Du flotoir
J’aime bien cette formule de
Prigent relevée dans un article de Bruno Fern à propos du petit opuscule que l’écrivain a produit à
l’occasion du don de ses archives à l’Imec : « Un livre tient pour
autant qu’un phrasé, semblable à nul autre, y lie l’hétérogénéité du matériau
documentaire (l’histoire, la culture, les affects, les fantasmes, les temps et
les espaces divers) et la complexité formelle (intertextualité, montage,
disparate générique, malaxage rythmique).»
→ J’aimerais pouvoir en dire autant du flotoir,
au matériau si hétérogène en apparence : qu’il tienne par un phrasé… je
n’en dis pas plus.
Des pop-ups
Repensé à ces dépliements dans les
pages de certains livres d’enfants, il paraît qu’on appelle ça des pop-ups… traversée par l’idée soudaine
d’une collection de livres à pop-ups, à dépliements (ce mot tellement plus beau
que cet affreux pop-up !) puis
réalisé qu’en fait, toute lecture est dépliement, dépliement du texte au-dessus
de lui-même, engendrant une sorte de chimère, de figure, toujours singulière,
produit de ma lecture, fortement différente de celle d’autrui. Rouvrir un livre
autrefois lu c’est en déplier de nouveau les dépliements antérieurs, retrouver
les traces des plis (parfois matérialisés par les parties soulignées !!!)
Méthode
Je réfléchis à ma méthode de
travail, pour chacun des dialogues qui se nouent, tous autour de questions qui
me paraissent très importantes. Comment faire pour que l’essentiel soit
préservé, que soit évitée une forme de noyade dans la masse énorme des mails. Dialogues
et/ou conversations. S’interroger sur la nature de chacun de ces échanges n’est
pas anodin. Et ne prend bien sûr pas en compte la dimension affective, humaine.
De la perte (Matthieu Gosztola)
« Les réalités restituées dans
le champ de nos vies par les mots sont la lumière d’étoiles mortes. À chaque
fois qu’une réalité paraît, dans l’enceinte du poème, c’est pour nous dire
qu’elle n’est plus. Et pourtant, et c’est là le plus important, cet aveu de son
absence, de sa perte, a lieu précisément au moment de l’acmé de son
existence. »
Matthieu Gosztola, dans un article à propos de la poésie d’Yves di Manno pour Poezibao.
Agnès Varda
… sur France Culture qui parle des
œuvres sur lesquelles elle travaille actuellement et dont l’une vient d’être
acquise par le musée Paul Valéry à Sète (Alice et les vaches blanches, portrait
à volets vidéo, 2011). Elle décrit : un tirage noir et blanc au centre de
l’installation et sur les côtés une vidéo en volets sans rien au centre. Se
trouvent ainsi mêlés la fixité de l’image photographique et le mouvement de la vidéo. Cela
brouille les genres et notre esprit tellement habitué aux catégories bien
définies en est troublé. Ce qui est fixe semble bouger, ce qui est mouvant
semble se figer. Une fois encore, ici attesté, ce besoin contemporain de
transgresser les genres, de les mélanger, de les jouer les uns contre les
autres ou de les faire jouer les uns avec les autres. Je ne m’aventurerai pas à
chercher des exemples dans l’art contemporain que je connais trop mal, mais
plutôt du côté de la littérature, où tant d’écrivains semblent désireux de
sortir des cadres qui les étouffent : le roman, le récit, la nouvelle, le
poème, pour aboutir à des compositions dont le degré de mélange des genres
définis est variable mais évident…. peut-être aussi que la conscience moderne
est aux prises avec un tel afflux de données qu’elle est obligée d’inventer ou
de rechercher dans les œuvres des formes qui soient susceptibles d’accueillir
ces flux complexes, mouvants, hétérogènes, instables, mais vivants alors que
les formes plus fixes les figent, les dévitalisent en les
« purifiant » peut-être de soi-disant scories qui leur sont
essentiels. Les milieux trop homogènes sont trop déphasés par rapport à la
réalité contemporaine.
A propos de Poezibao : sortir sans
sortir ?
Et dans ce contexte je recopie ici
un très beau mail d'un ami qui fait écho aux réflexions en cours sur le
travail des sites : comment évolue et va évoluer Poezibao, comment se développe le flotoir… ? Poezibao
dont je souhaite qu’il quitte la fonction de chambre d’enregistrement qui a
beaucoup été la sienne. Ce qui était justifié à la fois par la visée
personnelle et partageable d’embrasser aussi largement que possible le
territoire de la poésie contemporaine. Mais qui aujourd’hui semble, presque
naturellement, s’orienter selon une autre visée, le questionnement des
processus de la création. Donner à lire encore, largement, de la poésie, mais
aussi chercher par les entretiens, les notes, les feuilletons, des dialogues, à
travailler tout l’entour, de la genèse à la réception, du texte poétique. Ce
qui le suscite, ce qui le justifie, ce qui permet éventuellement de le juger,
avec tous les enjeux créatifs qui sont à l’œuvre. Comment il est accueilli ou
rejeté et pourquoi.
Cet ami donc qui m’écrivait hier :
« c'est précisément de ces difficultés que tu sembles ressentir et qui
s'expriment parfois dans le flotoir que je souhaitais te parler, de
ta volonté de garder un cap qui soit libre et non dépendant - même des règles
que tu te serais créées ou des regards qui seraient portés sur le site - ainsi
que de la façon dont chaque texte que tu ajoutes cherche à se dégager du précédent
sans le renier ni le nier. Poezibao invente quelque chose, sur plusieurs
fronts, crée un genre nouveau peut-être, parce qu'une seule personne l'anime
(au sens fort), et je crois que la liberté est le seul critère qui permette à
cet organisme en croissance de vivre. C'est ce qui en fait quelque chose
d'unique, ni un blog, ni une revue, ni un journal, ni une anthologie, ni une
recension mais un organisme s'accroissant à son propre rythme dans des
directions différentes, selon des nécessités qui lui sont propres mais qui se
manifestent de plus en plus clairement (à tes yeux aussi) : qui convergent
toutes quant à leur enjeu... "profond" ou "secret". C'est
ce que j'en perçois. [...] tout communique de façon cohérente, organique à présent, que la tentative
se déploie dans toute son ampleur. »
Ami qui ajoute : « Le poète que je garde à l'esprit [...] celui donc
que je brandirai aujourd'hui comme bannière, [...] sera Gherasim Luca, champion
toutes catégories de la non récupération, de l'irrattrapable, et tout
simplement de ce qui (nous) meut. Le mot d'ordre : rester vivant, rester
"hors", ouvrir... »
Beethoven par Perahia
Disque n° 32 du coffret Perahia :
les sonates de Beethoven n°17 en ré mineur, « La Tempête », n°18 en
mi bémol majeur, et 26 également en mi bémol majeur, « Les Adieux ».
Quelque chose me parle intensément dans ces interprétations. Peut-être que je ressens
une forme d’humanité plus fraternelle, ici, que dans d’autres interprétations
(Brendel par exemple). Le disque que j’écoute en travaillant me « tire
constamment l’oreille » et plus intéressant peut-être ici, il (me)
communique une forme d’énergie très particulière, qui n’a rien d’une énergie
d’excitation, mais plutôt une énergie d’allant, d’élan, une forme d’emportement
mais très doux et très convaincant, qui dirait d’aller, d’aller de l’avant sans
crainte. Sentiment qu’ici quelqu’un me parle, qui est à la fois le compositeur
Beethoven, descendu de son piédestal sans doute grâce à l’interprète Murray
Perahia, qu’ils s’adressent à moi et à moi seule et en même temps et sans
contradiction à tous (ce que l’on me disait de Dieu quand j’étais enfant et qui
me touchait beaucoup). C’est bien sûr incompréhensible sur le plan de la
logique. C’est sans doute à mettre en rapport avec cette si belle remarque de Marc
Dugardin confiant son sentiment que parfois la
musique nous écoute. Elle vient en tous cas trouver en nous quelque chose
qui lui répond avec une parfaite adéquation, comme si elle était destinée et
uniquement destinée à cette part de nous-mêmes. Et si la métaphore de la clé et
de la serrure rôde dans les parages, c’est bien qu’il s’agit d’une forme
d’ouverture, c’est une ouverture qui est ainsi donnée, un canal pour quelque
chose de vitalisant.
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