Siri Hustvedt
Ouverture du livre de Siri Hustvedt qui dans son introduction dit qu'elle
assume le point de vue à la première personne. « L'usage que je fais de la
première personne indexe une position philosophique » (Vivre, penser, regarder, p. 10)
Titulaire d’un doctorat en littérature anglaise mais pas devenue professeur et
restée libre de ses lectures !!! elle se dépeint en vagabonde intellectuelle. Bel écho à ce que m'écrivait Christine
Jeanney sur l'autodidacte : « [...] faire un travail comme le tien,
de collecte, de rassemblement, d'offres, de pistes, de matières à rebondir. [...]
c’est peut-être une forme de pensée propre aux autodidactes. Quand tu dois te servir
toute seule, que l'institution ne t'a pas formatée, ne t'a pas placée dans une
hiérarchie, mais que tu as dû prendre et te nourrir selon tes propres choix,
c'est presque inconcevable de ranger le savoir ainsi acquis sur des étagères
poussiéreuses. Ce serait comme le faire mourir. »
Les parois du puits (G.-A. Goldschmidt)
« Tout est sur le bord et manque à chaque instant de basculer autour
du centre muet de l’existence de chacun, dans un puits sans fond dont les
parois sont le monde » (Le poing
dans la bouche, incipit du chapitre Kafka, p. 96)
→ je trouve difficile d’écrire autour de cette citation, car il me semble
important de ne pas l’aplatir par une approche qui pourrait la dévitaliser. Il
y a là une image puissante et il importe de la laisser se déployer, dans une
forme de silence qui est en accord avec elle. J’ai souvent pensé à cette image
du puits, notamment autour de cette idée de puits du temps et de cette
impression que me donnent si souvent les musiques anciennes, du Moyen Age ou de
la Renaissance, pour des raisons que je n’ai pas encore élucidées, j’ai souvent
eu le sentiment d’un monde d’échos propre au puits mais je n’ai jamais pensé
les parois du puits de cette façon-là, saisissante.
Les bosses à l’intelligence
(Wittgenstein)
Il n’est pas étonnant de voir G.-A. Goldschmidt citer Wittgenstein : « Les résultats
de la philosophie c’est la découverte de quelque pur non-sens et des bosses que
l’intelligence s’est faites en fonçant contre les limites du langage ». (cité
p. 101)
→ la poésie ne fonce-t-elle pas aussi en permanence contre les limites du
langage ? Mais sans la prétention de la philosophie à faire système et à
expliquer le monde. La poésie ne fonce-t-elle pas en connaissance de cause contre les limites du langage ?
Et bien sûr Kafka : « Kafka est là où se fait radicalement la béance
des mots, là où on est livré sans protection, sans abri ni certitude, là où le
lecteur n’est plus pris en charge par ce qu’il lit. [...] On ne peut se
réfugier derrière Kafka ; ses écrits établissent, confirment l’insécurité,
on n’est sûr que d’elle. » (101)
Kafka encore
Avant de fermer le livre de G.-A. Goldschmidt : « Kafka a su
donner sa forme particulière à ce qui est le plus général au point de la faire
universelle. En Kafka, on revit cet échec du langage vécu dans l’adolescence,
mais sans lequel le langage n’est pas. De savoir que le langage échoue, je tire
ma liberté de parler. C’est de ne pas dire que s’établit le “sens” même du
langage. Ce qui manque est dans le texte lui-même, c’est justement ce qu’il
dit. »
→ sans doute pour cela que les écrivains si souvent disent la souffrance de l’écriture,
qui les tient en permanence en échec. Penser à Bergounioux et à sa table de peine par exemple. Cette
sensation que donnent les pages de ses Carnets
de notes consacrées à ce thème, qu’il est devant un obstacle insurmontable
dont il ne peut qu’arracher quelques éclats, quelques fragments. Il sait.
Le livre comme objet poétique
« Le livre comme objet poétique résiste à l’accélération de la
perception électronique, relie à une intemporalité du geste humain de lecture
et écriture sur support lent entouré de silence. » (Jean-René Lassalle, Poezibao)
→ On peut être parfaitement ouvert et attentif à l’évolution du livre,
considérer ce qui est en cours comme un nouveau développement, comme le fut la
découverte de l’imprimerie (mais je ne suis pas sûre cependant que cette
comparaison souvent faite soit vraiment juste) et être en accord avec cette
remarque. Peut-être que les générations futures ne sauront plus ce que c’est
que ce geste humain de lecture et d’écriture,
peut-être que le rapport matériel au livre aura disparu… quelle part a-t-il
dans la lecture et surtout, thème récurrent de ce flotoir, dans ce que peut me faire
le livre ? Et dans ce faire, il
faut entendre une action concrète, physique tout autant qu’un remuement mental,
psychique, spirituel.
Laurent Jenny
Lecture du seul article qui me retienne dans Le Monde des livres daté de ce vendredi 15 mars, un portrait de
Laurent Jenny. Dont j’ignore tout à cette heure mais dont je découvre qu’il
pourrait bien m’apporter du grain à moudre sur mes thèmes de prédilection. Chapeau
de l’article : « L’essayiste travaille depuis quarante ans sur le
style et la singularité des œuvres. Il montre dans son nouveau livre La Vie esthétique, de quelle manière
celles-ci entrent en résonance avec nos existences. Livre commandé, à suivre
donc !
Je note aussi le début de l’article où il est question de ce très ancien
processus photographique, que Jenny semble encore pratique, le sténopé.
Siri Hustvedt
Profonde déception de ce livre. Si j’étais méchante, je dirais que c’est un
livre de journaliste ! Il y a déjà tromperie sur la marchandise puisque
sur la couverture il est écrit « Essai » au singulier, ce qui laisse
supposer une construction autour du thème Vivre,
Penser, Regarder. Or il s’agit d’une compilation d’articles de provenances
très hétéroclites puisque certains sont parus dans des journaux comme le NY Times ou le Guardian et d’autres dans des revues spécialisées en neurologie,
comme Neuropsychoanalysis. Car c’est
cela qui m’avait attirée : j’avais appris que Siri Hustvedt s’était investie
très intensément dans le domaine des neurosciences, au point d’avoir acheté un
cerveau en caoutchouc pour en apprendre l’anatomie si complexe. Et qu’elle
était en mesure de soutenir des discussions de haut niveau avec des
neurologues. Las ! Que des lieux communs, de l’autobiographique sans intérêt,
une pensée très superficielle. Elle a bien cette belle idée d’une approche
transversale, de lier littérature et sciences, mais cela reste lettre morte
pour moi. Peut-être que la profondeur de lecture d’un Goldschmidt ou d’une
Michèle Finck, on va le voir, me rendent particulièrement sensible à ce manque
de profondeur de la pensée ?
Michèle Finck
Commencé en effet le très intéressant Giacometti
et les poètes de Michèle Finck. Dans le même temps où elle écrivait son
beau livre de poésie Balbuciendo,
Michèle Finck terminait l’écriture d’un essai sur Giacometti et les poètes. Idée
magnifique puisqu’on va le découvrir ou le confirmer petit à petit, Giacometti
a suscité les écrits des plus grands : rien moins que Celan, Dupin,
Bonnefoy qui sont les trois temps, les trois mouvements du livre, mais aussi Jaccottet, Genet et bien d’autres.
Magnifique érudition de l’auteur, mais qui n’est pas lettre morte, mais bien au
contraire mise en regard, développement simultané, comme un contrepoint, des innombrables
connaissances qu’elle articule dans son livre. Il faut redire ici le rôle
central de la musique dans la vie et la pensée de Michèle Finck, ce qui lui
donne peut-être cette capacité de développer sa pensée d’une façon à la fois
très classique, conforme aux critères les plus exigeants de l’université, mais
en même temps très personnelle. Il y a une pensée, il y a un savoir-faire mais
il y a aussi une âme dans toute la construction de ce livre.
Il se présente comme un taillis dans lequel on pénètre (et ici la comparaison
avec Hustvedt est plus que cruelle), et où on éprouve le besoin de s’arrêter à
chaque instant pour méditer : sur ce que Michèle Finck rapproche, sur les
citations admirables qu’elle enchâsse tellement justement dans le tissu de son texte, sur les perspectives qu’elle
ouvre. Ici la lecture est féconde et agissante, elle donne sans cesse envie d’aller
vers les œuvres, de mieux connaître Giacometti, mais aussi de lire ou relire
Dupin, Bonnefoy, Celan.
Processus
percussifs (Didi-Huberman)
Dans son introduction Michèle Finck cite Georges Didi-Huberman : « La
question n’est pas de savoir ce que sont
les formes – problème mal posé – que de reconnaître ce qu’elles font, en qualité de processus
percussifs. » (in La Ressemblance
informe ou le gai savoir selon Georges Bataille, Macula, 1995, p. 201, cité
in Giacometti et les poètes « si tu veux voir, écoute », Hermann,
2012, p. 11.)
Saint Bernard (Michèle Finck)
L’auteur part des écrits sur Giacometti de Dupin ou Celan et de ceux de
Bonnefoy puis revendique une liberté
interprétative axée sur une formule de St Bernard : si tu veux voir écoute
Elle développe aussi cette approche dans l’émission
du Jour au lendemain du 15 février 2013. Bien que Giacometti, elle le dit d’emblée,
ne soit pas musicien, elle va explorer la dimension sonore de ses sculptures,
ce qu’elle suscite chez les poètes qu’elle étudie, impressions parfois
contradictoires ou en tous cas très différentes, on le verra. Car ce n’est pas
un des aspects les moins intéressants de ce livre que de montrer comment
chacun, Celan, Dupin, Bonnefoy, aborde un même artiste, une même œuvre. Et ce
que cela révèle ou montre aussi sur leurs propres œuvres.
De l’écoute (Jean-Luc Nancy)
« [La] formule de St Bernard, parce qu’elle met en tension le “voir”
et “l’écouter”, permet de porter le “voir” à un maximum d’intensité et de poser
autrement la question des rapports entre le poème et les arts visuels. Il y va
d’un questionnement tel que l’esquisse Jean-Luc Nancy : “La vérité [...] ne
doit-elle pas s’écouter plutôt que se voir ? [...] Qu’est-ce qu’un être
adonné à l’écoute, formé par elle ou en elle, écoutant de tout son être ? [...]
Quel secret se livre lorsque nous écoutons (cité par Michèle Finck, p. 13,
extrait de Jean-Luc Nancy, A l’écoute, Galilée,
2002, pp. 16 et 17)
→ Que j’aimerais être, de plus en plus, cet être
adonné à l’écoute ! Cette importance fondamentale de l’écoute, dans un
monde voué plutôt au voir, au regarder. Fermer les yeux et écouter, oui, de
tout son être. L’autre, en face de soi, le livre que l’on lit, la musique que l’on
joue ou que l’on entend, le bruit de fond de la ville ou de l’univers, ce qui
émane, silence ou bruit, de toute chose. S’inspirer aussi de l’écoute flottante de l’analyste, qui peut
permettre d’éviter de décrypter la perception sonore, ce qui est dit, ce qui
est joué, ce qui est lu, uniquement à partir de systèmes préétablis, bloquants,
appauvrissants.
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