Autour
de Giacometti
Une des choses frappantes, je l’ai déjà soulignée, à propos du livre de
Michèle Finck, Giacometti et les poètes,
est bien le nombre d’études, de textes, de notes que l’artiste a suscités parmi
les plus grands : « Autour de Giacometti se joue l’un des plus
féconds dialogues entre la littérature et les arts au XXème siècle ». Reconnaissance à l'auteur de le démontrer si bien et d'ouvrir tant de perspectives !
Bonnefoy sur Celan
Évoquant la fondation de la célèbre revue L’Éphémère, Bonnefoy a ses mots émouvants à propos de Celan : « Et
Paul Celan qui avait rejoint le petit comité de L’Éphémère nous était un exemple d’exigence, de pensée de la poésie
toujours tendue à l’extrême, un arc qui se brisait quand partait la flèche. »
(Yves Bonnefoy, « Le Siècle où la parole a été victime », in Yves Bonnefoy et l’Europe du XXème siècle,
dir. Michèle Finck, Daniel Lançon et Maryse Staiber, Presses Universitaires de
Strasbourg, 2003, p. 489, cité in Giacometti
et les poètes, p. 47)
→ l’exigence ! Parfois en conflit pour moi avec une forme d’urgence,
urgence à avancer, à partager, au détriment parfois de l’exigence quant à la
forme, quant à la rigueur de la pensée, la profondeur de la recherche.
Et cette exigence de Paul Celan, on voit ici de quel prix elle se paie, la
brisure de l’arc.
Dupin et Giacometti
Le deuxième « mouvement » du livre de Michèle Finck est consacré
au rapport de Jacques Dupin et de Giacometti. Elle y relate l’expérience
fondatrice vécu par Giacometti, la mort de Peter van Meurs, un homme âgé avec
qui, très jeune, il voyageait en Italie et qui mourut subitement : « Reste
à désigner l’origine du “saisissement” constitutif de la création : à
savoir la mort de Van M. Cette mort, centre de gravité de la vie et de l’œuvre de
Giacometti, constitue la ligne de faille par laquelle les poètes de L’Éphémère questionnent le travail du
sculpteur. » (53)
→ Expérience fondatrice pour le jeune homme de 21 ans, parti en voyage dans les
Alpes italiennes avec ce vieil homme : « affronter l’agonie et la
mort de son compagnon [...] dans une chambre d’hôtel de hasard lui fait découvrir
alors, selon ses propres mots, que la mort ce n’est donc que cela : “nul,
dérisoire, absurde. En quelques heures Van M. était devenu un objet, rien [...]
Ma vie a bel et bien basculé ce jour-là” » (54)
→ Mort banale, anonyme et impersonnelle qui fera que désormais Giacometti
percevra le vivant comme “quelque chose de vif et mort simultanément”.
C'est l'expérience du crâne sous la peau, que l'on peut vivre en touchant son
propre visage.
Et Michèle Finck de citer cette phrase terrible de Jean Clair : « Tous
les vivants qu’il allait croiser [...] allaient désormais lui apparaître comme
des spectres, des êtres à la limite des deux royaumes, de véritables morts
vivants » (in Le Nez de Giacometti,
p. 28, cité p.55)
Car « l’inéluctable de la mort de Van M. [...] peut être ressaisi dans une
double perspective : celle du lien entre le “voir” et la “perte” et celle
de la dissemblance entre “ce que nous voyons” et “ce qui nous regarde” comme l’établit
Georges Didi-Huberman : “chaque chose à voir devient inéluctable lorsqu’une perte la supporte [...] et de là, nous
regarde, [...] nous hante.” » (Georges Didi Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Éditions de Minuit, 2004,
p. 13, cité p. 56)
→ Comment ne pas penser ici au travail photographique, ce voir avant la perte,
ce voir pendant la perte, ce voir de la perte ? Ce qui est saisi en train
de mourir, de disparaître, que nous tentons de retenir et cela a quelque chose
de désespéré puisque nous savons bien que nous ne rapporterons que du mort et
non du vif. Retenir, ne dit-on pas
cela aussi de ce que nous voulons garder en mémoire. Seule ressource contre l’ensevelissement
quotidien de tout ?
À confronter avec cela : « Sur le visage de la poseuse soudainement
les orbites se creusent, les os saillent et les dents d’une morte luisent dans
la lumière immobile. » (Jacques Dupin, Alberto
Giacometti, textes de 1963, 1978 et 1990 repris dans l’édition Farrago,
1999, p. 94, cité p. 58)
Mais le regard
car « derrière la dureté du crâne et de l’os, à travers le feu du
regard de l’autre, [Giacometti] découvre et fait jaillir la formidable énergie
de la vie » (58)
→ Conscience aiguë mise en évidence par Dupin et Bonnefoy qu'à partir de la
mort de Van M. tout être se dresse sur fond de mort.
Cela que l'on ne devrait jamais oublier pour soi comme pour l'autre. Je me
dresse devant ma mort. Tu il nous nous dressons sur fond de mort. C'est l'aune.
La seule sans doute.
Très passionnante analyse entre la divergence d'approche de l'expérience clé de
la mort de Van M. chez Bonnefoy qui la tire sur un versant positif en un « tour
de force interprétatif caractéristique de sa manière critique » pour en
faire le fondement de la confiance de Giacometti en son destin tandis que pour
Dupin elle reste la découverte de la virtualité de la mort (60 et 61)
De la critique
« [Baudelaire] dépossède le critique d’art du rôle de juger [...] et
lui demande de se soumettre en quelque sorte à l’œuvre, mais avec une intensité
tout à fait nouvelle de disponibilité créatrice, attachée à porter au jour l’intention
profonde du peintre. »
Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art.
Genèse et structure du champ littéraire, Éditions du Seuil, 1992, rééd. « Points »,
1998, p. 117-118
(Cité par Michèle Finck in Giacometti et
les poètes, Hermann, 2012, p. 61)
→ remarque extrêmement encourageante, libératrice même, et féconde pour moi,
toujours empêtrée dans la question du jugement. Mais qui intuitivement tend à
procéder de telle sorte que je puisse, de façon certes trop peu informée, « porter
au jour l’intention profonde » de l’auteur.
Comme Till
À qui perd gagne cache-cache et en veux-tu voilà ces deux-là tirent à hue
et dia dialogue exclu cordes à tirer tenter extraction de l'emprisonné eau
huiles gluantes – ici on procède par étouffement ou section nette mais là
résurgence rejet vivace et comme till
pirouette échappatoire.
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