Allemand &
mémoire
Remise sur l’établi de l’allemand. Je suis en train de chercher des
méthodes qui soient efficaces pour arriver à enregistrer davantage de
vocabulaire (ne serait-ce que par amour des mots de cette langue !) J’ai
testé en profondeur pendant environ un mois un système de fiches (Quizlet) pour
constater que ce n’est pas efficace et que c’est lourd à mettre en œuvre ;
retour donc au petit carnet manuscrit toujours accessible, sur le bureau, la
table de nuit ou dans le sac. J’ai suffisamment lu Antoine de la Garanderie
pour savoir qu’il y a différentes formes de mémoire, visuelle, auditive, etc. et
qu’il importe que chacun découvre la sienne, véritable. J’essaie lorsque
j’apprends de voir comment arriver à fixer les mots. Je tente une forme de
spatialisation qui me fait penser à la fois aux arts antiques de mémoire et à
Jacques Roubaud apprenant des sonnets !!!!
Hier un mot superbe : Mutlosigkeit,
le découragement…. Mot à mot la perte du courage (Mut), Mut un beau mot
pour s’encourager, allez, nur Mut ma
fille !!!!! (en contrepoint du « Go » si souvent employé par
Brigitte Célérier sur Twitter (@brigetoun)
Les silences musicaux (Colette)
Un peu anecdotique bien sûr, mais tellement plaisante cette citation de
Colette que fait Ariane Dreyfus à propos des silences musicaux : « la
pause, muette hirondelle sur les cinq fils noirs de la portée ; le soupir,
petite hache accrochée aux mêmes fils ; et le point d’orgue, pupille fixe
sous un grand sourcil terrifié » (AD, 23)
→ Cette représentation un tantinet sévère du point d’orgue évoque pour moi cette
suggestion d’une de mes professeurs de musique de m’arrêter net sur une erreur
qui se répétait. Ce que j’avais traduit par un minuscule petit post-it,
toujours fixé sur mes boîtes à partition et par lequel je m’intime : difficulté = arrêt (le tout suivi d’un
gros point d’orgue menaçant) !
Une voix fixe du temps (Antoine Emaz)
Beaucoup moins anecdotique, cette remarque d’Antoine Emaz dans une lettre
privée (qu’il m’a autorisée à reproduire) :
« C'est étrange comme une voix reste intacte à des années de distance et
s'impose à nouveau d'un coup à l'oreille comme familière, bien au-delà de la
mort de la chanteuse ou de notre propre histoire. Callas ou Ferrier, c'est
pareil : une voix fixe du temps, et je ne sais pas si c'est mon temps, celui de
ma vie, ou bien de l'histoire plus large, mais une voix comme une butée de
temps. Pas l'éternité, ou bien une lucarne d'éternité dans mon temps propre,
celui de ma vie. »
→ formule ramassée mais tellement forte : une voix fixe du temps. Il suffit de se remémorer telle ou telle
association avec des scènes parfois bien anciennes de notre vie qu’a pu
susciter l’audition impromptue de telle ou telle chanson. Je modulerai un peu
sur ce propos en faisant remarquer que cette association très forte d’une voix
et d’un temps de notre vie est d’autant plus efficace que nous n’avons plus
écouté cette musique ensuite. Cette façon de fixer le temps opère d’autant plus
que la voix a été enfouie dans le passé, oubliée et qu’elle provoque cette
sorte de flash mémoriel quand elle ressurgit. Une chanson oubliée entendue à l’adolescence
marchera mieux que la rhapsodie de Brahms par
Ferrier ou les derniers lieder de Strauss par Schwarzkopf écoutés tout au long
de la vie.
→ et cet étonnement aussi devant les voix d’autrefois, notamment celles de la
radio et de la télévision, qui semblent aussi datées que les coiffures de l’époque !
Dans les deux cas, oui, un même étonnement que deux éléments qui semblent si
constitutifs de la personne, la voix, l’arrangement des cheveux, puissent être
à ce point conditionnés par l’air du
temps. Et je suis bien obligée de penser, en toute humilité, qu’il en va de
même de notre esprit, conditionné lui aussi bien plus que nous le pensons, par
notre époque.
Du leurre (Note de passage)
La cible est obscure mais cernée de lumières : c’est le principe du leurre.
De l’attente (note de passage)
Ne rien attendre, tout accueillir.
→ Tant de fois, bien trop souvent, s’installer dans l’attente de la répétition
de ce qui a eu lieu. En particulier après un temps de lecture ou de musique
particulièrement fort. Et éprouver une vraie désillusion : la ferveur de
la lecture s’est éteinte, le bonheur musical s’est envolé. Or il se peut que
cette attente et sa sœur jumelle, la déception aient empêché que le roi vienne, pour reprendre la formule
de Michon à propos de l’écriture. Mais ailleurs ou autrement.
→ Et juste après avoir noté cette remarque, ce beau contrepoint sur le site de
Christine Jeanney : « on enchaîne les prévisions, les listes de
travaux à faire, les rendez-vous, on anticipe ce qui se dira, se fera, on
prépare le terrain pour qu'un moment se place, pièce de puzzle, dans des
structures qu'on pense viables et contrôlables, et ça s'échappe, joli, cruel,
inattendu. » (source)
Relire (Relevés)
Relevé en ligne, sur le site du traducteur Claro, cette remarque sur la relecture.
Je note qu'il écrit cela dans le contexte d’une attente, celle d’un possible
nouveau livre de Pynchon, dont la rumeur enfle ces jours-ci. Pour tempérer l’impatience,
il suggère de relire les livres de Pynchon déjà parus :
« [...] relire, c'est un peu fabriquer, à la force de ses yeux, une
nouveauté. Eh oui, quand la nouveauté tarde à paraître, renouveler la lecture
permet de faire disparaître l'ancien lecteur au profit d'un nouveau, d'un autre
recommencé. La lecture, en s'effaçant dans nos mémoires, nous efface également
à nous-même, et c'est en y replongeant qu'on se redécouvre à la fois même et
autre, ancien et nouveau. Rien de nouveau sous le soleil hormis notre ombre
méconnaissable, en perpétuelle errance. [...] » Claro, (source)
→ la relecture comme une balade recommencée, une visite renouvelée à un oublié,
un enfoui, un retour sur traces ou pas, et en effet, souvent cette double
évidence du même et de l’autre, le
mystère de ce noyau stable qui nous fait retrouver dans la lecture ancienne (et
en particulier lorsqu’on a la manie de souligner ses livres) des
préoccupations, des émerveillements, des questions qui nous sont encore
tellement contemporains et que l’on n’imaginait pas avoir déjà vécus il y a trente,
quarante ans. Type de réflexion qui me ramène toujours à l’entreprise du Temps immobile de Claude Mauriac, avec
son montage si particulier d’extraits de son journal, datés de périodes extrêmement
éloignées dans le temps parfois et qui parlent de la même chose, parfois même
avec les mêmes mots. On le sait, on l’a vécu, mais on en est toujours aussi
surpris.
De l’utopie (Deguy)
Non utopie n’est pas un gros mot,
en tous cas ce n’est pas comme ça que l’entend Deguy qui prône un retour de l’utopie
dans son livre Écologiques.
Il s’agit pour lui de « redonner sens à l’utopie, non pas comme à la fenêtre
du “rêve de l’impossible”, de la contrée “imaginaire” du meilleur des mondes,
mais comme à la puissance “imaginative” (Dante) du possible, c’est-à-dire du comme. Le possible et l’impossible ne
retombent pas de part et d’autre, pour l’agrément et la connivence du réaliste
et du somnambule, son repoussoir : mais puisqu’“à l’impossible tout est
tenu” (Derrida) c’est du côté de l’impossible que le possible cherche à être
frayé, accouché. [...] D’un mot, si l’utopie reprend de l’avenir au présent, c’est
en se faisant écologique. L’utopie c’est l’écologie. L’écologie est une
poétique ; ou, plus calmement, s’adosse et s’articule à une logique
poétique » (110)
→ Soyons donc et réaliste et somnambule et autour de cette belle équation -utopie=écologie articulée à une logique
poétique-, suivons l’appel de Deguy à un soulèvement écologique qui doit déborder le politique, et même le
sociétal pour infiltrer, envahir,
inonder... tout. (111)
→ et regardant au JT un reportage sur « Marseille capitale culturelle »
et voyant ce qui est montré comme « culturel », soit ici un atelier
de rap, des photos de dockers et la fabrication de petits gâteaux navettes…je
pensais à Deguy en me disant qu’il me faudrait approfondir sa réflexion sur le « culturel »
que je sais n’avoir pas encore comprise. (Mais qu’il soit bien clair que je n’ai
pas de mépris pour les sujets cités, simplement que je m’interroge sur ce qu’est
le culturel, sans doute aiguillée en
cela par Deguy).
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