Lectures
Judith Schlanger, La Lectrice est mortelle et Annie Zadek et Arno Gisinger,
Nécessaire
et urgent, suivi de La Condition des soies.
Des souvenirs de lecture
Le dernier chapitre du livre de Judith Schlanger, La Lectrice est mortelle, est consacré à la question du / des
souvenir(s) de lecture : « que signifie la puissance d’un souvenir de
lecture qui a joué un rôle dans l’intimité formatrice, et comment comprendre la
distance troublante qu’il révèle en nous s’il est faux, s’il a toujours été
faux ». (127)
Il faut être ici un peu plus précis, car je pense que beaucoup partagent,
souvent sans le savoir, cette expérience : celle d’une lecture, d’un
fragment, d’une citation, relevés dans les années de formation, souvent
aiguillon d’une décision, d’une orientation, puis la recherche de la source,
souvent très difficile alors que cela devait être évident et la confrontation à
la réalité du texte originel. Il en va de ce souvenir de lecture, exactement
comme de n’importe quel souvenir du passé : on le croit fidèle totalement
au fait, à l’image, à la sensation, au vécu originaire et on découvre qu’en
fait il a subi un incroyable traitement intérieur, qui l’a profondément remanié
et transformé. C’est le ressenti si violent de n’importe qui essaie de revoir
une maison d’enfance par exemple.
L’auteur part d’un cas très précis : toute sa vie elle s’est souvenue d’un
fragment du poète Robert Browning : « quelques vers qui
l’accompagnent jusqu’à aujourd’hui » et où elle trouvait « développé
avec emportement ce qui était pour elle le drame essentiel du jeune
poète : « Ce drame, j’essayais très confusément d’en poser les termes
par moi-même, et par une heureuse surprise je le reconnaissais plus vif et
surtout plus net dans ce livre où il était somptueusement exposé » (128). Des
vers qui lui paraissaient « résumer ce qu’il y a d’impossible et de grand
dans l’entreprise de vivre et de faire. C’est l’expérience du poète confronté
d’emblée à l’impossibilité de la tâche et à son impuissance.
« Ce que je cherche à comprendre c'est l'écart entre deux lectures
séparées par le temps et la part intime de l'illusion. » (132) explique
ensuite Judith Schlanger exposée au choc de la confrontation de son souvenir et
du texte réel.
→ saurions-nous intuitivement que cela risque d’arriver, que cela doit arriver,
ce hiatus entre ce que dont nous nous souvenons et la réalité. Serait-ce
l’origine de cette peur parfois à relire ce qu'on a tant aimé : « ma
vieille certitude est-elle un souvenir fabulé, la patine d’une
illusion ? » (136)
Du fragment mais aussi de la citation
« C'est moi qui avais cueilli une gorgée dans ce fossé et cru boire
l'arbre du monde » (138)
→ Un peu étrange cette comparaison et pourtant d’emblée elle m'a attirée parce
que je comprends très bien ce qu'elle veut dire et implique ; et en
particulier que l'on peut extraire ici ou là des matériaux qui nous semblent
indubitablement authentiques mais que l'on détourne à ses propres fins
finalement.
→ Parmi les quelques lecteurs du Flotoir,
certains me reprochent l’usage que je fais des citations : lecture trop
partielle et potentiellement partiale des œuvres que je m’attache à suivre.
D’autres au contraire sont très sensibles au recours massif aux extraits des
livres.
→ Je ressens souvent une étrange porosité entre le livre et moi-même, il y a
bien une interaction, plus passive dans le sens livre/moi, plus active dans
l’autre sens. Le livre tombe inévitablement en terrain singulier et je trouve
chez Judith Schlanger des éléments qui me donnent l’élan pour continuer ces
lectures éminemment subjectives mais que je désire si souvent partager avec
l’idée que ce que je relève ne concerne pas que moi, que d’autres terrains
singuliers peuvent accueillir ces fragments, les faire vivre, les transmettre,
l’idéal étant bien entendu que je suscite l’envie chez mon lecteur d’aller
réinsérer ces fragments par moi prélevés (dénaturés ?) dans le livre dans
son intégrité.
→ Oui c’est la confrontation à la question de la citation, à tous les niveaux
ici dans ce flotoir mais aussi les
exergues par exemple : « comment une formulation qui se détache hors
contexte peut devenir une condensation fétiche qui dit tout » (139) et accompagne
une vie ?
→ Et bien sûr derrière tout cela, tellement d’actualité, la question du
plagiat. Il ne s’agit plus alors d’insérer dans son propre texte des extraits
très clairement identifiés et attribués à leur auteur, il ne s’agit plus de se
les approprier, voire de les gauchir pour son propre développement, mais purement
et simplement de les voler et de les faire passer pour siens.
Une expérience partagée
Analyse au fond très proustienne de ce faux souvenir et du rôle qu'il a
joué dans la vie et les choix de Judith Schlanger : en parlant « des
foyers illusoires qui ont pourtant compté et des appuis impropres restés dans
les fondations » elle croit « décrire quelque chose qui n’est pas
rare », poursuit-elle (140) car « il arrive sans doute souvent qu’un
hasard de lecture, en donnant forme à des remous existentiels encore vagues,
fixe la sensibilité[...] Des pages involontairement formatrices subsistent en
nous dans leurs habits d'époque »
S’offrir à une altérité
« La perméabilité aux livres, à la lecture, aux paroles, aux énoncés,
aux conceptions, est essentielle. À lire
on s'offre à une altérité infinie tout autant que cette altérité s'offre à nous.
La lecture est poreuse sans quoi elle serait sans importance. Et si la
perméabilité peut prendre des accents plus vifs quand elle est juvénile, elle
ne quitte jamais ceux qui lisent, car elle est le secret même de la vie de
lecture. »
→ est-il nécessaire de dire que ces idées de perméabilité, de porosité me sont
infiniment proches ?! Double échange par-delà la membrane comme à l’état
moléculaire, mais aussi souvent véritable transfusion de sang, de sens,
d’énergie, du livre vers la lectrice. Qui appuie sur un relais très
particulier, celui de l’ouverture d’un canal, celui du passage de témoin. Faire suivre, comme on écrivait jadis
sur les lettres !
→ et puis bien sûr, la lecture comme un des plus puissants vecteurs de l’apprentissage
de la tolérance et du goût de l’autre. La lecture aussi variée, diversifiée,
ouverte, risquée, hors normes préétablies, que possible. C’est aussi une belle
leçon de Judith Schlanger, qui lit de tout, qui appuie sa réflexion aussi bien
sur les clichés dans Romain Rolland, sur le best-seller de Robert Pirsig que
sur d’autres sources. Qui au demeurant m’ont paru pour certaines étrangères, et
passée la surprise, d’autant plus intéressantes.
Le devenir du souvenir de lecture
« Devenue souvenir et laissée au souvenir, la lecture engloutie n’est
plus une information ou une connaissance, mais une trace indisciplinée,
lacunaire, déformante, qui relève de la construction mentale autant que des
pages traversées. » (141)
Et cette autre citation très belle : « Un passé de lecture, il semble
qu’on le possède puisqu’on ne s’en défait pas. Mais c’est peut-être mal voir ce
qu’est la familiarité à soi-même. On croit posséder les traits intérieurs de sa
propre aventure comme un héritage personnel, on s’en croit l’agent et le
propriétaire ; on en est surtout le terrain ou la scène. » (142)
Multiples et agrandis, tels nous fait la lecture. Ouverts et poreux, au point
d’être perdus parfois. Théâtre de multiples recompositions et décompositions,
suivant sans doute des règles qui sont proches de celle de l’assimilation des
nutriments par le corps. Avec pour moi toujours l’association à cette superbe
métaphore des évangiles qui parlent des grains de blé ou de raisins épars, qui
deviennent une seule substance, et dans le cas présent, hautement spiritualisée
de surcroît.
De la lecture comme traceur des
identités
« Quel moi dispersé me donne la relecture ! » s’exclame
Judith Schlanger. Relire c’est aussi « reprendre après un grand écart de
vie, des lectures qui ont été formatrices, c'est faire vibrer l'identité qui
tend l'arc des deux lectures. » (146)
→ Relire comme chemin pour la recherche du temps perdu ? Avec comme chez
Proust, l’analyse, en même temps que la relecture de ce qu’elle vient
retrouver, contredire, défaire ou remanier en nous ?
Est-ce pour cela que l’on dit souvent que les personnes très âgées parfois ne
font plus que relire ? Est-ce à mettre en rapport avec leur forte
propension à ne plus penser qu’au passé, dans l’inappétence pour le présent,
dans l’impuissance à oser de nouvelles découvertes ?
→ il me semble que Judith Schlanger tire un point de vue quelque peu négatif de
ces expériences de relecture ; elle va jusqu’à dire qu’il « cesse d’être
évident de pouvoir faire fond sur son passé personnel de lectures » et
elle pense que cela « déstabilise toute l’expérience intellectuelle ».
→ oserais-je dire que je ne suis pas d’accord et que même si c’est le cas, je
dirais volontiers « et alors », voire « tant mieux ». Nous
ne sommes pas des bibliothèques, gardiennes du texte. Nous sommes des êtres
vivants, complexes, en devenir permanent pour qui l’expérience de la lecture
est depuis l’enfance vitale, centrale, constitutive. Ce que ces strates et
strates de lectures vont créer au fond de nous, c’est notre richesse et il ne
me semble pas préoccupant que les matériaux aient été transformés, assimilés,
recomposés, bien au contraire. On pourrait imaginer une bibliothèque faite non
pas de livres mais de lecteurs ! Les idées d’Aby Warburg sont-elles si
loin de cela (question ? je n’en ai aucune idée, ne connaissant pas du
tout bien son œuvre, mais ayant lu ce qu’en dit Georges Didi-Huberman).
« Quel moi dispersé me donne la relecture », oui, mais ce qui est
surprenant aussi, c’est de découvrir non pas dans les textes, mais parfois dans
les listes de livres lus au fil du temps, comme des pôles, un peu toujours les
mêmes. Des agrégats de lectures, lectures nombreuses peut-être mais pôles,
agrégats pas si nombreux et souvent témoignant d’une certaine cohérence du
chemin des lectures sur le long terme.
Et c'est vrai aussi d'un travail comme le flotoir
que je ne reconnais pas parfois quelques semaines passées à peine !!!! Mais
où me vient si souvent la surprise d’avoir déjà dit, lu, écrit, pensé telle ou
telle chose.
Nécessaire et urgent (Annie Zadek)
Assez secouée par la lecture, in extenso, du livre d’Annie Zadek, Nécessaire et urgent. J’ai commencé, une
fois n’est pas coutume, par la fin, La
Condition des soies, texte dont l’entretien
publié hier sur Poezibao et mené par
Liliane Giraudon avec Annie Zadek m’avait appris que c’était une réédition. Un
texte étrange, une sorte d’adresse à un être un peu monstrueux, dont on ne sait
très bien qui il est pour la personne qui écrit et s’adresse à lui en le
tutoyant, sans doute le père, dont le souvenir est abordé par une suite
d’éclats, d’apostrophes, de souvenirs dont on se demande s’ils sont réels ou
inventés, telle cette expédition dans le très grand Nord. À la fois un
personnage très vivant, très présent, charnel même et une sorte de figuration
d’un surmoi écrasant. L’autre texte, plus récent, est une suite de questions, en cinq
séquences : 524 questions et uniquement ces questions, comme une sorte de
litanie, qui reprend le principe de l’adresse à, comme dans la litanie, sainte
marie mère de dieu, lalalalla, saint françois, lalalala, etc. sauf qu’ici ces
questions sont adressées à des disparus, à la fois multitude immense de
disparus et quelques disparus singuliers mais pourtant non personnifiés.
« Ce qui est nécessaire et urgent pour Annie Zadek, c’est d’évaluer la
contamination du présent par un traumatisme majeur (exil, perte, destruction).
Avec en arrière-plan principal la Shoah… (Annie Zadek depuis janvier 2013 est
en résidence à l’ancienne gare de déportation de Bobigny)
Annie Zadek, revenant sur son parcours d’écriture, écrit : un projet
d’écriture s’est imposé à moi : celui de ma judéité, cette judéité
tardive, paradoxale, qui ne m’a pas été léguée comme une culture, une langue,
un patrimoine, une terre, mais comme un silence, une rupture, une dissimulation
(-assimilation ?), un nonlegs [...].(source)
Tout est intéressant, mais rien n’est
nécessaire
Quel étrange écho que ce propos d’un
personnage d’Annie Zadek, qui sonne en écho avec le « tout est intéressant
mais rien n’est grave » relevé hier
chez Judith Schlanger !
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