Fa mineur (avec Claude Mouchard et Murray Perahia)
À l’instant écoutant le 26ème
disque du coffret Perahia, l’oreille tirée,
un sentiment indéfinissable et qu’il ne faut sans doute pas tenter de définir
et la petite voix intérieure qui dit « je suis sûre qu’on est en fa mineur ».
Vérification faite, oui ! La Fantaisie en fa mineur de Chopin. N’ai pas
encore compris la raison de cet attrait irrésistible pour cette tonalité, ce
sentiment d’être chez soi l’entendant. D’autant qu’il y a une sorte de
voisinage, qui je crois ne s’explique pas sur le plan strictement musical, avec
les tonalités que je ne peux dire voisines
puisqu’en musique cela décrit quelque chose de bien précis, mais tout
simplement proche sur le clavier : fa# mineur, sol mineur par exemple…
Quelle est/serait l’expérience princeps ? Ou bien me faut-il encore une
fois m’en référer à cette vieille idée déjà dite plusieurs fois ici, que nos
corps sont accordés sur une certaine tonalité, autour de certaines fréquences.
Tout cela plus que vague, imprécis et sans doute faux sur le plan scientifique…
Et dans ce halo de pensée, la rencontre
avec cet extrait des notes
de Claude Mouchard que je suis en train de préparer pour Poezibao :
« Phrases substantiellement avides du point d’individuation de chacun...
Comme une aisselle végétale animale qui se cache, se déchire... Là où une
fourchure dangereuse se fait à partir de l’obscurité-continuité animale-humaine
qui aura été nécessaire, en ou pour chacun, à la vie.
C’est de là que sourd continument (imprévisiblement) pour chacun du désir qui
se singularisera, le définira... (dans un passage de la continuité à la
solitude insurmontable), qui sera sa « position » non choisie
« dans la vie » – à l’aveugle,
parmi les autres... »
Sa tonalité : ce point d’individuation,
microréalisations infiniment rares, partielles, dans un océan de répétition, de
mimétisme, de trahison de soi ? Un fugitif précipité de temps à autre ? Rendu possible parfois par l’écriture,
la lecture, la musique ?
Et quelle admiration pour le pianiste : 1. savoir ce que l’on veut faire
(ce n’est pas du tout évident, il en va de toute la connaissance contextuelle,
du dosage des éléments, de la construction de la pièce, de son déroulement de
bout en bout, cette tension dont Celibidache soulignait dans son livre le
caractère indispensable) ; 2. Et s’être donné les moyens de le faire (la
technique, mais qui n’est pas tant question de virtuosité pure que là aussi, de
dosage, de toucher, de possibilités presqu’infinies de varier les attaques, les
couleurs, le poids sur les notes, le phrasé, et tout cela dans le respect de la
partition et de ce qu’on peut savoir de la volonté du compositeur).
Relevés (chez Fred Griot, avec Serge Pey)
« mon poème n'est
pas fait pour être compris mais il est fait pour comprendre. »
Serge Pey – avertissement d’incendie
Ai arrimé au flotoir cette assertion de Pey, car je voudrais tenter
de la vérifier concrètement, m’en servir comme outil, voir si elle est
opérante. Elle est citée dans les notes publiées aujourd'hui par Fred Griot.
En lisant (Canetti)
« Cet écrivailleur sur tout et
sur rien, qu’a-t-il donc de si important à dire à personne ».
→ Aïe !
En lisant (Canetti encore)
« On ne saurait penser
statistiquement ; dès lors qu’il s’agit de questions plus profondes, toute
méthode statistique est vaine. Il faut que je continue d’avoir le courage de
choisir ce qui me paraît important et significatif. Il faut que je prenne le
risque d’être traité d’ignorant par tous les spécialistes de toutes les
branches. (Notes de Hampstead, trad. Walter
Weideli, Albin Michel, 1997, p. 27)
→ avoir le courage de sa recherche, même si elle est totalement
imprécise, tenter de se caler, comme on le ferait dans le brouillard, sur ce
petit point qui rougeoie et qui attire. Non pas suivre (mais c’est si difficile),
plutôt tenter de percevoir ce qui véritablement aimante. Il est vraisemblable
que c’est très précis, même si c’est minuscule et alors que nous sommes si
rarement dans l’état d’exigence qui nous permettrait de le percevoir et nous
aiderait surtout à ne pas prendre des vessies pour des lanternes.
C’est en cela que j’aime ces remarques de Canetti où il décrit sa recherche, en
s’adressant à lui-même la parole, avec à la fois bienveillance et fermeté sans
illusions.
De la bibliothèque (Canetti)
« Ma bibliothèque, faite de
milliers de livres, dont je me proposais la lecture, augmente dix fois plus
vite que je ne saurais lire. J’ai essayé de l’élargir en une sorte d’univers où
je trouverai tout. Mais cet univers est pris d’une expansion vertigineuse. Il
ne connaît aucun repos, et je ressens sa croissance dans ma propre chair »
(ibid. p. 27)
→ quelle reconnaissance à Canetti pour cette vérité : le rapport physique
avec les livres, croissance de sa propre chair. Ce sentiment si souvent d’être
écrasée par la masse des livres. Livres non choisis, ceux que je reçois, dont
beaucoup cependant me comblent (un somptueux et énorme Ginsberg bilingue ce
matin !) ce qui accroît encore la difficulté, ceux que j’achète, emprunte,
sans jamais pouvoir retenir ce geste-là qui me porte vers le livre, avec l’impression
chaque fois que ce livre est essentiel… à quoi ? « Mieux vaudrait
peut-être te contenter d’aligner des mots (puisqu’il te faut des mots), mais tu
cherches toujours un sens, comme si
ce que tu inventes pouvait donner à l’univers un sens qu’il n’a pas. « (ibid.
28)
→ et on pourrait ajouter, comme si ce sens, déjà si fragile, évanescent pour
toi, pouvait en quoi que ce soit concerner autrui. Impartageable recherche ?
Des poètes (rire avec
Canetti)
et comment ne pas retenir cela :
« il collectionne ses poètes comme des papillons, et ils se transforment
sous ses doigts en une seule chenille. » (28)
→ Processionnaire ?
Du temps (à cause de Canetti)
Étrange expérience à l’instant, de
lire Canetti comme s’il venait d’écrire ce que je lis, que je m’approprie et
rends complètement contemporain par cette appropriation, de le lire disant « depuis
1944, soit depuis seize ans… », sursaut, impression que quelque chose
cloche, puis vertige et double projection en avant et en arrière, ce temps-là,
si proche, si loin, et les dates inscrites ici, ce vendredi 7 décembre 2012,
son acuité d’aujourd’hui, son destin d’effacement et de disparition. Se
souvenir peut-être ici de ce que l’on dit de l’inconscient, que pour lui le
temps n’existe pas… une part essentielle de nous-même n’a pas le temps !
Et à bien y réfléchir, que de décalages intérieurs entre différentes
temporalités.
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