Penser entre les langues)
écrit à propos de l’allemand : « l’esprit qu’encourage cette langue
est le principe d’action, tandis que c’est celui de la spatialité qui domine en
France ». Et il poursuit en montrant que les conséquences de cette
différence se retrouvent dans les arts ; impressionnisme vs
expressionnisme, musique française proche de la littérature, plus illustrative
vs musique allemande purement formelle, structurée par le souci de la dynamique
→ même si je trouve cette division un peu trop poussée, ces comparaisons entre
les arts un peu systématiques, j’y vois aussi un bon guide de compréhension des
arts de part et d’autre du Rhin. Et je trouve passionnante l’idée que la langue
à la fois exprime et informe ces différences. Et il est heureux de pouvoir l’expérimenter
quasi physiquement par ce réapprentissage tardif de la langue allemande. Il en
va un peu comme du piano, c’est la pratique qui permet de comprendre les
processus en profondeur et peu importe le « niveau » atteint. C’est
le faire qui compte ici, pour tenter de vivre de l’intérieur aussi bien le
propos d’Afanassiev le pianiste que celui de Wismann le philosophe-linguiste. Et
ce n’est bien sûr pas un hasard si mes pas m’ont portée vers ces livres !
Wismann et Benjamin
Wismann rappelle avec discrétion qu’il fut l’initiateur de la connaissance
et de l’étude de Walter Benjamin en France, via un colloque qu’il organisa en
1983. Il s’explique sur les raisons pour lesquelles il le fit et signifie que par-delà
le fait qu’il trouvait que Benjamin n’était pas vraiment « perçu en France »,
il avait découvert que « selon Benjamin, la finalité des langues
consistait peut-être à balayer la totalité de ce qu’il est possible d’exprimer.
Dans ce cas, le véritable intérêt d’une langue est qu’elle ne coïncide pas avec
une autre et qu’elle oblige à naviguer entre les deux pour éprouver cette
tension entre deux manières de se rapporter à la réalité, non pas sur le mode
du reflet, où la langue reproduirait simplement, mais sur le mode de la
création de la réalité comme ce à quoi on est invité à se référer grâce à l’exploit
linguistique. » (84)
→ tout cela me semble cohérent et fort de conséquences. Fabius aurait dit
récemment que « les Allemands ne sont pas des Français qui parlent
allemand ». Apparente boutade, portée immense et ce n’est pas un hasard si
ce propos vient d’un homme politique, ministre des Affaires étrangères. Une
certaine connaissance de la langue allemande pourrait permettre de se
comprendre mieux, pas seulement superficiellement (comprendre le sens du propos
actuel du locuteur), mais beaucoup plus profondément, comprendre comment l’autre
s’insère dans la réalité et éventuellement agit sur elle. Sa lecture du monde, son action potentielle
sur le monde, à toute échelle, microscopique ou macroscopique. Apprend-t-on
cela aux diplomates ? Car ce qui est vrai pour deux langues européennes,
celles de pays mitoyens, doit l’être plus encore quand on aborde le chinois ou
le japonais. Et enfin comment ne pas penser au désastre de la disparition,
quotidienne dit-on, de langues dans le monde, après la mort des dernières
personnes à les parler. Est-ce à dire que ce sont autant de façon de voir le
monde, mais aussi d’agir sur lui qui disparaissent ainsi ?
Chère Florence, merci pour vos notes de flotoir, toujours passionnantes...je suis toujours avec grand intérêt vos lectures sur la musique, me remettant un peu au piano.....là je viens de "tomber" par hasard sur le sommaire du nouvel ArtPress, je vous l'envoie, c'est un clin d'oeil.....Bien à vous.
https://mail.google.com/mail/?shva=1#inbox/139e79dff1d62890
"Vous finissez par trouver poisseuses les bulles de savon de la « rentrée littéraire » ? Lisez, sur le conseil de Jacques Henric, les Désarçonnés de Pascal Quignard. Le livre vient de paraître chez Grasset. Et adoptez, et adaptez à votre propre cas, le précepte de l’auteur : « J’arrête d’obéir, je quitte la meute, j’écris »."
Rédigé par : Martine | 21 septembre 2012 à 09h19