Gide,
journal, notules
Philippe Didion en ses notules,
dont il prépare une édition papier, cite Gide : « le nombre de choses
qu'il n'y a pas lieu de dire augmente chaque jour ».
→ oserais-je dire que j’ai le sentiment inverse ? Mais peut-être parce
qu’il ne s’agit pas de choses personnelles ?
Que ça mais c’est déjà ça
Beaucoup aimé cette réflexion d’une jeune cantatrice hier sur France
Musique. Elle dit qu’elle met son iPhone en route pendant les représentations,
pour s’enregistrer et pour faire ensuite son petit débriefing, que cela lui
permet de mettre les choses à leur juste place. Ni génie, ni nullité : je ne suis que ça, mais c’est déjà ça.
→ travail incessant de bien se situer, ni dans l’autosatisfaction idiote ni
dans le dénigrement pas beaucoup plus subtil. A la juste place. Et comme en toutes choses, musique en particulier,
c’est ce juste qui est
difficile !
L’affaire de la photo
Je reviens sur l’histoire de cette
photo, hier. Car non seulement sa diffusion est scandaleuse (mais la
personne qui l’avait mise en ligne dans son scoop.it, après le petit
commentaire que j’avais laissé pour dire mon sentiment de révolte, l’a
supprimée et j’ai eu ensuite beaucoup de mal à la retrouver). J'ai dû en effet la rechercher car je l’avais évoquée dans une lettre à Valérie Rouzeau qui connaît si
bien Sylvia Plath. Lorsque je lui ai décrit la scène, elle a tout de suite eu
des doutes. Et vérifications faites, après que j’ai finalement retrouvé la
photo et la lui ai envoyée, elle est quasi sûre qu’il ne s’agit pas de Sylvie
Plath. Et elle s’appuie sur des données très précises et très convaincantes.
→ Une des questions, à mon avis cruciale, que me pose cette affaire est la
suivante : pourquoi, à partir du moment où je sais ou suppose qu’il ne
s’agit pas de Sylvie Plath, la charge émotive de cette image diminue pour moi
considérablement ? Me semble ici posée toute la problématique de l’image,
photo en particulier, dans la mesure où elle est susceptible d’être truquée.
Entendre par là toute manipulation, qui n’est pas forcément une manipulation
directe sur le cliché mais qui peut aller très loin, toutes les dictatures et
propagandes du monde ne nous l’ont que trop appris.
Et pourquoi ce qui était insupportable pour moi, si c’était Sylvia Plath, le
devient moins si c’est une anonyme, alors même que le cliché est toujours aussi
atroce ? (on peut soupçonner aussi une mise
en scène de très mauvais goût).
Et double difficulté ici puisque je ne veux pas décrire l’image, pour ne pas
ajouter à l’insupportable. Pour ne pas le diffuser, surtout.
Christian Zimerman (piano)
Belle et rare interview (il n’en donne quasiment jamais) du pianiste
d’origine polonaise Christian Zimerman, dans le magazine Pianiste. Je l’ai trouvé humain et très humble alors que j’avais
une image de lui froide et hautaine. Ce que je voudrais surtout retenir dans le
petit filet du flotoir, c’est quelque
chose qu’il dit à deux reprises et qui me renvoie, une fois encore, à Celibidache :
« Très souvent, en tant que pianiste, on fait des sons. Certains d’entre
nous, plus professionnels, arrivent à faire de la musique. Et peut-être que les
plus grands artistes que j’ai rencontrés jouaient la raison pour laquelle cette
musique avait été composée » et il y revient à la fin de l’entretien,
répondant à la question de Bertrand Dermoncourt : qui y a-t-il de plus
important pour un artiste ? « Pour moi, c’est la crédibilité.
L’artiste est la première victime de la musique qu’il joue. Il doit être touché
par elle de façon authentique pour être crédible. Tout le savoir-faire, la
technique, l’étude du style, le piano choisi, etc., tout cela vient après. Ce
qui prime, c’est la passion qui nous anime lorsqu’on joue et le fait d’être
crédible. [...] Au départ, vous jouerez l’œuvre, puis plus tard la musique, et
plus tard encore vous jouerez la raison pour laquelle la musique a été
composée. »
→ frappant cette façon de revenir deux fois et avec les mêmes mots. Autant dire
que l’idée est centrale. Pour l’heure je comprends la dernière partie de la
progression comme la possibilité de recréer l’œuvre un peu comme si on l’avait
composée soi-même, de mettre ses pas dans ceux du compositeur. Une sorte de
graal. Et humilité de Zimerman qui montre comme c’est rare de l’atteindre. On
parle souvent de moments de grâce dans un concert, un concert de très belle
qualité mais où soudain quelque chose de différent advient : sans doute
qu’alors on passe de faire de la musique
à jouer les raisons pour lesquelles cette
musique a été composée. Et bien sûr cela renvoie aux idées de Celibidache
de la musique comme un tout, qui doit être connue, travaillée, littéralement
possédée dans le détail, puis transcendée
(c’est son mot) par la vision totale de l’œuvre, contenue dans chaque note.
Tout cela dans le Magazine Pianiste
(mars-avril 2012, n° 79), que je dévore alors que je n’ouvre plus les Classica et autre Diapason qui me tombent des mains. Sans doute parce que Pianiste est plus concret, plus précis.
Pas de « baratin » sur les CD ou les œuvres, de beaux entretiens avec
les pianistes, la partie partitions avec les commentaires, la présentation de
partitions et d’instruments, toujours très intéressante.
Adam Laloum (piano)
Et satisfaction aussi de retrouver dans ce même numéro, Adam Laloum, entendu
il y a quinze jours à l’Église Américaine de Paris et qui annonce son deuxième
disque, Schumann, avec la sonate op. 11
et l’Humoresque. Ce qu’il dit de son
histoire avec cette dernière œuvre, qu’il a « écoutée en boucle par
Arrau » alors qu’il avait 15 ans et la façon dont il l’a petit à petit
approchée est très belle. Ce tout jeune pianiste (23 ans je crois) est plus
qu’intéressant.
Des langues toujours (Anne-Marie
Soulier)
Lisant le Flotoir, Anne-Marie
Soulier m’écrit :
« Je ne sais pas si la langue française a pu “sauver” la langue allemande
(G-A. G. se limite sans doute ici à son expérience personnelle de “libération”
intérieure du parler nazi) - je crois que toute langue nouvelle n’est
“étrangère” qu’au début, et encore ! Pour moi c’est chaque fois un immense
trésor à découvrir, dans lequel se trouve forcément LE mot qui va enfin me dire
la vérité. Car je ne peux me détacher de la conviction que la langue
“maternelle” nous a forcément menti (parce que maternelle ? Ou parce que
présentée comme unique ?) ».
→ la langue maternelle nous ment-elle, ou bien nous a-t-on menti dans la langue
maternelle ? Ce qui l’aurait durablement entachée. Importance essentielle
sans doute de toutes ces premières liaisons, celles qui se font entre ces mots
que nous découvrons petit à petit et les impressions au sein desquelles ils
naissent. Ce qui ferait que le langage n’est jamais abstrait, en tous cas pour
ce qui a été acquis dans l’enfance mais lié, irrémédiablement, pour chacun, à
ses expériences de vie. Mon mot n’est jamais le tien, mais parfois grâce à mon
mot je peux comprendre le tien. Et il se peut que la poésie s’adresse
précisément à cette oscillation du mot entre sens établi et sens subjectifs…
Anne-Marie qui est poète et traductrice, notamment du norvégien revient un peu
plus tard sur cette question du mensonge de la langue maternelle :
« Oui, je crois profondément qu’“il est menti aux enfants dans leur
première langue”. Pas seulement à cause des mensonges rassurants (Père Noël,
grand-père parti au ciel, etc.), mais plutôt mensonges par omission, parce que
malgré ses richesses toute langue est limitée, insuffisante, impuissante à
épuiser le monde. Beaucoup de gens ont peur des langues “étrangères”, peur de
faire des fautes, d’y être mal jugés, de ne pas “s’y reconnaître”, mais si on
réfléchit leur simple existence est au contraire une source de renouvellements
extraordinaires, un soulagement sans fin. Et tant pis si on ne les “maîtrise”
pas, il ne s’agit pas de maîtriser mais au contraire de rester humble et
curieux. »
→ je ne veux que cosigner ces propos : ne pas être intimidé par la langue
étrangère, se l’approprier petit à petit. Par elle découvrir sa propre langue
et d’autres manières de parler, de dire le monde. Pointer les failles et les
manques de l’une mais en les mettant en rapport avec les richesses de l’autre
et cela dans les deux sens. C’est en cela de G.-A. Goldschmidt est à la fois
passionnant, très humain et profondément émouvant : ce passage d’une
langue à l’autre, il l’a vécu littéralement dans sa chair, de façon à la fois
douloureuse mais aussi jouissive. On mesure la différence d’approche par
exemple avec celle plus distanciée, peut-être plus académique d’un Wismann. Il
y a un côté « bras le corps » chez Goldschmidt qui secoue le lecteur
et le tire par la manche, très fortement.
De l’identité (H. Cixous)
[Hélène Cixous, 1. Chapitre Los] Confirmation
de la problématique de l'identité. L’auteur retrouve des feuillets sur lequel
elle aurait pris des notes au cours de la nuit. Elle écrit : « Ce moi
est dans l’absolue ignorance des faits. Celle qui fut moi comment la désigner. Aucun
pronom sujet ne lui va. » (p.91)
→ je trouve très frappante cette dernière assertion, aucun pronom sujet ne lui va. Je l’éprouve si souvent et pas
seulement pour moi-même mais en lisant. Je supporte très mal le fait que l’on
écrive il ou elle pour parler de soi, cela crée une sorte de malaise, tout comme
le on. Et le tu ne m’enchante guère non plus car on ne sait pas si l’auteur s’adresse
à lui-même ou à quelqu’un d’autre. Et il est vrai que le je est souvent lourd à porter ou à écrire et qu’il y a de nombreux
exemples d’écrivains qui se sont interdit d’y avoir recours. Alors quel pronom
en effet… comme si l’écrivain d’aujourd’hui vivait en une telle ère du soupçon qu’il serait délogé de
tout identité stable, ni je, ni tu, ni il ou elle.
Et de manière plus anecdotique, on peut relever que les correcteurs
orthographiques intégrés au traitement de texte supportent mal les je pris à la troisième personne, comme
ci-dessus le je est ! Ou le celle qui fut moi d’HC !
Du rêve (Hélène Cixous)
Rêve, non seulement parce que je pense que toute la prose d’Hélène Cixous
fonctionne sur un régime qui est beaucoup plus celui du rêve que celui d’un
récit.
Mais aussi parce qu’elle note, très justement (et je n’y avais pas jusque-là prêté
attention) « la précision maniaque du rêve ».
→ Ne se réveille-t-on pas parfois avec en effet le souvenir de détails extrêmement
précis, la forme d’un objet, une couleur, une voix ? Et avec ce sentiment
parfois que cette précision donne sa réalité au rêve ! ?
Retour à Hélène Cixous
Je reprends le prière d'insérer car je suis tout de même bien perplexe
devant cet opus ; j’y lis cela qui l'éclaire un peu : « ce n'est pas
un récit c'est un aujourd'hui même [...]
c'est une synchronie. Un instantané symphonique : il se passe ici-et-maintenant,
à toute vitesse. À sa condensation, à ses sursauts, à son éternelle jeunesse, à
son allure précipitée de revenant de la mémoire, on pourrait le prendre pour un
rêve » et un peu plus loin : [...] l’univers du Livre-que-je-n’écris-pas : c’est une infinité de présents. Il
est structuré comme une fleur »
→ Alors me dire que je ne sais pas encore lire les fleurs, qu’on ne sait lire
que les feuilles ? Qu’il faut changer de mode de lecture comme l’auteur
semble avoir changé de mode d’écriture, pour entrer dans une toute autre forme ?
Il y aurait comme un empilement de temps dont seules seraient lisibles les
traces des pliures ? Avec effet de sursaturation du récit, autour de ce qui
ressemble à deux personnages masculins Carlos et Isaac. On a parfois l'impression
qu'il faut faire rentrer tout cela de force et en force dans la page. Mais
Cixous n’emploie-t-elle pas le mot-clé de condensation,
cette technique propre au rêve, découverte pas Freud. Qui lie fortement ce qui
semblait épars à la veille consciente ?
Pascal et G.-A. Goldschmidt
Retour au Poing dans la bouche où
le jeune garçon découvre Pascal, pages qui me renvoient à des souvenirs étonnamment
similaires. Je me souviens du petit
livret d’œuvres choisies bleu et crème, trouvé dans un placard de la salle d’études,
au collège. Premier choc peut être non seulement de la rencontre avec une œuvre
littéraire mais aussi avec l'idée d'une lecture pour soi, autonome, de se
décaler très légèrement de la tutelle des adultes. De découvrir un quant à soi
par la lecture, une autonomie créative d’univers intérieur qui ne doive plus
automatiquement aux adultes tutélaires…
→ se demander aussi si vers cet âge-là, entre 12 et 13 ans, ce ne fut pas la
première rencontre avec la métaphore, avec ce qu’elle peut avoir de fécond. Souvenir
très fort du « roseau pensant » et de ce point perdu entre l’infiniment
grand et l’infiniment petit. Le monde semblait soudain béer comme en aval et en
amont, au-dessus et en-dessous. Un peu comme quand il cesse d’être plat à un
moment donné, parce que l’on découvre le temps et l’espace, petit à petit. Et
souvent sa petitesse dans ces dimensions-là. Depuis la fascination pour les
deux extrémités du spectre, l’infiniment grand des galaxies, des trous noirs et
l’infiniment petit des quarks, des bosons, des particules n’a plus cessé.
De la commotion (G.-A. Goldschmidt)
« L’inconstance, le défaut de concentration empêchaient des lectures
prolongées où les choses se construisent et se mettent en place, s’enrichissent
peu à peu d’elles-mêmes. Il me fallait du soudain, de la commotion, du
foudroiement et de l’exaltation. »
→ mais pourquoi donc voir dans cette curiosité un défaut, n’est-ce pas cela
justement, cette passion si vivante qui fait toute la force de ce récit. On
pourrait rapprocher quelqu’un comme Wismann de ceux qui font des lectures prolongées où les choses se
construisent, mais peut-on avouer que l’on se sent tellement plus proche de
la méthode Goldschmidt ?
Inexpugnable souveraineté : G.-A.
Goldschmidt
Et à ce point du récit, une sorte de révélation. Il y a d’abord cette
phrase terrible : « on avait voulu me mettre à mort parce que j'étais
quelque chose que je ne savais pas que j'étais. » dit Goldschmidt, qui
parle alors d’un état de faute sans
culpabilité, d’une suffocation
initiale, comme de s’enfoncer le
poing dans la bouche (c’est donc là, p. 29, la référence de son titre)
Mais aussi en même temps la découverte majeure de l'inexpugnable souveraineté : je suis, en dépit de vous !
Il faut citer le passage, essentiel, en entier : « Sciemment les
adultes acculaient à la honte indicible, à une situation sans issue, mais dont
on ne savait pas encore alors qu’elle pouvait vous mener à une inexpugnable
souveraineté, c’est cela que je découvris en ce jour de 1943 : je suis, en
dépit de vous ».
→ serait-ce se sentiment-là, celui de l’inexpugnable
souveraineté, qui serait le cœur de la résistance au pire ?
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