Une
approche par éclats (Bernard Noël, Pascal Quignard)
Dans son Livre de l’oubli Bernard Noël adopte une démarche qui est un peu du
même type que celle de Pascal Quignard, comme si l’écrivain sculptait petit à
petit un thème par éclats successifs. Et de même qu’en lisant Valéry ou
Quignard, on peut être touché profondément par certaines notes et ne pas du
tout entrer dans d’autres (en particulier quand elles adoptent la très
difficile forme de l’aphorisme, il faudra y revenir), chez Bernard Noël
certaines notes vibrent immédiatement et d’autres restent lettres mortes, en
tous cas lors du premier « passage ».
On peut relever une petite allusion à un personnage ancien (Césaire
d’Heisterbach, moine cistercien du XIIIe siècle p. 27) qui fait en effet très fortement penser à la
pratique de Quignard. Mais j’ai personnellement le sentiment de quelque chose
de plus viscéralement humain chez Bernard Noël.
Par moments dans ce livre, des passages très étranges de type demi
hallucinatoire. On se demande s'ils sont rêves ? (22 et 23)
Du corps
Le thème du corps toujours, chez
Bernard Noël : « que savons-nous de notre corps ? Et des
nerfs ? Et de la pensée ? », (21) avec cette liaison forte entre
les nerfs et la pensée, la pensée qui pourrait bien n’être que du nerf !
« Le corps a oublié sa formation », nous avons oublié, nous dit
Bernard Noël presque tout ce qui nous constitue, tout ce dont nous sommes
faits, au plus intime « et l’insensé vient alors de ce que l’espace
mental, en se rabattant sur le corps qui le produit, semble créer une illusion
d’organes, dont l’observation est aussi l’oubli… » (22)
→ ce texte engendre souvent ces phrases déstabilisantes que l’on commence dans
le confort d’une pensée solide qui soudain se défait en butant sur quelque
chose qui ne peut vraiment s’appréhender. Et la force de Bernard Noël est de
susciter ce sentiment de ce qui se dérobe et qui est à la fois le cœur de la
littérature et de l’art et l’œil du cyclone de toute vie. Une tache aveugle, un
point noir, peut-être même un trou noir, autour duquel le reste gravite. La
mort. Toujours oubliée. Car « la matière travaille à se comprendre, mais
en produisant l'intelligible, elle fait oublier un état premier au profit d'un
second, également matériel, mais d'une matière plus fine. L'oubli dissimule que
cet état second n'est pas final » (27)
De l’oubli et de la mort
Et bien entendu, cette méditation
sur l’oubli ne peut pas ne pas être une méditation sur la mort et sur la
disparition : « Les morts sont plus nombreux que les vivants. Les
pensées mortes, elles aussi, sont plus nombreuses que les vivantes. La terre
ensevelit moins de morts que l'oubli. » (24)
→ et il est étrange que je transcrive ici cette citation alors que j’écoute la Messe en si de Bach qui m’a toujours
donné le sentiment d’être le chœur des voix disparues (mais sans aucune
tristesse).
La courbure de l’espace (avec
Bernard Noël)
Et en cette même page la
formulation de l’intuition présente dès le tout début de la lecture du
livre : l’impossibilité à appréhender l’oubli. Sœur de celle à appréhender
la mort par la pensée. « Si j’essaie de me représenter l’oubli, je pense à
quelqu’un, à quelque chose que j’ai oubliés ; autrement dit j’essaie de me
souvenir de l’oublié ! Il faut sortir du mot, puis penser l’absence que ce
mot barrait ; mais comment penser ce qui n’est pas ? Et qui, tout en
n’étant pas, ne nie pas ce qui est, mais en est à la fois l’avenir et le
passé » (27)
→ L'oubli serait comme la mort un impossible à (se) figurer parce que le
figurer serait être sa proie donc disparaître.
Ou bien encore : « Ce que le mot “oubli” ne peut pas dire, c’est
l’oubli, et voilà pourquoi je ne peux pas penser l’oubli, mais seulement tenter
son approche. » (31)
Mais l’auteur apporte ici une précision, de taille ! « L'oubli est le
contraire du néant. Il est la positivé de l'absence. » (28)
→ En ce sens sans doute qu'il correspond à un ex plein. Il est une forme peut
être qui n'a plus de contenu. Cela que l'on éprouve quand on est mis par autrui
devant un fait incontestable mais que l'on a complètement oublié. Quelque chose
qui est vidé de sa substance mais qui a une forme. Comme la coquille d’un
animal… C'est la courbure de l'espace intérieur qui atteste d'une masse qui le
déforme (où l’on retrouve les comparaisons avec les hypothèses de la
cosmologie).
Poésie
« L’écriture est l'expérience
de l'oubli. » (28)
→ davantage envie de laisser cette phrase vibrer, longuement, de la répéter, de
la ruminer que de la gloser, nécessairement de façon partielle et de la vider
ainsi de son potentiel énorme.
zen et terrible (B. Noël)
« Oublie-toi toi-même, et tu
ne seras que qui tu es » (34)
Le temps et l’histoire (Bernard
Noël, Roman Opalka)
Encore une note de très longue
portée, qui fait de ce livre un livre à garder à portée de main, à ouvrir
aléatoirement, à méditer. Un livre auquel revenir. « quand l’homme vivait
dans le temps, et non pas dans l’histoire, le passé n’était qu’un
grenier. »
→ cette opposition du temps et de l’histoire, difficile à penser pour le
non-philosophe, mais qui est très éclairée par l’autre livre de Bernard Noël
qui sort simultanément chez P.O.L., Le
roman d’un être qui porte sur le travail de Roman Opalka, immense
méditation sur le temps (L’œuvre du peintre et le livre du poète sont immense
méditation sur le temps).
Phosphorescence crépusculaire (B.
Noël)
Bernard Noël évoque ce phénomène
d’une accumulation de la lumière diurne dans le corps des choses, phénomène que
j’avais découvert, il y a très longtemps, dans une note du journal de Jünger où
il parlait des géraniums comme accumulateurs
de lumière. Depuis, je l’ai constaté de très nombreuses fois, cette sorte
de phosphorescence auratique autour des géraniums, lorsque le jour s’en va. « Lumière
du soir : les choses rendent du soleil au soleil absent – ainsi
l’oubli… » : pour moi c’est d’une beauté à couper le souffle. Pourrait-on
dire que quelques très rares poèmes rendent du soleil au soleil absent ?
Gramsci
Et en bruit de fond, un de ces
souvenirs insistant qu'on fait semblant de ne pas entendre pour des raisons
complexes, le mot Gramsci, une
histoire de bout de la langue, une
certitude quant à l'éditeur, un effleurement de Noël, une fausse localisation dans
la bibliothèque qui entraîne vers Dupin et Fourcade. Puis sur l'iPad la requête
« Gramsci + P.O.L. » et la
réponse, immédiate : « le syndrome de Gramsci », titre de
Bernard Noël paru en 1994 qui atteste d'une constante préoccupation de Bernard
Noël pour l'oubli qui est l'autre nom de la mort. Et qui atteste aussi des
curieux mécanismes de la mémoire et de l’oubli chez moi et de la permanence de
cette question puisque je retrouve dans des notes du flotoir en 2000 un long
développement sur la question, avec allusion au livre de Bernard Noël et un
large extrait de celui-ci : « bref, je parlais dans l'atmosphère de
détente et de confiance que j'ai dite, quand ma phrase -une phrase, je le
répète, commencée dans l'élan de la conversation - s'est cassée sur un
gouffre…Et le comble, voyez-vous, c'est que le manque, que le trou, que la
chute ont eu pour raison la brusque absence dans ma mémoire du nom de Gramsci
[...] plus tard, retiré dans ma chambre, j'ai interrogé ce trou [...]et je n'ai
réussi qu'à tituber au bord d'un cratère d'autant plus dangereux qu'il n'était
pas éruptif mais implosif. » (B. Noël, Le Syndrome de Gramsci, P.O.L.,
1994, p. 12)
Où est l’œuvre d’art ? (Opalka)
Le livre de Bernard Noël monte donc
sans suture, en une seule coulée matérialisée sur la page par un bloc de texte
de 19 lignes, sans doute lui-même en quelque sorte mimétique de la toile
d’Opalka, ses observations très détaillées sur le peintre à l’œuvre, sur
l’atelier, sur le cadre très précis dans lequel œuvre Opalka et les réflexions
de ce dernier sur son concept.
Ce qui amène à se poser la question de tout l’environnement au sens le plus
large de l’œuvre d’art. La toile est-elle isolée, telle qu’on la voit la
plupart du temps dans les musées ? Ou bien tout ce qui l’a produite, ce
qui l’entoure en fait-il partie ? Par exemple ici toute la démarche d'Opalka
et sa logique implacable et très conceptuelle semblent faire partie intégrante
de l'œuvre.
Et qu’en est-il de la fascination que cela exerce et plus encore de la trace
que cela laisse dans l’esprit, de telle sorte qu’il y est comme ramené
régulièrement comme par une main très douce ?
Bernard Noël évoque l’évolution du projet depuis les chiffres blancs sur le
fond noir jusqu'au blanc sur blanc dans une forme de disparition qui est le
point de visée de l’œuvre (évoqué aussi l’accompagnement par l'enregistrement
vocal des chiffres.)
Comme la collecte de bruits de cœur de Boltanski.
L’effet d’accumulation joue sans doute, qui renvoie à cette donnée essentielle
de l’humanité : le nombre, le nombre immense des êtres humains, l’éphémère
de leur passage et pourtant la trace, la trace du temps qui a conduit Opalka à
réduire son œuvre à l’écriture de nombres, depuis le « 1 » tracé en
1965 jusqu’à « 5 607 249 »
qui sera le dernier qu’il aura inscrit avec sa toile.
Lorsque Bernard Noël le rencontre dans son atelier, à plusieurs reprises, en
1985, il en est à 3 803 227…
(il y aura d’autres rencontres, en 1990, 1996..)
Et je reviens sur le travail de Fanny
Aboulker, évoquée dès 2005 dans Le
flotoir.
Flotoir, 23 janvier 2005 : « une jeune fille a entrepris depuis
quelques années d’écrire un à un les chiffres de 1 à 6 000 000 en
mémoire des juifs massacrés par les nazis. En hommage aussi à sa grand-mère,
rescapée des camps [...] La jeune fille écrit environ 1000 chiffres chaque
jour, impeccablement, à l’encre bleue, bleu [...] la couleur utilisée le plus souvent pour
le tatouage du numéro sur la peau des déportés.
De la monotonie
Posée ici, inévitablement la
question de la répétition et de la variation parfois infime mais inhérente à
l'idée même de répétition. « Quelqu’un qui me regarderait faire, dit
Opalka, pourrait penser que je suis dans une monotonie terrifiante mais dans
cette apparente monotonie il y a des émotions extraordinaires ». Plus loin
il explique comment chaque chiffre, chaque tracé est différent. Un
rapprochement alors fort, pour moi, d'Opalka
et de Phil Glass. Dont tant décrient la monotonie, ignorant l’émotion que peut
susciter cette répétition infimement variée, notamment par le rythme….
Et cette belle réponse (25) de Bernard Noël sur la monotonie « Les lignes
d'un livre ont elles jamais paru monotones à l’œil d’un lecteur ».
Quand Opalka dit « les premiers pinceaux sont perdus » (24) on pense
à l'enfance comme premiers pinceaux à jamais perdus et d'autant qu'on vient de
lire le livre sur l'oubli de Bernard Noël. Il faut savoir que le peintre prend
un pinceau neuf chaque fois qu’il aborde un nouveau détail et qu’il numérote et conserve les pinceaux. Et aussi que
chaque soir, il met une chemise blanche, toujours la même et qu’il se
photographie, toujours strictement au même endroit, avec la même lumière,
devant le détail en cours. »
Trouvé en ligne cette vidéo
conservée par l’Ina qui explique bien la démarche du peintre.
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