Christa
Wolf
Je suis très impressionnée par son livre Ville des Anges. Plaisir en premier lieu à lire de la prose, un
long récit, qui a quelque chose d’un roman à certains égards. Je devrais mettre
à mon programme de lectures autre chose que de la poésie et des essais, des
romans étrangers notamment et plus singulièrement du domaine allemand ….
Ville des Anges est un récit que
Christa Wolf construit autour et pendant une sorte de résidence qu’elle fit à
Los Angeles au début des années 90, donc peu de temps après l’ouverture du Mur.
Elle tente d’y construire quelque chose à partir de lettres que lui a léguées
une de ses amies très proches, lettres signées d’une certaine L. dont elle
ignore absolument tout et dont elle cherche à trouver la trace dans cette ville
où cette femme a ou aurait vécu. Elle y rencontre un certain Peter Gutman,
allemand comme elle, avec qui elle a de nombreuses et passionnantes
discussions. Ce qu’elle exprime de façon très convaincante et forte dans ce
livre, c’est son malaise intérieur permanent : elle a vécu en RDA, elle a
cru au communisme, elle est hantée par la Shoah, elle éprouve une forme de
nostalgie, de regret de ce pays dont elle dit qu’elle l’a aimé… ; elle a
même été accusée à tort d’avoir collaboré avec la Stasi….
« Ce livre a la magnificence du chaos et le désordre de la beauté. À la
fois journal intime, Mémoires et essai, écrit sur le vif mais publié en
Allemagne en 2010, il relate les neuf mois que Christa Wolf (1929-2011) a
passés aux États-Unis entre septembre 1992 et juin 1993, peu de temps après la
chute du Mur, alors que l'écrivain est-allemande était devenue la cible
d'attaques l'accusant d'avoir été au service de la Stasi. » (Pierre
Deshusses, dans le Monde du 11
octobre 2012)
La tache aveugle – Christa Wolf
« [...] peut-être nous incombe-t-il, cette tache aveugle, qui semble
être située au centre de notre conscience, et c’est pourquoi nous ne pouvons la
remarquer, de la réduire peu à peu à partir de ses bords, afin d’obtenir un peu
plus d’espace qui devienne visible pour nous, qui devienne nommable. Mais,
écrivais-je, le voulons-nous, en fait ? Pouvons-nous le vouloir ? N’est-ce
pas trop dangereux ? Trop douloureux. « Christa Wolf, Ville des Anges, Seuil, 2012, p. 48)
→ l’auteur insère régulièrement dans son texte des fragments qu’elle dit être
en train d’écrire sur une petite machine à écrire, dans l’appartement qu’elle
occupe à Los Angeles, paragraphes en petites capitales, qui marquent souvent un
retour réflexif sur ce qu’elle est en train de vivre et qu’elle ancre dans sa
méditation permanente sur son histoire et sur l’histoire de son pays.
→ très féconde cette notion de tache
aveugle, il me semble qu’elle parle aussi quelque part du trou noir, cette zone qui serait le
centre de la conscience, l’œil du cyclone,
calme et silence absolu, zone interdite, inaccessible et qui serait en même
temps le pôle de notre vie… quelque chose dont il appartiendrait seulement d’effriter
un peu l’ampleur, qu’il faudrait réduire sur les bords, pour savoir un peu plus
qui nous sommes (et ici rien de strictement psychologique, il me semble, mais
plutôt ontologique, voir métaphysique).
C. Wolf & Adorno
Surprise, magnifique, de voir à un moment donné Christa Wolf citer les Minima Moralia d’Adorno que je suis en
train de lire, de telle sorte que le livre est à portée de main, que je n’ai qu’à
l’ouvrir pour trouver ce passage du dix-huitième chapitre qu’elle évoque p. 69 :
« Asile pour les sans-logis ».
→ car ce qui fait la force du livre de Christa Wolf comme bien évidemment des Minima Moralia c’est de transcender leur
moment et leur contexte d’écriture pour poser des questions absolument
essentielles. Il y aurait d’ailleurs me semble-t-il, de fortes analogies entre le
philosophe et l’écrivain.
Dans cette page Wolf s’interroge pour savoir ce qu’elle serait devenue si elle
avait réussi, avec sa famille, à franchir l’Elbe : « est-ce que dans
d’autres conditions [...] je serais devenue quelqu’un d’autre ? Plus
intelligente, meilleure, sans culpabilité ? Mais pourquoi ne puis-je
toujours pas vouloir souhaiter échanger ma vie contre cette autre, plus facile,
meilleure ? »
→ ce serait à elle d’éprouver de la culpabilité pour ce à quoi elle a cru… et à
nous qui n’avons rien eu à vivre et à affronter de cet ordre, de vivre dans
notre confort moral facile ? Si facile de juger, surtout quand on ne sait
pas. Ne jamais perdre cela de vue.
Le point de non-retour (via Christa
Wolf)
« il y a toujours [...] un Point of no return. Mais on ne le repère
pas chaque fois » (p. 88)
→ me semble être une sorte de clé pour déchiffrer nombre d’évènements de toute
nature. Le moment où, souvent à l’insu même de ceux qui vivent une situation,
elle bascule. Irrémédiablement. On pense à la Syrie, à la chute récente d’un
certain nombre de régimes autoritaires, à l’enclenchement de processus
historique tragiques, comme la « solution finale », à des situations
beaucoup plus familières, à une possible renverse de l’équilibre climatique. Ce
point en deçà duquel quelque chose est encore possible, au-delà duquel la
dynamique, favorable ou perverse, est irrémédiablement enclenchée.
Traduction, Wolf, Lance
Le livre de Christa Wolf est très bien traduit par Alain Lance et Renate
Lance-Otterbein (qui étaient des amis de l’auteur) et cette traduction a dû
être particulièrement difficile tant la prose de l’auteur est complexe, avec
ruptures de rythme et de registre permanentes, changement constant de pronoms
personnels, du je au tu et au nous….
Pour lire en même temps un livre mal traduit à mon avis, celui de Edward Saïd,
j’y suis encore plus sensible. Dans cette traduction-là, on repère toutes les
constructions alambiquées que l’on produit quand on traduit à livre ouvert, au
fil du texte…
Passion et distance
Si tu éprouves une passion pour quelque chose, tiens-toi éloignée de ses
acteurs.
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