Vidange de l’espoir ?
Tapant pour l’anthologie permanente de Poezibao
deux poèmes
du poète russe Alexandre Vvédenski, membre du mouvement de l’Obériou (années trente), j’y trouve
un souffle et un élan auxquels je ne suis pas habituée. Serait-ce à dire que
notre poésie contemporaine est complètement anémiée ?
Un peu plus tard, je visionne une petite vidéo d’un duo
de Janis Joplin et Tom Jones, exactement le même sentiment. Comme si une forme
d’énergie nous avait quittés, comme si nous souffrions collectivement d’une
sorte d’asthénie masquée ou de dépression rampante. Est-ce lié à une vidange
totale de tout sentiment d’espoir ? Ce n’est en rien une analyse intellectuelle, c’est une sorte d’évidence,
quelque chose qui saute au visage, cette différence (on dit aujourd’hui souvent
différentiel) entre la façon dont ceux-là écrivent et chantent et notre atonie
cachée, malgré l’agitation, l’excitation apparentes. Quelque chose de plat dans
l’encéphalogramme.
A propos de ma réflexion sur Internet
Nombreux sont ceux qui, dans les « réseaux sociaux », réagissent très
vite à tout ce qui est réflexion sur Internet. Là calme plat, comme si je
n'avais rien écrit, sans doute parce que je suis dans une analyse mesurée et
pas dans l'hagiographie de St Internet. Une approche nuancée me semble
impliquer que l'on puisse aussi se poser les questions, envisager des aspects
non positifs. Bref réfléchir à sa propre pratique avec un tout petit peu
de recul.
Journaux
On nage dans un quadruple crime très spectaculaire près d’Annecy, pain béni
pour les journalistes et romanciers toujours en veine de ce genre d’évènements.
Sans doute parce qu’ils parlent à l’inconscient collectif. Prendre bien
conscience à titre d’observation importante de l’imprégnation du subconscient
par le matraquage médiatique ! Me demande toujours ce que Valéry en aurait
dit, à supposer qu’il ait seulement su. Je ne sais pas quel était son rapport à
l’actualité, non pas dans le sens fait divers et politique de tous les jours,
mais plutôt en ce qui concerne les grandes tendances de fond.
Heinz Wismann
Un ami attire mon attention sur une émission
matinale sur France Culture, consacré au philosophe et philologue Heinz Wismann.
Je l’écoute, prends des notes, le trouve passionnant et l’après-midi file à ma
librairie où j’ai la chance de trouver son livre Penser entre les langues.
Penser entre les langues, Heinz Wismann
Quelques extraits de mon relevé de cette émission :
- Héraclite est le premier à avoir souligné la distance entre la langue et ce
qu’elle exprime. La langue dit la réalité mais ne coïncide pas avec la réalité
et ce n’est nullement déceptif, c’est la chance humaine par excellence. Le
détour par la langue nous permet de nous distancier, par opposition par exemple
au chien reniflant le bord du trottoir qui est tout entier dans sa perception.
- éviter de comprendre « penser entre les langues » comme « parler
entre les langues ». Il faut toujours parler une langue et le mieux
possible mais penser à distinguer cette langue d’une autre langue, ce qui est
une forte incitation à ne pas s’asseoir dans sa langue comme dans une chaise
confortable. Les poètes travaillent leur propre langue pour y trouver les
moyens d’une autre langue qui n’est pas une langue étrangère mais au contraire
la langue la plus intimement maternelle. Dans sa correspondance avec Tsvetaïeva,
Rilke dit qu’il est à la recherche de sa langue
maternelle qui n’est pas la langue qu’il parle depuis sa jeunesse
- HW relate une anecdote magnifique avec le chauffeur de taxi, espagnol, qui le
conduit à l’enregistrement de l’émission. Ce chauffeur vit dans deux langues et
deux cultures mais prend de longues vacances en Espagne pour ne pas perdre sa
langue natale et il parle de la bascule
d’une langue à l’autre comme celle de la veille au sommeil. Il dit voir s’éloigner
alors les évidences quotidiennes dans lesquelles il vit.
- il ne faut pas parler entre les langues, sinon c’est un charabia et c’est ce
qui nous guette aujourd’hui. HW parle des langues
de service destinées à évoquer du réel qui existe déjà de façon communément
admise mais qui ne comportent plus la distance par rapport à ce qu’elles
disent, distance que les langues de
culture ont instituée. La littérature est le laboratoire dans lequel cette
distance est constamment testée, augmentée, etc. Les langues de service
envahissent notre univers et nous asservissent à une réalité par rapport à
laquelle nous ne pouvons plus développer une critique communicable (l’anglais
international renifle le réel comme le chien renifle le bord du trottoir).
- entre français et allemand. Le français est une langue de connivence alors
que l’allemand par sa structure syntaxique confisque la possibilité de la
conversation. Mme de Staël, vers 1807, visitant Goethe, Schiller, regrette dans
De l’Allemagne, le « gazouillis
de son salon ». Il est quasi impossible d’interrompre quelqu’un en
allemand, en raison notamment du rejet du verbe en fin de phrase. HW dit que
des émissions comme celles qu’on entend à la radio en France ne sont pas
possibles en allemand et que Humboldt avait créé une association dans le but d’apprendre
aux allemands cultivés à se parler en acceptant l’interruption.
- Dans chaque langue la réalité apparaît autrement. Apprendre une autre langue
augmente la capacité de distanciation et permet de percevoir ce que peut avoir
d’artificiel et de contingent notre propre langue.
→ tous ces propos m’intéressent notamment par rapport à mon expérience
actuelle, celle de l’apprentissage à l’âge adulte d’une langue (de surcroît
apprise dans l’enfance ce qui ajoute un aspect supplémentaire aux
interrogations, celui de la mémoire). Petit à petit tenter de comprendre
comment fonctionne cette autre langue, l’allemand, comment elle forme ses mots,
comment elle construit ses phrases et donc ses raisonnements, comment elle
appréhende la réalité (surprise de voir à quel point elle s’enracine souvent
dans le concret), etc. Lire des nouvelles (news) en allemand, puis les mêmes ou
quasiment en français et en anglais et observer l’attaque, la longueur, la
manière de relater, la distance ou non-distance propres à chaque langue.
→ la claire allusion à la poésie me renvoie aussi à ce fait bien connu que
nombre de grands poètes sont aussi des traducteurs ! Quelle est la
nécessité sous-jacente pour eux ?
Merci , Florence,
pour vos réfexions nourrissantes, libres, vraies. Cela fait du bien de pouvoir lire et partager ce recul ; je tente aussi de le vivre, de m'extraire de toutes ces floppées, cascades, torrents de boue, bains turquoises,hammans virtuels, où je me trouve inondée d'informations, de poèmes et articles à lire,et où je m'en retournais ivre de m'y faire happer à nouveau.... la poésie contemporaine oui, parfois sublime, parfois insolemment vouée à elle-même, où le poète , l'auteur, en tout cas, s'écrit écrivant, se décrit s'écrivant, certes avec quelques cîmes parfois majestueuses qui nous reflètent bien et nous font écho.....je tente toujours de travailler "l'autre chemin" en écriture, puisque j'écris aussi. Comme prisonnière des frontières concentriques de moi-même, je tente d'extrapoler,tente l'exagération vers science fiction, surréalisme, érotisme, symboles,cruauté, pour me disperser volontairement, tente le sortir des sentiers battus, du cachot, en tirant sur ma chaîne, c'est très dur de prendre du recul, ça saigne. Tant à dire, au-delà d'un commentaire...Mais oui, oui à vos réfexions vers l'OUVERT _ je pense à Rilke _ "De tous ses yeux la créature
voit l'Ouvert." et "Qui si je crie pour m'entendre ? Quel ange parmi les anges ?"
Bien poétiquement à Vous...
Rédigé par : CROS Martine | 09 septembre 2012 à 14h08