Des
états de la matière
tout à fait intéressée par cet
article :
“Forget solid, liquid, and gas: there are in fact more than 500 phases of
matter. In a major paper in today's issue of Science, Perimeter Faculty member
Xiao-Gang Wen reveals a modern reclassification of all of them. Using modern
mathematics, Wen and collaborators reveal a new system which can, at last,
successfully classify symmetry-protected phases of matter. Their new
classification system will provide insight about these quantum phases of
matter, which may in turn increase our ability to design states of matter for
use in superconductors or quantum computers. This paper, titled,
"Symmetry-Protected Topological Orders in Interacting Bosonic
Systems," is a revealing look at the intricate and fascinating world of
quantum entanglement, and an important step toward a modern reclassification of
all phases of matter.” (plus ici)
→ je trouve passionnante cette idée de multiples états de la matière, non plus
trois ou quatre, liquide, solide, gaz, plasma, mais des centaines ; je
serais bien sûr incapable de dire pourquoi, mais je sens comme une adéquation
avec la forme de recherche qui est la mienne, qui a trait sans doute à la
variation, fut-elle infime, autour du même, à la variation en général, en
musique et en litterature en particulier. C’est aussi une façon de dire la
complexité du monde et son organisation sous-jacente qui n’a sans doute rien à
voir avec nos schémas simplifiés et parfois simplistes, mais qui est une
organisation tout de même (voir les théories du chaos ?)
La pensée comme une exploration (Isabelle
Pariente-Butterlin)
D’un article d’Isabelle Pariente-Butterlin, article que
je me permets de gloser au fur et à mesure de son déroulement (ses propos sont
en italiques)
— on régresse très vite dans la compréhension d'un problème ou d'un auteur, si
on l'abandonne quelque temps. On retourne en arrière. Il faut quelques jours
pour se remettre au même niveau de compréhension, puis de nouveau, pour pouvoir
avancer.
→ Souvent constaté qu’il me fallait écrire à chaud, dans l’aura de la lecture, que ce soit celle d’un livre, comme celle d’une
lettre.
Il semblerait qu’il y ait (je parle exclusivement pour moi ici) une sorte
d’inflammation au contact du texte, flambée de réactions qui n’est pas pérenne. Non seulement elle n’est pas
pérenne, mais en plus, je l’ai souvent dit, le texte peut susciter à quelques
heures d’intervalle des réactions diverses. Certains pensent que cela signifie
que le texte ne tient pas, qu’il faut l’éprouver dans la durée et le suivre
uniquement si son effet (essentiel, l’effet d’une œuvre d’art sur soi) perdure.
Je ne suis pas sûre d’être en accord avec cette pensée, car je crois que compte
aussi cette figure étrange qui se forme au contact du texte, une figure souvent
fugace, fragile à laquelle il importe de donner rapidement un corps, par
quelques mots ou remarques, un peu comme on le fait pour un rêve.
— J'en ai conclu qu'il fallait entraîner
ses phrases et sa pensée chaque jour. Comme au violon. Même si je suis piètre
violoniste, je m'entraîne chaque jour. Répéter une phrase inlassablement ne m'a
jamais ennuyée, à la grande surprise de mon professeur, parce que c'est
exactement ce que j'aime faire sur une phrase d'un philosophe.
→ je ne peux qu’être infiniment sensible à ce rapprochement entre le travail de
la pensée, parfois sur une seule phrase et la pratique instrumentale… la
répétition n’est pas ici négative, elle est comme une série de pas, de sauts,
pour aller de l’avant, pour adopter la phrase poétique, musicale, philosophique,
voire même la tournure dans une langue étrangère. La rumination… je sais que
dans certaines traditions religieuses, on ressasse indéfiniment les mêmes
phrases et qu’on peut en extraire toujours autre chose. Je crois que les Juifs
sont particulièrement attachés à cette pratique de la rumination et de l’exégèse
infinie du texte.
— C'est la raison pour laquelle j'écris
constamment, régulièrement, obstinément [...] J'ai parfois l'impression, pour
continuer dans la comparaison avec la musique, d'improviser un air ici [site Aux bords des mondes]. Il y a tout le travail de répétition, de
préparation, de lecture, de recherche, qui est fait en amont, et
l'improvisation aux bords des mondes, de temps en temps, parce que c'est un
autre style d'exercice. À côté des grands concerts académiques et solennels que
sont les colloques et les articles, qui mettent en place un autre rapport à la
pensée, que je ne renie pas. Car dresser des oppositions ne m'intéresse pas
autant que de comprendre la fluidité des formes et de nos situations.
→ pour moi, la part professionnelle ici évoquée par Isabelle Pariente-Butterlin
ne joue pas. Mais l’obstination à écrire, je la connais, bien sûr, avec l’idée
que c’est indispensable à la conduite de la pensée, de l’évolution des projets
et des idées. Et important pour saisir, comprendre
la fluidité et la complexité des formes et des situations, tenter d’en
percevoir, à chaque fois, le caractère vivant ou non-vivant.
— Bien sûr, il faut, pour penser, des
distinctions et des oppositions conceptuelles. Il y a un apprentissage intense
à en faire, jamais fini, toujours en extension, qui est comme la technique de
la pensée. Exactement comme pour apprendre la musique il y a une technique et
des gestes à incorporer à sa propre main (je parle de la main gauche, puisque
je fais du violon, et elle apprend autre chose que ce que le poignet droit
apprend, d'autant plus que la musique vient de l'archet). On ne sait absolument
pas comment on apprend l'écart entre la troisième et la cinquième position,
mais il s'incorpore à soi, on le trouve, et on le connaît. De même qu'on sait
quel écart il faut entre les doigts pour jouer un fa ou un fa dièse. On ne sait
pas comment on le sait. Mais la main et l'oreille le savent. Et tout d'un coup
le geste se simplifie.
Exactement comme la pensée, tout d'un coup, prend forme et se simplifie. Moins
le geste porte la trace de tous les efforts qui l'ont précédé, plus juste il
est. Au violon comme dans la pensée. Et comme dans l'écriture, que je ne
dissocie pas d'elle.
→ rien à « gloser », faire un rapprochement avec certains des propos
de Celibidache ou du pianiste Afanassiev repris dans ce Flotoir ; et
simplement profiter de l’expérience d’une autre pratique instrumentale que la
mienne, mais qui me touche de près pour des raisons personnelles et musicales.
Et admirer la beauté vitalisante de cet article.
Compter et conter (Bernard Noël)
Je m’engage dans la lecture en simultané des deux livres de Bernard Noël,
qui viennent de paraître chez P.O.L., Le
Livre de l’oubli et Le Roman d’un
être (axé autour sur la figure du peintre Opalka)
« L'usage normal de la langue :
compter et conter. L'écriture est fondée sur un détournement originel qui
s'oublie tellement en lui-même qu'elle cherchera toujours d'où elle est vient (Bernard
Noël in Le livre de l'oubli, p.7)
Oubli et vertige (B. Noël)
« La langue éprouve devant
l'oubli un tel vertige que la langue tombe, mais cette chute la remet dans la
bouche, tout humide de salive périssable. (9)
→ Lisant Noël sur l'oubli, on se rend compte
qu'on est devant une sorte de paradoxe. Car comment parler de l'oubli, de ce
qui n'est plus, ce qui n'est pas. Une figure en creux, une figure qui se
dérobe.
De telle sorte que quand on lit ce texte, quand on lit ce livre, on rencontre à
chaque occurrence du mot oubli, une
sorte de trou dans le texte, quelque chose qui se dérobe, un vertige, en effet et qui rend la lecture
extrêmement problématique, concrètement problématique (ce n’est en rien une
critique négative, bien au contraire). Le mot oubli se dérobe constamment à l’approche, à la compréhension.
La citation de Bernard Noël dit très bien ce double mouvement, vertige mais un
vertige productif en quelque sorte, qui réarme la pensée dans le même temps
qu’il la désarme.
Dimensions de l’oubli (B. Noël)
L’oubli excède largement notre
petite unité individuelle. Son territoire, prévient Bernard Noël, ne se
« confond pas avec celui de l’inconscient [...] qui n’est que la
« couche superficielle de l’oubli, car l’oubli n’a pas été oublié que par
moi. Il faut imaginer l’oubli à l’échelle de l’espèce, un inconscient stratifié
dans le système nerveux, dans le cerveau… Le corps est un terrain archéologique
mais comment le fouiller ? »
→ essentielle cette ouverture de l’être et partant de la création sur quelque
chose qui excède infiniment la minuscule échelle individuelle et ouvre sur
cette nappe phréatique de l’inconscient collectif, nourrie de cet oubli
universel qui est sans doute la condition de la vie, oubli des origines, de la
provenance, oubli aussi, par refoulement, de tout ce que la fondation des
sociétés humaines a impliqué de violence. (14)
Travail de la poésie (B. Noël)
« Le poète vise l'oublié : il
le désigne et parfois l'articule, mais ce n'est pas pour l'offrir au savoir »
(15)
Posé ici comme balise, mais la fin de la citation reste énigmatique. Si ce
n’est pas pour l’offrir au savoir, quel est la destination, le but de cette
désignation ? S’agit-il d’aller repêcher un oublié et de le remettre au
jour (on pourrait penser ici à certains aspects de la méthode de Patrick
Beurard-Valdoye) ou bien s’agit-il seulement de désigner un territoire
inaccessible mais qui existe, dont il ne faut pas oublier l’existence.
→ curieusement lisant ce livre, on est traversé constamment d’analogies avec ce
que l’on sait ou ne sait pas de l’univers (cosmologie) : trous noirs, bien
sûr, lumière fossile, etc.
De la nature de la pensée
(Bernard Noël)
Bernard Noël suit avec les mots sa
main qui écrit : « des images passent, très vite. Si je les fixais, les
mots viendraient dessus, sans doute. Les images pré-pensent quelque chose – une
chose dont je ne me souviens pas. » (16)
Beaucoup d'éléments sont problématiques dans cette citation. Cette préexistence
des images, par exemple. Est-elle propre ici au processus de création de B.N.,
en est-il toujours ainsi pour lui, ou bien encore est-elle universelle ?
L’image est-elle première par rapport à la pensée abstraite ? On se dit
qu’il faudrait expérimenter, comme quand on lit Jean-François Billeter qui
d’ailleurs y invite explicitement : « Souvent mes idées sont plutôt des observations.
J'observe ce qui se passe. Au lieu d'essayer de comprendre les problèmes dont
discutent les philosophes, j'ai pris le parti de m'intéresser aux phénomènes
que je puis observer moi-même, les plus familiers, ceux qui forment « l’infiniment
proche et le presque immédiat » (Un
Paradigme, p. 10)
De la douceur de l’oubli (B.
Noël)
« La conscience de l'oubli
ouvre un espace où je communique en douceur avec.... Où la communication est
semblable à la limpidité de l'air. Dans le visible, je vois l'invisible, et c'est
l'espace même – et il est l'être de ce qui n'est pas. » (17)
→ superbe intuition de cette douceur
de l’oubli, comme un monde d’ouate, feutré, une matière en elle-même, une sorte
de cocon dans les bras duquel nous reposons tous. Par quoi nous sommes en
partie fondés, à l’échelle personnelle et à l’échelle de l’espèce. Nos
racines d’oubli.
De la puissance de l’œuvre (B.
Noël)
« La sensibilité à ce qui fut
ouvre une dimension, qui dilate le présent : elle l’arrache à la linéarité
du passé-présent-futur. Cette sensibilité donne à l’œuvre écrite avec elle une
puissance réelle : l’obscur de
la limpidité. » (19)
→ on verra que la lecture du deuxième livre de Bernard Noël, celui qui tourne
autour de l’œuvre d’Opalka est une forte réflexion sur le temps. Et il faut
sans doute aussi redouter une atténuation considérable de la « sensibilité
à ce qui fut », en particulier dans le domaine de l’art, mais aussi de la
vie quotidienne, où l’immersion dans l’immédiat, avec passé et futur courts et
strictement personnels, empêche une vraie inscription dans la durée, qui fasse
sens.
→ et écrivant cela, l’andantino de la
sonate de Schubert, en la majeur, D. 959, par Murray Perahia. Résonance intense
avec cette réflexion, dans le suspens de cette mélodie, non pas au-dessus d’un
vide-néant mais d’une sorte d’absence vivant de ce qui fut, précisément.
Opalka & Bernard Noël, Pénétrer dans le temps
Le deuxième livre de Bernard Noël, Le Roman d’un être semble dédié au
peintre Opalka.
« La vie commence et l’ignore d’où son penchant à l’illusion il faut
s’arrêter il faut pénétrer dans le temps ». (Le Roman d’un être, p. 7)
→ évident écho avec Le Livre de l’Oubli.
→ Et en quelque sorte posé ce qui va être un thème central, sinon le thème
central : pénétrer dans le temps,
et on pressent que pour cette visée Bernard Noël a trouvé une sorte de chemin,
de vecteur, de véhicule : l’œuvre d’Opalka qui depuis 1965 aligne un à un
des chiffres sur des toiles qu’il appelle des détails. On sent aussi que vont
s’entremêler la réflexion de Bernard Noël et le travail d’Opalka, dont on va
vite comprendre que l’écrivain l’observe, très minutieusement, que le peintre
le commente et que dans ce triple mouvement se construit petit à petit une
vraie représentation possible du temps.
→ et la forme choisie par Bernard Noël, le texte en bloc justifié, de longueur
égale sur chaque page et sans ponctuation. Une forme peut-être aussi de
représentation du temps ? Une sorte de mimétique avec les
« détails » d’Opalka, qui précise lui-même la dimension constante de
ses toiles, 196 x 135 cm, dimension qu’il rapporte à celle de son propre corps.
Écrire peindre, Opalka Noël
« le mouvement est celui de
l'écriture » (11) dit B. Noël qui regarde Opalka peindre. Des chiffres en
blanc sur fond blanc. L’écrivain est bien dans l’atelier du peintre, il voit
l’œuvre en train de se faire. Opalka vient de lui expliquer sa démarche, la
façon dont elle s’est imposée à lui : « j’étais peintre j’ai voulu
faire quelque chose où le rapport de la vie et de l’art serait plus engagé que
dans la peinture » (9) et il ajoute un peu plus tard : « je
porte mon concept je l’ai fixé pour toute mon existence c’est pour moi l’idée
la plus adéquate à la vie un sfumato de notre limite. » (12)
Le vif du sujet, le temps
(Bernard Noël et Opalka)
Mes « détails » dit
Opalka « visualisent ce phénomène vital moi aussi toujours le même jamais
le même c’est la situation de toute chose mais elle n’est pas visible chaque
détail porte la trace du temps chez Pollock il y a également cette trace mais
on ne peut la dire son trajet est un chaos » (13) →Bernard Noël arrime
sans suture les propos d'Opalka et sa description du peintre au travail. Il y a
comme une volubilité d'Opalka versus la présence de l’écrivain qui est en fait
un regard qui enregistre avec une extrême précision.
→ Quid de ce très étrange nom de détails
qu’Opalka donne à ses toiles. Toujours donc rigoureusement de la même taille.
196 sur 135. Et selon son estimation au nombre d’une dizaine par an. Vertige
des chiffres, qui donnent aussi une matérialité un peu hallucinatoire au temps :
le nombre de toiles, le nombre de pinceaux, le nombre de chiffres, mais aussi
le temps passé à.
Et le chemin de la couleur, fond noir à l’origine et chiffres blancs, puis le
gris et puis l’idée du « un pour cent » (qu’il faudra préciser, je ne
la comprends pas bien) qui mène à l’invisibilité totale des chiffres peints (le
premier détail a été peint en 1965 et ces visites à l’atelier de Bernard Noël
se situent en 1985). Conscient d’aller vers cette future invisibilité, Opalka a
commencé à faire des enregistrements vocaux « la voix me dira alors où j’en
suis puisqu’on ne verra plus rien ».(17)
→ chemin qui se terminera par la mort du peintre, le 16 Août 2011, sur le
chiffre 5607249 (source)
→ et la forte réminiscence, une fois encore, de l’entreprise à toute autre
visée de la « jeune fille aux nombres », Fanny
Aboulker, qui mène la tâche d’écrire jour après jour les nombres de un à
six millions en mémoire des juifs exterminés par les nazis. (voir @6millions)
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