Échos
Tapant un poème
de Lorine Niedecker pour Poezibao, je prends conscience à quel point des
échos, intimes, personnels, sont engendrés par certains poèmes pourtant écrits
à des années et des kilomètres de distance. Serait-ce une des articulations
profondes de la poésie, aller chercher en chacun ce fond à la fois très intime,
très personnel et quelque chose qui le relie au monde et à l’humanité.
Et cherchant quel mot utiliser pour parler de la communauté humaine, je réalise
qu’il est très difficile d’en trouver un qui convienne, tant ils sont tous usés
ou connotés : frères par exemple ne me semble plus utilisable…
Pourquoi ? (ma lecture de LTI de Klemperer est un peu comme une
révélation, au sens photographique, c’est à dire qu’elle met en lumière, au
jour, en évidence, un très grand nombre de questions latentes sur ce que
disent les mots, leur utilisation, leur agencement (le mot langue lui-même
est-il encore fréquentable ? !)
Butor, chez Claro
Claro qui évoque une conférence donnée par Michel Butor à Paris vendredi
soir dernier (source)
« Butor retrace alors la genèse de son œuvre après Degrés [...] Il
évoque Niagara, son arrivée aux chutes, "les branches des arbres entourés
d'un manchon de glace", "les blocs de glace qui tombent des
arbres", et déjà c'est l'univers sonore qui s'impose dans son récit. Car à
peine arrivé, la vision laisse vite la place à l'audition, tant MB est
"frappé du son de ce lieu". Butor comprend que ce voyage est un
voyage "à l'intérieur du son". Une expérience dynamique. "Se promener
à l'intérieur d'un espace où je faisais changer le son en bougeant". Ainsi
naît le projet 6 810 000 litres d'eau par seconde, d'une simple
constatation sonore, alors qu'on aurait pu penser que le spéculaire allait
l'emporter. Non, ce sont les voix des chutes qui mettent en branle le musicien
Butor, et le décident à orchestrer la grande partition américaine de Niagara. »
→ toujours heureuse de voir évoquer Butor, un des très grands de ce temps et
sans doute trop peu considéré comme tel. J’avais entrepris de collectionner
tous ses livres mais bien entendu, j’ai dû m’arrêter assez vite (une bonne
centaine de livres tout de même, donc sans doute à peu près 10% de tout ce
qu’il a publié, puisqu’on pense qu’il y a plus de 1000 livres). Et la dimension
sonore et musicale de son œuvre, qui l’a mené par exemple vers son
extraordinaire livre sur les Variations Diabelli de Beethoven (voir ma note sur le site
concerto.net)
Nostalgie du vinyle, oui mais
Bien amusée par un compte rendu de lecture sur un livre compilant des
reproductions de disques vinyles exceptionnels (les galettes vinyles elles-mêmes
et pas les pochettes). Et comme d’habitude, grand regret qu’il n’y ait pas de
musique classique, car je donnerai cher pour revoir certaines pochettes des
premiers disques que j’ai possédés. « En tournant les pages colorées d'Extraordinary Records, [...]
l'étonnement scopique est quelquefois distrait par de singulières sensations.
On se souvient avec le nez. On se rappelle du microsillon noir accroché par le
saphir d'un Teppaz Oscar et de l'odeur de bakélite. On voit la pochette de Sgt.
Pepper's avec son décor de feu d'artifices et l'on sent, ce que sentir veut
dire, le chaud parfum du tourne-disque. Machines désuètes. » (source)
→ et que dire de l’odeur des bandes magnétiques et de la fascination de vumètres
permettant de régler l’accord de
réception des radios étrangères et lointaines… Hilversum, Sottens, Beromunster
→ l’article poursuit sur une intéressante analyse du mp3 et de l’immense
déperdition qu’il engendre, ce qui renvoie à ces recherches récentes qui tendraient
à prouver que cela altérerait même le système auditif, qui deviendrait
paresseux à ne plus saisir ces fréquences élevées ou basses, riches, qui sont
compressées par le format dont le but ultime, il ne faut pas l’oublier, est de
réduire la place occupée par les fichiers et certainement pas de donner une
image plus fidèle de la musique. Qui parle encore, sauf dans de petites niches très
spécialisées, souvent occupées plus par des techniciens que par des mélomanes,
de Haute-Fidélité
→ mais quid de cet étonnement scopique !!??
Et de cette formule, ailleurs dans l’article : « Outre que le
format de compression MP3 est une théorie inaudible pour toute oreille méritant
ce nom ». La Revue des Ressources me semble en général d’un meilleur niveau
de langue.
Perahia
Je trouve Perahia miraculeux dans ces deux mazurkas de Chopin ! :
fa mineur op. 7/3 et la mineur op. 17/4. Les premières notes de celle en fa
mineur sont comme spectrales, elles font froid dans le dos ; elles sont reprises
sur huit mesures pianissimo sotto voce, fa mi bécarre do, avec une
sorte de contre-thème et tout à coup, complètement inattendu dans ce paysage
désolé, le début réel de la mazurka piano
con anima. La pièce est très brève et
ces deux entités semblent disputer une sorte de partie, le thème plus joyeux et
le thème sombre. Richesse inouïe en quatorze lignes de musique, moins de cent
mesures… et en écho ces mots de Pound, cités récemment dans ce Flotoir : « peut-être la
musique est-elle le pont entre la conscience et l’univers de la non-pensée
sensible ou même insensible »
Pound
Très décapant ce livre de Pound (Comment
lire) ! Cette liberté totale d’esprit et de ton fait un bien fou et
une fois encore permet de se rendre compte du « correct » à l’œuvre partout
de nos jours ! Il se dit lui-même « extrêmement iconoclaste ».
Le livre est une petite merveille de présentation, de traduction et d’édition. Un
fort appareil de notes permet de comprendre toutes sortes d’allusions (on
regrette que ces notes ne soient pas signalées, très discrètement, dans le
corps du texte : je les ai découvertes une fois ma lecture achevée !).
Et la quatrième de couverture dégage bien les idées forces de Pound : « la
poésie est universelle et commence avec la poésie chinoise ancienne ;
traduire, traduire encore, traduire toujours (“tout âge prétendument grand est
un âge de traduction”) ; apprendre à “charger de sens au plus haut degré
le langage”. Et tailler dru dans “le business de la fioritura”… »
Des langues (Pound)
« [Je] ne donne aucunement à entendre qu’un homme de notre temps
puisse penser avec une seule langue [...] Les Français qui ne savent pas un mot
d’anglais pâtissent d’une aussi grande carence que les Américains qui ne
connaissent pas un traître mot de français. Frayer avec eux vous laisse une
moitié de la pensée au point mort. [...] les différentes langues ont mis au
point certains mécanismes de communication et de transcription. Aucune langue n’est
complète » et il parle plus loin de Proust assimilant Henry James « pour
enfoncer certaines cloisons françaises en carton-pâte » (Comment lire, traduction Philippe
Mikriammos, p. 52)
→ toujours cette idée que le poète est très souvent, (nécessairement ?) aussi
un traducteur… il s’agit sans doute d’aller interroger au plus près d’autres
manières de dire, d’autres mécanismes de communication
et de transcription, de sortir du local
de sa propre langue ?
→ et cette autre idée, très présente en ces temps de commémoration du traité de
l’Elysée de 1963, que l’apprentissage d’une autre langue n’est pas seulement
utilitaire (voyage, travail), que c’est aussi un agrandissement potentiel de la
pensée.
Des poèmes allemands appris par cœur
(Pound)
« C’est ce que nous commençons par faire quand, enfants, nous
apprenons par cœur des vers de Goethe ou de Heine. Soit dit en passant, cette
manière de faire nous laisse à jamais une aune pour mesurer (a) un certain type de vers, (b) la langue allemande – de sorte que
[... ] nous n’oubliions jamais complètement le sentiment de cette langue. »
→ si on le lit bien, il faudrait imprégner les jeunes enfants, dans le
primaire, de toutes sortes de poèmes dans toutes sortes de langues :
allemand, anglais, italien, espagnol, portugais, etc. On peut sans doute aussi
le faire à la maison, via de nombreux disques, souvent bien faits, de comptines
et chansons en langue étrangère. Je pense ici à ce disque
pour le domaine allemand.
→ cela correspond complètement à mon expérience. Cet allemand de l’adolescence,
assez solide, est la base sur laquelle je construis mon nouvel apprentissage de
la langue et il en est considérablement facilité. Comme si certains modèles ou patterns,
étaient restés présents. Il en va de même à mon sens pour la musique : un
minimum d’apprentissage dans l’enfance aidera considérablement celui qui s’y
remettra plus tard (ce serait même peut-être indispensable ?). Et aussi
cette dure constatation que ce qui n’a pas été acquis dans la jeunesse, par
exemple une vraie formation de l’oreille, est très difficile à récupérer à l’âge
adulte !!!!
Pound et « sa base minimale
…d'une éducation saine et libérale en
matière de belles lettres. » Selon lui ce que tout étudiant devrait
connaître : Confucius, Homère, Ovide, un recueil de chansons provençales,
Dante, Villon, Voltaire (une incursion dans ses écrits critiques précise-t-il),
Stendhal, Flaubert, Gautier, Corbière, Rimbaud. Et d’ajouter qu’après ce
programme qui « n’a pas de quoi surcharger de travail l’étudiant qui fait
ses trois ou quatre ans », ce dernier, après cette inoculation, pourra être « exposé sans risque » à la
modernité ou à toute autre forme de littérature » : (55)
Ces idées de Pound pourraient faire l’objet d’un entretien croisé avec Auxeméry
et Yves di Manno qui prépare actuellement la réédition, considérablement revue,
de l’édition Flammarion des Cantos.
Des gens célèbres (Adorno)
et revenir à Adorno et ses Minima
Moralia venant de Pound ne paraît pas si étrange ! Même décalage
considérable par rapport au système ! Et je suis toujours frappée par le
caractère tellement actuel, prémonitoire, des propos d’Adorno. Par exemple :
« Les gens célèbres ne sont pas à l’aise. Ils se transforment en
marchandises, étrangers à eux-mêmes, ils sont comme morts. À force de soins
prétentieux donnés à leur auréole, ils gaspillent l’énergie désintéressée qui,
seule, est susceptible de perdurer ». (136)
→ et ce qui est passionnant c’est que ces mots concluent toute une réflexion de
deux pages environ, intitulée Mort de l’immortalité
et fondée sur Flaubert « dont on dit qu’il méprisait la gloire qui fut l’enjeu
de sa vie entière ».
→ noter cette double occurrence de Flaubert chez deux « étrangers »,
un Américain et un Allemand et l’importance qu’ils lui accordent.
Morale et style (Adorno)
C’est le titre du paragraphe suivant (n°64) des Minima Moralia « tout écrivain s’aperçoit que plus il s’exprime
avec précision, conscience et sobriété, plus le produit littéraire passe pour
obscur » et il ajoute « la négligence qui entraîne à se laisser
porter par le courant familier du langage passe pour le signe de la pertinence
et du contact : on sait ce que l’on veut parce que l’on sait ce que
veulent les autres » et enfin troisième temps de la vraie claque de ces
propos, tant pour le critique que pour l’écrivain : « Considérer l’objet
plutôt que la communication au moment où l’on s’exprime, éveille la suspicion :
tout ce qui est spécifique, non emprunté à des schémas préexistants, paraît
inconsidéré, symptôme d’excentricité, voire de confusion » (137)
→ et là, en tête soudain, les innombrables cabales, scandales accueillant des œuvres
vraiment nouvelles, peinture, musique, littérature. Une incompréhension qui est
naturelle et que seuls quelques grands esprits sont capables de dépasser. Peut-être
dirait Pound parce qu’ils ont lu Confucius, Homère, Ovide, des chansons
provençales (compléter !)
Du travail de connaissance
Articuler l’intuition, l’impulsion vers ce qui se présente et la méthode, l’organisation
pour ne jamais se dire : c’est trop.
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