Miel vert et Paul Valéry
Pensant à la nécessité de détromper cet ami qui me dit « fameuse
dévoreuse de livres », j’en viens à penser que je suis plus une abeille
(butineuse) qu’un rat (bibliothécaire). Mais si je mange trop de sucreries
(M&P, mauvaise poésie), je pourrais bien fabriquer du miel bleu ou vert.
« Mon genre d’esprit n’est pas d’apprendre d’un bout à l’autre dans les
livres, mais d’y trouver seulement des germes que je cultive en moi, en vase
clos. Je ne fais quelque chose qu’avec peu, et ce peu produit en moi. Si je
prenais de plus amples quantités je ne produirais rien. Davantage, je ne
comprends pas ce qui est déjà développé. » (Paul Valéry, Analecta, Gallimard, 1935, p. 103)
→ Décidément, ce Valéry, quelle lampe pour moi.
Petites créatures mentales (Valéry)
Dans Analecta, Valéry écrit ce
qui me semble être une merveilleuse définition de son approche dans les Cahiers : « Je tiens depuis
trente ans journal de mes essais. À peine je sors de mon lit, avant le jour, au
petit matin, entre la lampe et le soleil, heure pure et profonde, j’ai coutume
d’écrire ce qui s’invente de soi-même. [...] Le mot saisi s’inscrit sans
débats. Je songe bien vaguement que je destine mon instant perçu à je ne sais
quelle composition future de mes vues ; et qu’après un temps incertain,
une sorte de Jugement Dernier appellera devant leur auteur l’ensemble de ces
petites créatures mentales, pour remettre les unes au néant et construire au
moyen des autres l’édifice de ce que j’ai voulu. » (Analecta, Gallimard, 1935, p. 13)
→ faut-il préciser que, mutatis mutandis,
ces propos me font penser à ce travail du flotoir,
à deux différences importantes près (et en disant que bien entendu toute idée
de comparaison est à exclure), l’heure de rédaction, bien plus aléatoire pour
moi et le fait que chez Valéry, à ma connaissance, entrent très peu en compte
les livres et pensées des autres, alors que ce flotoir ne vit que d’eux. Mais qu’ils sont parlants les mots de germe, de petites créatures mentales, d’embryons
d’idées.
Manière d’avancer aussi, de peu mais en s’appuyant comme sur autant de pierres
de gué, sur les notes & remarques des autres.
Apprentissage des langues
Serait-il possible que passé un certain stade d’apprentissage d’une langue
étrangère, quelque chose bascule dans l’esprit et la mémoire de telle sorte que
les mots nouveaux viennent s’enregistrer presqu’automatiquement, dans un
processus comparable à celui de la découverte des mots par le tout petit enfant ?
Je remarque en tous cas une amélioration assez spectaculaire de ma capacité à
retenir du vocabulaire allemand nouveau. Cela tient peut-être aussi au fait que
mon sens de la langue progresse, à force de lectures quotidiennes, voire
pluriquotidiennes (via notamment les fils RSS d’actualités en allemand, qui
truffent mes autres fils en anglais et en français), d’écoutes de la radio ?
→ la question qui est ici posée est : y a-t-il quelque chose de commun
entre l’acquisition du langage par l’enfant, l’extension progressive de son
vocabulaire (je me souviens avoir listé à un moment donné les mots dits par P. toute
petite) et l’apprentissage d’une langue dite étrangère, par un adolescent ou un
adulte ?
Et si ce sont deux processus très différents, est-il possible qu’un certain
degré d’imprégnation par la langue nouvelle finisse par déclencher des
processus mis en œuvre dans le tout jeune âge lors du développement du langage ?
(beau sujet de thèse non ?)
Minima Moralia
Extrêmement frappée de ce que les propos d’Adorno semblent parfois avoir
été écrits aujourd’hui… notamment dans ses considérations sur la manière d’être
et de vivre, sur la technique, « l’inhumanitté du progrès et le
dépérissement du sujet » en un « monde où la domination règne
ouvertement, sans médiation » et où « depuis longtemps il y a bien
pire à craindre que la mort. » (Theodor W. Adorno, Minima Moralia, Réflexions sur la vie mutilée, Petite Bibliothèque
Payot, 2003, p. 42, 44 et 45)
Ai curieusement pensé à plusieurs reprises à La Bruyère, le lisant. Ce
rapprochement a-t-il jamais été fait ?
Nadia Boulanger
Je n’ai pas fini d’extraire le beau livre de Nadia Boulanger, ses
entretiens (ou reconstitution d’entretiens) avec Bruno Monsaingeon. Et
précisément sur la question de l’apprentissage, avec ses trois points-clés.
Pour elle bien sûr il s’agit de l’apprentissage, ô combien exigeant, de la
musique, dans son ensemble, théorie et pratique mais il m’a semblé que ses
propos pouvaient enrichir toute réflexion sur l’éducation à quoi que ce soit…
Sous le surtitre un tantinet désuet de « Les Vertus », elle s’arrête
en effet à trois d’entre elles, l’attention, le désir et la mémoire.
L’attention (Nadia Boulanger)
Elle raconte comment elle a eu la chance d’être élevée par une mère « invraisemblablement
intelligente » mais qui l’ « aimait assez pour être impitoyable dans
ses jugements » (31). Cette mère ne supportait pas le manque d’attention « sans
laquelle il n’y a aucune prise de conscience possible de soi-même ».
→ Attention, concentration, deux « vertus » similaires dans leurs
effets sans doute et qui devraient être remises au centre du jeu, à une époque
où tout excite (au sens presqu’électrique du mot) la conscience et où tout se
conjugue (on peut dire aussi tout est fait) pour la distraire en permanence, la
détourner de son objet. Les éducateurs se plaignent d’une baisse du temps d’attention
consécutif disponible chez les enfants, semble-t-il. Alors que, dit Nadia
Boulanger « il y a chez certains une telle force de concentration que tout
prend de l’importance »
→ j’adhère totalement à cette idée et peut-être immodestement, il me semble que
c’est une force dont je dispose ! Mais ne faut-il pas aussi inverser la
proposition, par concentration tout devient important, ou bien parce que l’on
pressent que tout est important ou que l’on a peur de perdre, de manquer quelque
chose, qui peut être une information vitale, on en vient à développer sa
concentration. Qui au fond serait une capacité dérivée de l’aguet de l’animal
qui ne peut se permettre d’être distrait dans son attention aux bruits, odeurs,
mouvements anormaux ? Nadia Boulanger en vient ainsi à distinguer les êtres à partir de cette
capacité d’attention au monde « qui donne aux uns une marge extraordinaire
d’activité, et qui fait des autres [...] des dormeurs ». Elle va plus loin encore : « il me semble que l’attention est l’état qui
nous permet de percevoir ce qui doit être » (34). Elle évoque
Rostropovitch répétant pour Tosca et lui disant que pour lui chaque note était
un essentiel (on pense à Célibidache).
Le désir (Nadia Boulanger)
Mais sans le désir, nul apprentissage possible. Sans doute ce qu’on appelle
aujourd’hui la motivation. Mot un peu trop connoté efficacité productive
peut-être mais qui implique l’idée d’un mouvement, d’une aimantation. Aimer
aimante ! « Sommes-nous susceptibles d’avoir un désir et un sens de
la découverte permanente ? » demande la grande pédagogue.
→ Or il me semble que le mécanisme du désir, comme parfois celui de l’appétit
(c’est un peu la même chose, sans doute) est faussé, voire perverti et parfois
irrémédiablement : à la fois par une sollicitation trop intense qui finit
par engendrer une sorte de tétanie et par une réponse trop rapide, sur le mode « tout
tout de suite ». Savoir jouer avec le désir est le but du marketing, il
suffit de penser à ces campements de plusieurs jours devant les magasins d’une
certaine marque américaine pour avoir un certain téléphone qui sera disponible
peu après pour tout le monde…. Dérèglement, à n’en pas douter.
Mais elles sont loin de ces zones dangereuses, les préconisations de Nadia
Boulanger qui cite Valéry : « il dépend de celui qui passe que je
sois tombe ou trésor. Ceci dépend de
toi, ami, n’entre pas sans désir ».
→ Au bord du livre, au bord de la musique, mais aussi au bord de l’effort pour,
ne pas entrer sans désir. Si le désir est faible, le résultat sera nul. Serait-ce
pour cela que les choses finissent par décanter quand on vieillit et que l’on
en vient à se centrer sur quelques domaines de prédilection ? Jeune, on a
tendance à tout embrasser, plus tard la force du désir vers telle ou telle
région de la connaissance spécialise, endigue le désir, l’oriente plus
généreusement et efficacement vers certains domaines.
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