Une affaire de
connexions (S.Dehaene)
Je m’apprêtais à survoler rapidement la fin du livre de Stanislas Dehaene (Les Neurones de la lecture) pensant que
l’essentiel était dit. Mais voilà que le dernier chapitre révèle des hypothèses
tout à fait passionnantes et éclairantes, qui dépassent le seul cadre de la
lecture. En gros : ce qui distinguerait le cerveau de l’homme de celui des
autres primates, c’est que s’ils ont bien une même structure modulaire avec des
zones allouées à des fonctions précises, se seraient développés de façon très
importante chez l’homme de puissants faisceaux de connexion entre ces éléments
modulaires.
La grosse différence d’aspect réside dans l’importance du lobe frontal qui est « de
20 à 40 fois plus grand chez l’homme que chez le singe macaque. La plus notable
des adaptations humaines est l’expansion des faisceaux de connexions qui
forment la substance blanche sous-jacente au cortex frontal ». (412)
En fait S. Dehaene termine son livre sur cette idée très forte que la lecture n’est
qu’un exemple de « l’extraordinaire inventivité humaine, la seule qui
réussisse à réutiliser ses circuits corticaux pour des activités culturelles
nouvelles » et il ajoute que « l’idée aristotélicienne d’un “sens
commun”, où la fusion des cinq sens est associée à l’imagination et à l’invention,
trouve comme un écho dans la découverte de vastes faisceaux de connexions [...]
qui rassemblent et recombinent de façon flexible les informations issues des
différentes aires cérébrales. » (413)
Des pensées fugitives (à partir de S. Dehaene)
Il y a en fait une sorte d’activité endogène spontanée du cerveau et si l’on
fait un examen d’imagerie sur un sujet au repos, à qui on ne demande rien de
précis, on voit s’allumer « d’un moment à l’autre différents secteurs du
cortex frontal ». C’est même une des caractéristiques de l’état de veille
consciente chez l’homme.
→ et cela éclaire très bien, je
trouve, l’expérience de ces pensées fugitives qui semblent s’allumer puis s’éteindre
dans notre cerveau, lorsque nous nous reposons, que nous ne sommes pas
concentrés sur une tâche déterminée. Ces pensées dont les grands maîtres de
méditation disent qu’il faut simplement les laisser passer. En fait plus
précisément les laisser s’allumer et s’éteindre en quelque sorte.
Quasiment du Valéry !
Il y a donc le cortex, modulable, subdivisé en multiples territoires
spécialisés mais aussi dans l’espèce humaine un ensemble de connexions
transversales qui « brise la modularité cérébrale » : il s’agit
de « rassembler, confronter, recombiner, synthétiser » (414) dit
Stanislas Dehaene, propos que je ne peux pas ne pas rapprocher de cette
citation de Valéry : « Retenir, noter, comprendre, combiner,
prolonger, préciser.
Nettoyer la place - Rompre.
Revenir à ses références absolues – se rassembler."
(Les Cahiers, 1922, U, IX, 47 et dans le tome 1 des Cahiers dans
La Pléiade, p.344.). Laquelle citation est l’exergue de l’ensemble de ce flotoir ! Ce qui s’appelle « être
sur zone » !
Préscience d’Avicenne
Stanislas Dehaene évoque l’association par Avicenne de trois propriétés qu’il
suppose présentes chez l’animal, mais étendues chez l’homme : la synthèse des cinq sens ; la mémoire qui maintient cette synthèse en
ligne ; et l’imagination, qui
permet d’enrichir la perception et, couplée à la raison, de projeter des
solutions nouvelles pour atteindre un but. » (415)
En fait, Avicenne, autour du Xème siècle, anticipe ainsi trois découvertes
majeures des neurosciences du lobe frontal ! : les cellules du cortex
préfrontal sont multimodales, elles sont capables de rester en activité même
après la disparition de l’objet perçu et elles présentent une activité
spontanée et fluctuante. « L’activité spontanée du cortex explore en
permanence les diverses possibilités de rapprochement entre les contenus des
processeurs cérébraux » et par ailleurs cela ne se fait pas tout à fait au
hasard, car à l’échelle des sociétés comme à celle des individus, nous
sélectionnerions les « combinaisons les plus intéressantes » (pp. 415
à 417)
→ tous propos qui ne peuvent que retenir quelqu’un comme moi qui suis tellement
frappée par la capacité associative de l’esprit et qui cherche à travailler en m’appuyant
sur cette capacité ! Et qui ignorais jusqu’à présent que je ne faisais que
suivre en cela l’activité naturelle de ma petite cervelle ! : « le
cerveau de notre espèce serait un spécialiste de la recombinaison mentale »
(418). L’archéologue Steven Milthen propose même cette belle métaphore : « le
succès de notre espèce résulte d’une mutation qui aurait permis aux multiples “chapelles”
d’intelligence spécialisée de notre esprit de fusionner en une seule vaste “cathédrale”
où les pensées circulent avec fluidité. »
→ une incitation peut-être aussi à tous les chercheurs à sortir de leur pré
carré, de leur territoire limité pour aller investiguer ailleurs, à tous les
spécialistes d’oser aller voir chez le voisin, aux disciplines de se croiser, s’interconnecter ?
Les cinquante ans de la New York review
of Books
Article du Monde sur la New York Review of Books (qu’on envie
bien aux Américains !), à l’occasion de ses cinquante ans.
Réponse du cofondateur de la Review,
Bob Silvers, à la question « qu’est-ce qu’un bon éditeur ? » :
« Il faut d’abord admirer et rechercher les esprits originaux, sans
exclusive ni a priori et savoir acheminer leur travail vers un public. Ensuite
la réactivité instinctive -discerner rapidement la qualité et la nouveauté de l’absence
de profondeur- est primordiale. Il faut aussi s’engager quand on sent une
urgence. Enfin éditer c’est travailler la texture de l’écrit. »
→ deux points importants à retenir : savoir discerner la vraie originalité
et la profondeur et faire un travail éditorial sur le texte. Le terme de texture (propos traduits ?) me
parait mal choisi mais les exemples donnés ensuite sont sans ambiguïté, il s’agit
de faire en sorte que le texte évite au maximum toutes les approximations car « la
clarté de la langue est primordiale ». (Il faut rappeler qu’on parle
essentiellement ici de critique et de l’édition d’une revue de critique et de
réflexion). Le concept de la revue a « d’emblée consisté à réinsérer le
rapport à l’écriture et à la culture dans leur environnement
politico-socio-économique, ensuite à promouvoir la valeur intrinsèque du texte
critique. » (Le Monde des livres,
daté vendredi 8 février 2013)
Deux immenses chantiers donc, qu’on aimerait aussi voir abordés résolument en France.
De l’étoile jaune (V. Klemperer)
Le début du chapitre 25 de LTI,
le livre de Victor Klemperer sur la langue du IIIème Reich, est terrible. Pour
lui, mais aussi pour tous les autres Juifs qu’il a pu interroger, le jour le plus difficile dans ces douze années
d’enfer fut le 19 septembre 1941 : à partir de cette date il fallut
porter l’étoile jaune, « le chiffon de couleur jaune qui signifie, aujourd’hui
encore, peste et quarantaine et qui, au Moyen Age, était la couleur distinctive
des Juifs, la couleur de la jalousie et du fiel dans le sang, la couleur du mal
qu’il faut éviter. ».
→ j’ai beau savoir, un peu mais plus que d’autres parfois, les trois ou quatre
pages qui suivent m’ont fait prendre conscience de ce que c’est qu’une
discrimination, une mise au ban de cette nature : les injures dans la rue,
la voiture qui ralentit et le conducteur qui éructe par la fenêtre : « Tu
es encore en vie, espèce de sale porc ?... on n’en revient pas (expression
à prendre ici au sens fort) et alors même qu’on croyait savoir. Force
incroyable des exemples concrets, de ceux de la vie de tous les jours. Force
aussi parce qu’ils sont transposables dans notre imagination, alors que ce qui
a été vécu dans les camps ne l’est pas. Le danger, permanent, omniprésent :
votre veste s’est retournée à cause du vent, vous n’avez pas vu que votre
étoile était masquée, vous croisez un fonctionnaire de la Gestapo, arrestation
et « trois mois après, au plus tard, la communauté reçoit un certificat
réglementaire de décès en provenance de Ravensbrück ou d’Auschwitz. »
Et cette remarque, terrible : « Chaque juif à étoile portait son ghetto
avec lui comme l'escargot sa coquille. » (223).
Réification, personnification (une
lettre de Françoise Ascal)
Françoise Ascal, lectrice de ce flotoir,
m’écrit ce matin :
« Lisant ce matin ce qui touche à la "mécanisation de la
personne" je suis frappée par l'existence d'un mouvement simultané,
presque en miroir (ou comme un transvasement qui dépossède encore plus) qui
consiste à prêter des qualités humaines aux objets. (Ainsi cette poubelle
qualifiée d' "intelligente" dans les rayons du super marché voisin,
dont j'avais parlé dans Un rêve de
verticalité). »
→ et l’on peut craindre en effet que ces deux mouvements convergent dans un
seul et même but d’asservissement, plus tant peut-être (mais la vigilance ne
devrait jamais se relâcher) du fait d’une dictature, mais des fameuses lois du marché. Les pouvoirs, politiques
ou économiques, aiment ce qui se modèle, se manie facilement, docilement. Ce
qui se programme. Poubelle intelligente qui saura qui
jette quoi et comment et le fera payer cher, êtres humains réduits à du temps de cerveau à louer.
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