Lectures
Deux numéros du Monde hier soir.
Lecture bien sombre, tant le monde va mal, et tant le niveau de souffrance
humaine atteint des sommets. Au travers notamment des crises économiques qui
mettent des millions de personnes au chômage, à la porte de chez eux, à la rue,
au bord du désespoir. Depuis les cultivateurs de coton indiens totalement trahis
par des semences génétiquement modifiées de Monsanto jusqu’aux citoyens
américains, espagnols, portugais jetés hors de leur maison achetée à crédit et
qu’ils sont incapables de continuer à payer. Un désespoir presqu’urbi et orbi qui est à la mesure de
cette illusion collective massive des quinze dernières années. D’un côté des
puissances cachées, puissantes, informées et bien conseillées, de l’autre de
pauvres petits cerveaux en partie volontairement pas, peu ou mal éduqués, qui n’ont
jamais eu le droit et l’occasion de développer des capacités de jugement et de
critique et très volontairement conditionnés politiquement et économiquement. Le
résultat, à l’échelle des six milliards d’habitants de la terre est proprement
effrayant. Et potentiellement explosif.
Lu aussi l’avant-propos des Minima
Moralia d’Adorno. Difficile mais néanmoins potentiellement accessible.
Melting pot, pot-pourri
« Non pas à proprement parler le volume des choses mais leur sentiment
et leur retentissement en moi : le retentissement au bout duquel est la pensée. »
Antonin Artaud (en tête de la lettre
d’information de publie.net)
→ conviction croissante que nous sommes des melting-pots, pas seulement
génétiquement, mais par la lente élaboration qui fait de nous un être humain.
Nous sommes constitués de tous ces sédiments qui jour après jour se déposent au
fond de nous, parfois non assimilés, parfois fondus à d’autres éléments en
alliages nouveaux. Tout ce que nous vivons, recevons, apprenons et
expérimentons contribue à construire cet être sans doute singulier mais en rien
nouveau que nous sommes, chacun à notre mesure.
Un melting-pot toujours extraordinaire (à dire et redire en ces temps où la
personne humaine est si peu considérée) et qui est pour certains la source de
leur création picturale, littéraire, musicale. Un terreau, un compost (voir
Jean-Pascal Dubost, ici).
C’est dire l’importance de ce que nous mettons dans ce pot-là. L’importance d’une
construction qui s’appuie sur les livres, sur la musique, sur l’art, sur la
connaissance.
Et cette évidence : si nous ne nourrissons pas le for intérieur, il
devient puits sans fond pour toute manipulation, tout conditionnement. Avaloir
à langues de bois, à messages marketing et médiatiques.
Intime conviction que la connaissance et la culture (notamment par l’éducation)
si elles ne sont pas tout à fait un bouclier, tant notre être est poreux au monde,
sont au moins un filtre, plus ou moins efficace selon notre concentration,
notre attention (revenir sur ce que dit Nadia Boulanger de ces qualités-là)
Claude Régy
Un entretien profond et réconfortant avec Claude Régy, dans Le Monde (daté jeudi 4 octobre 2012). Âgé
aujourd’hui de 88 ans, il propose un nouveau spectacle La Barque du soir, d’après Tarjei Vesaas. Il raconte son enfance
protestante cévenole archi austère, à l’écart de tout livre qui ne soit pas de
classe, jusqu’à ce qu’un ami lui mette dans les mains Dostoïevski alors qu’il a
17 ans. Et l’écoute de pièces de théâtre à la radio de telle sorte que son « premier
vrai contact avec le théâtre s’est fait sans images ». Parlant de l’expérience
de la mise en scène de L’Amante anglaise
de Marguerite Duras en 1968, il écrit : « Il n'y avait rien à mettre
en scène, rien à voir, juste un dialogue entre deux personnes. Mais quand on
discutait avec les spectateurs, après le spectacle, on découvrait qu'ils
avaient vu un film, véritablement. Ce qui voulait dire que le texte avait créé
les images. Là, j'ai vu, matériellement parlant, la force de l'écriture en tant
qu'élément dramatique principal. Ce qui n'est pas d'habitude considéré comme
tel par les gens de théâtre. »
D’où ce qu’on a parfois considéré comme une certaine « déthéâtralisation »
de son approche : « à partir du moment où ce sont les mots qui
transportent les images et les sensations, et les transmettent à ceux qui
écoutent et qui regardent, il n'y a plus vraiment besoin de représentation. La
représentation principale est de l'ordre de l'imaginaire, elle est provoquée
par le texte - et par le travail de l'acteur, bien sûr. Des années plus tard,
quand j'ai rencontré Henri Meschonnic, grand linguiste et traducteur de la
Bible, ses réflexions sur la théâtralité spécifique du langage n'ont fait que me
confirmer ces intuitions. »
→ En écho, redire l’importance de ces écoutes, souvent nocturnes et hors champ
social et familial, de la radio à la fin de l’enfance et dans la toute jeunesse.
Ce poids inouï des mots dans le noir et hors de toute image. Une marque très
profonde.
→ Propos de Régy aussi fortement évocateurs de ce fait si souvent ressenti
devant des mises en scène qui en font trop (notamment à l’opéra) et qui en
quelque sorte viole ce que les mots peuvent faire naître en soi comme images et
comme sensations. Le metteur en scène impose sa grille de lecture, écrabouille
ma propre perception et trop souvent dénature l’œuvre originale qui doit rester
polysémique, interprétable par chacun en fonction de sa personnalité et aussi
de son besoin du moment. Si on donne à lire une version très orientée de telle
ou telle pièce, où se trouve alors la liberté de réception du spectateur ?
« Ce que chacun entend intérieurement à partir d'une phrase obscure,
personne ne peut le dire, pas même celui qui l'éprouve. J'y crois de plus en
plus, j'entends de plus en plus cette chose qui est la poésie, finalement, qui
ne s'obtient qu'en demeurant dans l'inexprimable. D'où l'importance d'un
contact intime, pour que celui qui écrit parle à l'oreille de celui qui écoute. »
Et Régy d’enchaîner sur le rôle du silence. Invoquant Handke, Sarraute, Vesaas
et….Maeterlinck : « dans son écriture, tout ce qui n'est pas dit,
tout ce qui est suggéré par ce qui est dit et se développe au-delà de ce qui
est dit, est très important. C'est ce que Sarraute a si bien formulé : “Les
mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les
mots. ” Et pour cela, pour que puisse se condenser cette force
silencieuse, pour que les images se forment dans l'imaginaire, il faut du
vide... et de la lenteur. »
Lenteur, silence ? pas franchement « in » mais dit-il et on a
très envie de le suivre : « la vraie subversion consiste à aller à
l'encontre de son temps. »
(citations extraites de l’article « Claude Régy : “J’ai été happé par
l’imaginaire” » in Le Monde,
jeudi 4 octobre 2012, p. 25)
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