Lectures
Un très intéressant article du Monde (mais pilule amère de la hausse
brutale de 20 centimes du journal, désormais à 1,80€ !) qui recense treize
tournants mondiaux attendus en 2013. Beaucoup de données ne m’étaient pas
connues : la future et proche indépendance énergétique des USA grâce (?) au
gaz de schiste, la montée en puissance du continent africain, la bascule
chinoise de la production à la consommation, etc. – les deux premiers chapitres
en français du Ciel divisé de C. Wolf
qui me font prendre conscience que j’ai compris à 70% le texte allemand, d’où
une certaine satisfaction ‑ Le Roman d’un
être d’Opalka.
Écoute
Hier soir passé un excellent
moment, souvent très joyeux, à écouter la
mise en ondes radiophoniques de L’Ode à
la ligne 29 des autobus parisiens de Jacques Roubaud. Cela fourmille d’allusions,
avec caricature parfois très drôle de vers de mirlitons, inversions nom et
adjectifs, digressions en tous genres qui sont d’ailleurs dites par plusieurs
comédiens différents, de même que dans le livre, elles sont traitées dans des
couleurs différentes. Je me souviens de ce passage d’un des volumes du cycle "Le
Grand Incendie de Londres", où Roubaud disait qu’il n’obtiendrait jamais du
Seuil une typographie en plusieurs couleurs ! il l’a obtenue depuis de
plusieurs éditeurs courageux, ici Attila (dont j’ai vu hier un des animateurs
sur Arte, à l’occasion de la sortie d’un
texte de Ludwig Hohl, Paris 1926). Mais aussi les éditions Nous (Kyrielle) ou les regrettées éditions Inventaire/Invention.
Ne pas être dupe (notre
traçabilité !)
Savoir que notre histoire
personnelle est désormais aussi traçable
que celle du bœuf dans notre assiette et aussi décryptable que le génome humain,
même si comme l’auteur le précise dans le début de son article, on reste
émerveillé par les possibilités du web : hier récupération en quelques
secondes d’une partition de Haydn, installée dans l’iPad et déjà sur le pupitre
du piano, achat de disques à environ 6€ pièce, consultation à plusieurs
reprises pour vérifier l’orthographe d’un nom propre, la référence d’un livre, échanges
de courriels d’une richesse incroyable pour la pensée et le cœur, etc. etc.
Mais, mais, mais…
« Le web, "le" web n'est plus aujourd'hui ce réseau de réseau,
non propriétaire, sans droits d'accès. [...] "la plus grande partie du
cyberespace est un monde fermé, propriété, contrôlé par le marketing, régi par
un carcan de normes arbitraires, de lois liberticides et de technologies "privatives".
Un monde hyperterritorialisé sous le contrôle de quelques multinationales."
La question n'est pas que le web soit devenu un média de masse, la question
n'est pas non plus celle de la concentration dans ce secteur, la question n'est
même pas celle de la neutralité des tuyaux (quoique), la question n'est surtout
pas de savoir s'il faut avoir peur du web ou d'internet [...] La question c'est
de savoir ce qui change dans un monde de 2 milliards de personnes connectées,
lorsque la moitié d'entre elles sont inscrites sur un site qui décide seul
de ce qui est ou non conforme à "sa" morale. La question est de
savoir ce que devient la culture quand 2 marchands à la lettre A de l'annuaire
décident seuls des restrictions d'usage que nous pourrons faire de biens
culturels pourtant dûment acquittés. La question est de savoir ce que devient
l'imaginaire d'un collectif de 2 milliards d'individus connectés lorsque qu'un seul
acteur est en capacité de formuler des réponses à des questions qui ne sont pas
posées.
La question est celle de savoir si l'utopie du web peut raisonnablement
basculer vers une dystopie. La question est de savoir si cela est possible. Se
poser cette question pourrait très largement suffire à permettre d'y répondre
par la négative. La question est aujourd'hui se savoir qui sont ceux qui se
posent cette question. La question est de savoir s'ils sont suffisamment
audibles. » (source)
→ il faut sans cesse mettre en regard cette puissance d’Internet en termes de
suivi, de contrôle, d’espionnage de l’individu et la manière de fonctionner de
certains régimes, pas si loin dans le temps, Stasi par exemple. Puissances de l’argent
aussi aujourd’hui. Oui un marchand à la
lettre A de l’annuaire a engrangé quelque part que vous aimez les
pantoufles chaudes, Haydn et Walter Benjamin (votre chance c’est que de cela il
ne peut pas faire grand-chose, car c’est un peu atypique)
La conscience de la fin (Opalka et Bernard Noël)
est très forte chez Opalka (au
sujet de toute son entreprise, voir ici) :
« un dernier point dit-il reste à évoquer une chose qui accompagne toute
la réalisation du programme c’est la satisfaction du créateur qui approche peu
à peu de l’achèvement de sa démarche et de l’angoisse de sa propre fin que
matérialisera un dernier détail non terminé ce d’étail-là donnera pour la
première fois au non-fini le sens du fini parce que cette ultime signification
était prévue dès que j’ai posé sur la toile le premier nombre aucun autre
artiste n’a jamais prévu que l’interruption d’une œuvre par la mort puisse être
un élément de création » (97)
→ et dans ces pages-là de reparler de la question de l’émotion, par exemple
celle, un peu mystérieuse tout de même pour le lecteur, que lui procure la
pensée de « sept fois sept ! Autrement dit 7 777 777, qu’il
associe à un grand âge et qu’en fait il n’atteindra jamais puisque le dernier
nombre écrit sera 5 607 249 : « sept fois sept me donne une
telle émotion que je peux tomber mort devant ce nombre il représente la
situation où le vieillissement et la longueur du trajet parcouru rendront
physiquement et mentalement son émotion insupportable et dangereuse. »
(105).
Dans les pages lues hier soir, Bernard Noël compte : le nombre de lignes d’un
« détail », qui tourne autour de 500, le nombre de nombres par
tableau, la hauteur des lignes, 4 à 5 mm (voir ici).
→ Il y a tout de même quelque chose d’étonnant à voir comme l’abstraction
apparemment la plus extrême peut se charger de vie et d’émotion : « ça
avance à travers une phrase qui n’a pas de point pas de virgule et qui s’élargit
s’élargit dans une émotion incomparable ». Et une fois encore s’impose la
comparaison entre l’entreprise de Bernard Noël dans cette coulée de texte sans
point ni virgule, en blocs justifiés de longueurs identiques (possiblement
homothétiques des toiles d’Opalka ?), seulement ponctué de loin en loin
par la date des visites à t’atelier et le dire d’Opalka : « c’est une
unité qui ne se sépare plus et qui produit un sens un seul entre le nombre que
j’écris et le premier il y a une relation constante comme il y a une relation
constante entre le présent et le début de notre vie sans cesse nous nous
séparons de nous-même et sans cesse nous nous rencontrons avec nous-même il y a
un perpétuel changement et une relation ininterrompue avec la naissance »
(117)
Et après s'être livré à ces différentes occupations de comptage, Bernard Noël
écrit que ce comptage n'est sans doute
qu'une façon de frapper à la porte du
travail (113)
→ magnifique formule que ce « frapper à la porte du travail » qui me
semble être aussi ma démarche tant dans Poezibao
qui s’oriente vers une interrogation toujours plus poussé du travail de la
création qu’avec ces journaux de lecture du Flotoir….
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