Lectures
Les deux mêmes livres, très intéressants, frappants même, Pound et
Klemperer.
Note de passage
Disque arrêté depuis un instant, soudain j’entends comme un son de
piano très grave – la souris dans le piano de la vieille maison
d’enfance ?
Balancier au-dessus du vide (Klemperer)
Contrairement à ce que j’avais imaginé, autrement dit un livre ardu et technique,
le livre de Victor Klemperer, LTI,
est un livre très vivant et de très longue portée pour la réflexion.
Profondément émouvant aussi, de voir par exemple comment il décrit, sans aucun
pathos, les conditions qui lui furent faites et comment sa recherche sur la
langue du IIIème Reich lui fut une sorte de « balancier » au-dessus
du vide : « aux heures de dégoût et de désespoir, dans le vide infini
d’un travail d’usine des plus mécaniques, au chevet de malades ou de
mourants ; sur des tombes, dans la gêne et dans les moments d’extrême
humiliation, avec un cœur toujours défaillant physiquement, toujours m’a aidé
cette injonction que je me faisais à moi-même : observe, étudie, grave
dans ta mémoire ce qui arrive [...] très vite ensuite, cette exhortation à
[...] garder ma liberté intérieure se cristallisa en cette formule secrète
toujours efficace : LTI, LTI ! » (34)
→ ce mot de LTI, si frappant, Lingua
Tertii Imperii, il l’a forgé de toutes pièces, par nécessité (tout était
surveillé, traqué, il ne fallait à aucun prix que quiconque devine le type de
recherche qu’il menait) et comme une sorte de mot magique, de mot amulette pour
se protéger lui-même.
→ citation à verser, il me semble, au grand dossier des écritures étudiées par
Claude Mouchard, celles qui ont trouvé leur fondement dans des expériences
extrêmes, celles des camps nazis ou staliniens, celles des ghettos, ici celle
de la survie très précaire et de l’humiliation permanente d’un juif non
exterminé parce que son épouse était aryenne et survivant dans l’Allemagne
nazie.
→ et au-delà, n’est-ce pas, mutatis
mutandis, une belle exhortation, quand vient un « petit coup de pas
bien » (jolie expression entendue l’autre jour à la TV) à se concentrer
sur l’observation, l’étude.
Et l’incitation à écouter aussi, de toute son âme, comme je le fais à l’instant
de l’andante du 21ème concerto de Mozart par Perahia, à écouter la
langue, la plus usuelle, celle précisément des journaux télévisés et ce qu’elle
dit, cette langue. Plus, mieux peut-être que toute étude sociologique. Car il
me semble que c’est là un autre enseignement, magistral, de ce livre :
comme la langue, dès 1933 et sans doute même avant, a été gangrenée par le
nazisme. Klemperer n’a-t-il pas placé en exergue du livre cette citation de Franz
Rosenzweig : « La langue est plus que le sang » (Sprache ist mehr als Blut)
Talleyrand et Klemperer
Et d’ailleurs voici Klemperer faisant allusion à la remarque de Talleyrand
que « la langue serait là pour dissimuler les pensées du diplomate »
et affirmant immédiatement que c’est exactement le contraire « Ce que
quelqu’un veut volontairement dissimuler [...] et aussi ce qu’il porte
inconsciemment en lui, la langue le met au jour. » (35)
Langue toxique et mots-arsenic (Klemperer)
« Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à
travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques »
car poursuit Klemperer, glosant la remarque de Schiller disant que « la
langue cultivée poétise et pense à [notre] place » (40), elle « dirige
aussi nos sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus
naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si
cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait
le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de
minuscules doses d’arsenic » (40)
→ je cite un peu longuement, car toute cette réflexion me semble d’une immense
portée, historique bien sûr, linguistiquement parlant bien entendu, mais aussi,
ce que je cherche toujours plus ou moins, pour le temps présent, aujourd’hui où
ce ne sont plus tant des idéologies totalitaires et racistes qui dominent la
pensée, mais quelque chose de très toxique également, diffus, et qui aboutit à
une dépersonnalisation de l’homme, insensiblement transformé en objet (autrement
dit considéré comme marchandise, fichier de données, machine-outil, etc.). Il
faudrait développer une oreille linguistique aussi fine que possible, la
travailler comme on peut travailler une oreille musicale, sensible aux
modulations, aux changements de tonalité, etc. Là réside aussi peut-être le
secret de la prescience de certains, écrivains en particulier, qui ont parfois su avant que ce soit.
→ Et il se pourrait donc que ce soit aussi le travail du poète, mais avec le
redoutable défi de l’élaboration (au sens quasi freudien) susceptible de rendre
compte de ce travail d’écoute (je pense à des exemples contemporains de relevés
purs et simples, qui me semblent difficilement convaincants car non recevables
esthétiquement parlant, sauf dans des cas très rares, comme par exemple
Reznikoff, qui n’est déjà plus tout à fait un contemporain !).
Invocation (Klemperer)
« Toute langue qui peut être pratiquée librement sert à tous les besoins
humains, elle sert à la raison comme au sentiment, elle est communication et conversation,
monologue et prière, requête, ordre et invocation. La LTI sert uniquement à l’invocation
[...] tout est discours et tout est publicité. “Tu n’es rien, ton peuple est
tout” dit un de leurs slogans. Cela signifie : “Tu n’es jamais seul avec
toi-même, jamais sel avec les tiens, tu te trouves toujours face à ton peuple.” »
→ Jamais seul avec soi-même ? Et aujourd’hui, où les moyens de
communication induisent une sorte de connexion permanente, avec pour
conséquence un immense reflux du seul
avec soi-même. Un véritable siphonage de la solitude intérieure.
→ Ce livre fait prendre conscience de ce que c'est que la langue et à quel
point elle est liée à l'être et à l'existence (elle est « plus que le sang »). Un
développement, fin de la page 49, fait froid dans le dos en raison des risques
de formatage linguistique toujours à l'œuvre partout : « La LTI s’efforce
par tous les moyens de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier
sa personnalité, de le transformer en tête de bétail, sans pensée ni volonté,
dans un troupeau mené dans une certains direction et traqué, de faire de lui un
atome dans un bloc de pierre qui roule. »
Klemperer et le XVIIIème
Car il faut savoir que Victor Klemperer était en fait spécialiste du XVIIIème
siècle français et des Lumières. Il cite ainsi ce qu’étaient les deux boucs
émissaires de l'époque : l'imposture cléricale et le fanatisme.
On voit qu'on n'a pas tellement avancé et il faudrait en plus ajouter tout ce
qui vient de la pub et des médias. Ce serait un des rôles de poésie et littérature,
une forme de sauvegarde, non pas tant des mots, mais de la possibilité d’un
usage libre, profond, juste, vivant, inventif, de la langue.
La question du champ
Il est extraordinaire de voir comment la « délimitation de la LTI »
a toujours préoccupé Klemperer. Doit-il s’en tenir aux seuls mots et tournures
relevés dans les écrits ou les paroles ? Doit-il aussi inclure dans sa
réflexion ce ballon vu dans un magasin de jouets et sur lequel était imprimée
une croix gammée ? (57)
→ et dans tout système politique et économique, autoritaire ou démocratique,
quels sont les supports de la langue et de la possible propagande ? Quid
de l’immense impact des images par exemple, de leur usage et/ou manipulation ?
Quid des outils de la publicité, slogans bien sûr, mais messages visuels et
tout le background d’études qui permettent de mieux affiner la cible, de l’atteindre
plus précisément ?
Le sentiment de termes descriptifs
exacts (Pound)
Et curieusement et même ironiquement, puisqu’on sait ce qu’il en fut de ses
relations avec le fascisme en Italie, Pound dans son Comment lire entre souvent en résonance avec Klemperer : « Ce
n’est pas seulement une question de discours creux, d’expression relâchée, mais
aussi d’emploi relâché des mots. Ce que la Renaissance a gagné en examen direct
des phénomènes naturels, elle l’a en partie perdu en perdant le sentiment et le
désir de termes descriptifs exacts. » (Ezra Pound, Comment lire, traduction Philippe Mikriammos, p. 23)
Musique, Pound et Lugansky
D’un côté cette double belle remarque de Pound, dans Comment lire sur la musique : « peut-être la musique
est-elle le pont entre la conscience et l’univers de la non-pensée sensible ou
même insensible » (32) et « On apprend davantage la musique en
travaillant une fugue de Bach au point de pouvoir la démonter et la remonter qu’en
ingurgitant dix douzaines d’albums hétérogènes. » (33)
De l'autre ce très beau DVD d’un récital de Lugansky. Magnifiques Brahms (op. 118) dans la nuit
de la Roque d’Anthéron… au mois d’Août 2002.
Intuitions ?
Cette insistance interne parfois des intuitions (qui seraient
souvent en fait des réminiscences.)
Musique en travaillant
Jeune, j’ai toujours pensé, contre l’avis des adultes, que la musique m’aidait
à travailler. Aujourd’hui, je me demande si écouter de la musique en
travaillant (poésie, littérature) n’ouvre pas d’autres portes, d’autres pores
et ne permet pas de percevoir ce qui autrement serait resté tu. Il est pour moi
indéniable que la musique modifie quelque chose dans toute ma façon de
percevoir, peut-être même de comprendre et cette modification est physique
(changement de régime des ondes du cerveau ? chimie des émotions ?)
Commentaires