France Musique, l’Oreille sensible et le flotoir
Joie très profonde ce matin à la découverte de l’émission de
L’Oreille sensible qui m’a été
consacrée aujourd’hui par David Christoffel sur France Musique (autre
lien). Autour du flotoir plus
précisément, aux liens et résonances que j’y établis entre la musique et la
littérature en particulier. Une approche d’une grande subtilité et profondeur avec plusieurs citations ! Et en complément la sonate "Les Adieux" de Beethoven par Murray Perahia.
L’intelligence lettrée commune (Deguy et
sa méthode)
Continuant donc le feuilletage, le survol, l’approfondissement local de
telle ou telle page d’Écologiques de
Michel Deguy, ce passage qui éclaire bien sa façon de procéder et sa méthode
(avec là encore quelques analogies, modestes, avec la façon d’œuvrer du flotoir, en tous cas pour ce qui est, ici
de la permission que je me donne de m’emparer de telle ou telle écriture, ou pensée,
ou musique et d’en dire ce qu’elles me font) :
« Je me sers de la philosophie,
dit Deguy, [...] je cherche à lui emprunter des concepts techniques (ou, disons
plus calmement, des notions lourdes, chargées par des générations de reprises
entre philosophes) avec légèreté, c’est-à-dire en reversant leur littéralité,
dépouillée des bibliothèques de commentaires, presque naïvement auscultée,
comme la première fois, à l’intelligence lettrée commune, en “littérature”, en
vue de parler des choses plus intensément et plus rigoureusement. » (Écologiques, p. 52)
→ reconnaissance ici à Michel Deguy pour cette intelligence lettrée commune, avec l’idée que chacun devrait oser,
au-delà de l’intimidation qui émane trop souvent des savants, s’approprier les
livres, les œuvres, en vue d’y trouver quelque chose qui le nourrisse. Idéalement
il ne devrait pas y avoir plus d’intimidation à entrer dans un livre prétendu
difficile que dans une librairie ou dans une grande exposition. On prétend que les liseuses permettent de
lire des ouvrages érotiques en toute discrétion, on peut rêver qu’elles
permettent aussi de lire littérature, poésie ou essais en toute liberté (peut-être un
peu ce quePoezibao voudrait permettre…)
Deguy, amende honorable
Je dois tempérer mon propos sur Deguy et sa pensée qui serait trop souvent arrêtée en vol. Non pas parce que je la
juge irrespectueuse mais parce que la suite du livre, que je prends la peine de
faire plus que feuilleter, me démontre le contraire. Il la creuse sa question
de l’écologie ! Et par des biais successifs, à petits coups certes mais de poignard,
avec une verve langagière formidable, qui donnerait envie de recopier des
paragraphes entiers. Ainsi l’homme ne serait aujourd’hui rien « d’autre qu’un
roseau sentant, un corps-à-jouir, un
vibrojouisseur, un appareil à sensations, un je-le-vaux-bien, comme la
publicité, “effrayante” dans ses effets, le lui enjoint ».
Encore un peu ? « Maintenant et en même temps : l’humain en
grégarité, l’humanité grégarigène, en masses, en ethnies, en corps social ou
communautés, en monstres froids ou chauds (selon le mot de Charles de Gaulle)
ou États, ne cherchant que sa survie ou son expansion (Thucydide), “déborde”
par “grands nombres” en écrasant son terrier (ethos, dans le grec d’Héraclite) et sorte que si démon (“daïmon”) est le prédicat d’anthropos,
dans la sentence fameuse, ce démon qui détruit sa niche bien plus profonde que
fiscale a fini par être le démoniaque. »
→ citer un peu longuement permet de mieux comprendre l’enracinement multidirectionnel
de la pensée de Deguy, racines à la fois pivotantes (en profondeur), fasciculées
(sur toute la surface), traçantes (s’étendant horizontalement) ! Solidement
innervées en Antiquité, grecque surtout mais branchées sur le monde le plus contemporain. À cheval sur les
temporalités, à cheval sur les disciplines, en grand écart. Et si la formule
choc peut parfois irriter, il suffit de lire et relire une phrase de ce type
pour voir combien de trappes elle ouvre ! (Elle révèle accessoirement les
trous de sa propre connaissance mais chez Deguy il ne me semble pas que ce soit
excluant, rejetant…)
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