Emaz et Tarn
Je relis, gorge serrée par l’émotion, les notes de Planche, qu’Antoine Emaz me donne en feuilleton pour Poezibao. Et dans le même temps je lis
Tarn, poésie très philosophique, très critique, et j’aime ce contraste et
j’aime pouvoir aimer les deux, la simplicité presque nue de certaines remarques
d’Antoine Emaz dans ces notes (mais je sais aussi la complexité réelle et le
niveau de pensée qu’il y a dans toute son œuvre et ses poèmes) et l’élaboration
distante, d’où l’émotion semble absente (ce sera à vérifier) des poèmes de Tarn
traduits par Auxeméry, en ce beau livre publié par Philippe Lorrain (Vif Éditions).
Antoine Emaz
Je relève dans le feuilleton du
lundi 14 janvier :
« Fin de la relecture de Cambouis.
Content. Étroite bande passante de ce livre. Je crois que le lecteur accrochera
ou non sur le ton au bout de quelques
pages. Ou bien il acceptera que ce ne soit qu’un ensemble de notes, ou bien il
considérera que cela se situe au-dessous de sa demande intellectuelle minimum.
Mais il y a bien du miroitement dans ce livre, comme dans vivre. Le quotidien
jouxte la réflexion, le complexe voisine avec le très simple, le sourire avec
le sérieux. » (source)
→ une fois de plus, je pense au flotoir,
que ces phrases invitent à se développer selon cet axe qui mêle le quotidien et
la réflexion, le complexe et le simple et si possible le sourire avec le
sérieux !
Écoute, Perahia et Latry
Après plusieurs disques de concertos, qui me touchent moins (la forme sans
doute plus que l’interprétation ?), je continue mon exploration du coffret
Perahia que je mène de front avec d’autres écoutes, notamment le très beau
coffret de l’œuvre d’orgue intégrale de Messiaen par Olivier Latry.
J’écoute le CD 39, le « récital d’Aldeburgh » (donné semble-t-il en
1989) et en particulier, qui me saisissent dès les premières notes, les « Variations
en do mineur sur un thème original » de Beethoven : clarté de
l’élocution, force des phrasés, contrastes que je comprends d’autant mieux que
je travaille en ce moment le premier mouvement de la 5ème sonate et que je suis
toujours étonnée par la force des contrastes chez Beethoven où l’affirmation
presque brutale alterne à deux mesures de distance avec la douceur la plus inouïe….
Et hier, longuement, Messiaen donc et en particulier « Les Corps glorieux ».
Là aussi contrastes très marqués entre des pages monumentales et de longs, très
longs, très extatiques moments où la musique bouge à peine, selon ces modes et
ces couleurs si particuliers chez Messiaen, engendrant un sentiment de
contemplation même pour qui n’est pas dans la perspective, hautement
spirituelle qui est celle de Messiaen. Comme chez Bach, cette relation entre la
foi et la musique mais de telle manière que ces œuvres accueillent dans cette
aura-là ceux-là mêmes qui en sont métaphysiquement très loin. Se souvenir de la
célèbre boutade de Cioran : S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est
bien Dieu. ! Ce que j’apprécie aussi c’est que ces deux musiciens
permettent d’accéder aux textes sacrés qui sont souvent une splendeur mais qui
ont été si mal filtrés et tant déformés par les églises qu’on s’en sent souvent
rejeté au lieu de les considérer comme des trésors au même titre que La Chanson de Roland ou L’Épopée de Gilgamesh.
À noter, les très belles analyses de chaque œuvre de Messiaen par Gilles
Cantagrel, dans son Guide de la musique d’orgue,
paru en 1991 chez Fayard, qui vient de connaître une nouvelle
édition
Fixation du temps
J’avais relevé l’autre jour le propos
d’Antoine Emaz sur la voix qui fixe le
temps. Il arrive en effet que dans la musique entendue au présent, sous les
notes, en arrière, au fond d’elles, on entende autre chose, oui, du temps, de
l’autrefois. Ainsi de ce début de la douzième rhapsodie hongroise de Liszt joué
par Perahia toujours dans ce même disque 39. J’ai entendu en même temps,
exactement en même temps, dans l’attaque des premières notes, péremptoire, de
l’œuvre, celle de Cziffra (en 1956), qui fut le pianiste par lequel j’ai
découvert ces rhapsodies dans ma jeunesse. Découverte vécue alors dans une
forme d’enthousiasme que je pourrais résumer à cette formule : on peut faire ça avec un piano… ! L’expérience
de ces premiers disques qui furent si déterminants dans l’envie de continuer,
fut-ce mal et surtout très modestement, la pratique de l’instrument, à cet âge
(vers 12 ans) où tant et tant ferment définitivement le couvercle du piano.
Comprendre que ce qui est parfois ressenti si fortement aujourd'hui, à savoir un
sentiment d’écrasement, du fait de sa profonde et totale incompétence eu égard
à celle de ces immenses maîtres (et même celle des petits maîtres, pour peu qu’ils
soient professionnels), ne fut en rien éprouvé en ce temps-là où, en toute
méconnaissance de cause, l’emporta une furieuse envie de « faire
pareil » comme disent les enfants !!!!
Rachmaninov
Je suis moins convaincue par les Rachmaninov de Perahia (4 études-tableaux
dans ce disque), sans doute parce que je n’y sens pas l’expression de l’âme slave à laquelle mon amie S.
formée à Moscou au conservatoire Tchaïkovski m’a rendue sensible… en revanche
hier soir entendu un peu par hasard sur France Musique des préludes de
Rachmaninov par un tout jeune homme (21 ans), français, Guillaume Vincent qui m’ont fait
une très forte impression.
Deux esprits libres
Hier soir, débuté deux livres, l’un après l’autre : LTI, la langue du IIIème Reich de Victor
Klemperer, que j’ai été très étonnée de ne pas trouver à la bibliothèque de l’Institut
Goethe mais qui existe en poche et Comment
lire de Ezra Pound, dans une nouvelle traduction de Philippe Mikriammos
(livre qui a été l’objet d’une note
de lecture d’Auxeméry sur le site hier).
Dans les deux cas, une forte présence de l’auteur, qui affirme une voix
singulière, complètement à l’écart des pensées dominantes, en marge, mais
puissante. Une liberté qui frappe et qui permet de se rendre compte à quel
point elle est sans doute absente de la plupart des livres que l’on a entre les
mains aujourd’hui. Comme si ceux-là n’avaient rien à attendre de la société ou plus
rien à perdre.
Victor Klemperer
qui est le cousin du chef d’orchestre Otto Klemperer est un juif qui a
passé toute la guerre en Allemagne et qui dès le début du nazisme, sans doute
en raison de son métier de philologue, a décidé de faire des relevés de ce qui
changeait dans la langue allemande. Il dressa ainsi un très frappant état de ce
que fut la LTI, Lingua Tertii Imperii
Sa femme était « aryenne » et c’est à ce titre qu’il ne fut ni
déporté ni exterminé même si leur mariage exposait sa femme à maintes brimades
et représailles. Il souligne l’héroïsme de cette dernière qui malgré les
pressions a toujours refusé de renier leur mariage. Autre fait frappant :
il n’a dû son salut qu’au bombardement de Dresde, car il était sur le point d’être
arrêté puisqu’en février les juifs protégés par un mariage mixte sont à leur
tour convoqués….
Remarquable préface de Sonia Combe qui en une poignée de pages réussit à
dresser un portrait de Klemperer et à le situer dans son contexte, jusque sa
vie en RDA (et là je retrouve un aspect découvert chez Christa Wolf, l’attrait
pour cette Allemagne-là et ce qu’elle semblait promettre à la fin de la guerre…).
Pound
lui d’emblée s’en prend aux professeurs de littérature et aux universitaires
d’une façon assez violente mais très drôle, Pound qui prévient le lecteur qu’il
ne cherche pas à « l’embrouiller en lui faisant lire plus de livres, mais
à lui en faire moins, avec un plus grand profit. » (Ezra Pound, Comment lire, traduit de l’anglais par
Philippe Mikriammos, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 12)
→ une bonne petite claque non ? Moins mais mieux… ou plus, toujours et
toujours plus vite et en survol avec quelques piqués ? Cruel dilemme. Une seule réponse, tenter de
conjuguer les deux…. beaucoup de lectures plus ou moins rapides et en même
temps, quelques lectures approfondies ?
Et puis pour qui se trouve si souvent confrontée au problème du choix pour
l’anthologie dite permanente, comment ne pas épingler ici cela : « il
me vint à l’idée que la meilleure histoire de la littérature, en particulier la
poésie, serait une anthologie de douze volumes où chaque poème ne serait pas
choisi uniquement parce qu’il est joli ou qu’il plait à Tante Hepsy, mais parce
qu’il contient une invention, un apport spécifique à l’art de l’expression
verbale. » (14)
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