Du bruit (Christine Jeanney)
Cette très belle remarque de Christine Jeanney : « les bruits sont
des animaux lestes, passez muscade, se déplacent follement et sans besoin
d'être efficaces, mélangent les repères, les espaces glissent (et si les bruits
passés reviennent, les bruits anciens, les bruits d'il y a très très longtemps,
s'ils se mêlent aux bruits du présent, viennent grossir cette meute bruyante,
silhouettes croches, profils bossus, formes curieuses de nous voir, et
quémandeuses d'attention, et caressantes, comme j'aimerais les reconnaître) »
source
La problématique (Bonnefoy)
Dans le livre de Michèle Finck, Giacometti
et les poètes, sentiment que l’on est maintenant sur zone. Autrement dit, au cœur d’une des problématiques centrales
du livre, peut-être la problématique centrale : la question du jugement
critique et de l’interférence de la pensée critique et d’un engagement
subjectif dans la réflexion. En quoi ce que nous sommes pourrait influencer,
teinter, voire gauchir notre pensée critique et notre appréhension de l’œuvre. Avec
cette idée en arrière-plan qui surgit soudain que l’on peut faire dire
n’importe quoi aux mots, aux images. Qui se lisent, voire se manipulent. (158)
Dying
things & things new born
Michèle Finck centre bien son analyse sur une expression, qu’elle relève
dans un exergue d’un des livres de Bonnefoy et qui est extraite de
Shakespeare : « Thou
mettest with things dying ; I with things new born » (Conte d’hiver, exergue de Pierre écrite, cité p. 160. [« Vous avez à faire avec ce qui meurt; moi, avec ce qui naît »]).)
→ je trouve cette opposition très féconde, renouvelant pour moi l’opposition
vie et mort ; non pas seulement être tournée plutôt du côté de la vie, même
si l’on doit savoir reconnaître, voire accompagner, ce qui meurt, mais savoir
discerner ce qui naît, ce qui apparaît, parfois encore de manière quasi
subliminale. Ce qui est sur le point d’éclore pourrait-on dire en ce temps qui
devrait être celui du printemps mais qui tarde à se révéler printemps !
Et poursuit Michèle Finck « pour le Bonnefoy de 1991 [le second texte sur
Giacometti donc], il s’agit bien de comprendre, à la charnière cruciale de son
livre, si L’Objet invisible va mettre
Giacometti, au carrefour de sa vie et de son œuvre, sur la voie des “things dying” ou sur celle des “things new born”. De la réponse apportée
à cette question dépend [...] la validité du dialogue engagé entre son critique
et lui. » (161)
Terrible et si troublant (Bonnefoy)
Il est terrible et si troublant de voir comment entre 1967 (date de L’étranger de Giacometti) et 1991 (date
de Alberto Giacometti. Biographie d’une
œuvre), la description de la même œuvre, L’Objet
invisible, change ! Un exemple
parmi d’autre : en 1967, la figure est décrite comme « asexuée malgré
ses seins lourds et froids », en 1991, la voici devenue « une femme
nue, de taille d’apparence humaine » dont les seins « doux,
« ont [...] de la plénitude, de la douceur. » (163)
→ Est-ce à dire que nous recevons une œuvre différemment aux divers âges de la
vie? Que la réception de l'œuvre se mêle à nos projections. Ce qui veut
dire qu'il y a un mouvement de l'œuvre vers nous et un mouvement de nous vers
l'œuvre et que notre entendement de cette œuvre se forme dans ce nœud-là
?
Et Michèle Finck d’enfoncer le clou, encore que cette expression violente ne
convienne pas du tout à sa manière, toute en finesse et en scrupules :
« force est au lecteur de désigner aussi l’autre origine du saut
interprétatif : la métamorphose survenue au creuset de la poétique de
l’auteur, qui s’est arrachée aux tentations de la négativité, du nihilisme et
de l’absence, pour décider [...] d’orienter l’écriture [...] du côté d’une
transgression positive, avec pour centre rayonnant le souci de “l’autre” et de
“l’amour”. » (165)
Et elle ne se dérobe pas, Michèle Finck : « Le Giacometti de Bonnefoy vaut-il autant pour Giacometti que pour
Bonnefoy, ou n’est-il qu’un accélérateur de la pensée et de la poétique de son
commentateur ? N’avons-nous affaire qu’au “mon cœur mis à nu” du poète,
rendu possible par la médiation de l’œuvre qu’il étudie, ou cette “mise à nu”
est-elle de nature à révéler une vérité sur cette œuvre, inentendue
jusque-là ? » (167)
→ Ces questions me paraissent vraiment essentielles, il en va d’une certaine
façon du fondement de la démarche critique, voire même d’une éthique de la
lecture. Elles troublent profondément à mon sens quiconque ne lit pas seulement
pour soi, mais tente aussi de médiatiser sa lecture vers ou pour autrui. Ce que
je crois voir, sous les apparences manifestes de l’œuvre, est-il purement
subjectif, pure projection ou bien puis-je parfois déceler quelque chose que
l’auteur et ses autres lecteurs n’ont pas encore vu ?
→ Un début de réponse peut-être dans la nature de l’approche du lecteur (et/ou
critique). Est-elle informée, est-elle scrupuleuse (à cet égard, admirable
exemple de Michèle Finck), se confronte-t-elle à elle-même et à d’autres, voire
à de contre-preuves, instruit-elle à charge et à décharge… se met-elle
constamment en cause ? A l’extrémité du spectre, le mauvais écrivain qui
se gargarise de mots et n’a rien lu, qui se sert malhonnêtement de l’œuvre pour
susciter un petit filet mort-né d’écriture, à l’autre celui qui tente une
percée dans l’opacité de l’œuvre et qui, peut-être, va découvrir une vérité inentendue….
Délectable lecture (Liliane Giraudon,
Xavier Girard)
que celle d’Histoire d’ail de
Liliane Giraudon et Xavier Girard, en un petit livre qui fait rêver à une sorte
d’encyclopédie sur ce modèle : un livre/un objet, un livre/une plante,
etc.
Cœur du livre, la gousse d’ail, écrasée, pressée, retournée, dont on extrait le
jus odorant. Une succession très vivante de paragraphes, dans un apparent mais
délicieux désordre thématique : ici une allusion historique, là une
coutume, ici une variation autobiographique, là une question de vocabulaire,
ici une recette ou la description d’un tableau. Saveur renforcée par une
approche à deux voix volontairement non distinguées : un homme (Xavier
Girard), une femme (Liliane Giraudon) enchaînent les textes brefs sans que l’on
sache qui écrit (à l’exception de quelques passages où l’accord trahit le
genre, avec parfois une surprise, car l’on pensait ce texte de l’une et il est
de l’autre). Truculence et humour sont au rendez-vous et le lecteur, qui n’a
pas à subir l’odeur insistante de la dite “rose puante” se délecte en pensée.
« L’ail, c’est la peste » [ ?] « Oh ! Non ! L’ail
pue mais par pur excès de vitalité. Frotté d’ail encore vert et d’alcool, le
corps de la belle marquise de Théus revient à la vie. » (23).
Cette voix qui (Philippe Jaccottet)
J’ouvre Taches de soleil, ou d’ombre.
Ces textes sauvés de la corbeille à papier ou du feu auxquels Philippe
Jaccottet les destinait. Et très vite la conviction que cela aurait été un
désastre.
« La voix patiente dans les scrupules et l’hésitation, la voix inquiète
qui voudrait gagner sur le terrifiant silence non pas à partir d’un coup de
tonnerre ou d’un grondement de tambours, mais en le réduisant peu à peu à coups
de petits paroles éprouvées, cette voix, aujourd’hui, met de plus en plus de
temps à se faire entendre, elle ne perce plus qu’en des lieux de plus en plus
rares, avec une autorité qui semble décroître à mesure. » (11)
→ et c’est écrit en octobre 1957… ! Si Jaccottet devrait réécrire cette
note aujourd’hui, nul doute qu’il l’amplifierait, à la mesure de l’écrasement
de plus en plus évident de cette voix patiente, sans doute pense-t-il ici à
celle de la poésie, à toutes les voix qui tentent d’aller contre la doxa, l’air
du temps, la langue de bois, la manipulation, l’écrasement par les valeurs
marchandes ?
→ je pense aussi lisant ces mots sur la voix
patiente au travail accompli par Michèle Finck dans son livre, tellement
subtil, sur l’approche de Giacometti par les poètes. Cette approche
scrupuleuse, inquiète… La subtilité est sans doute une des valeurs les plus
menacées. Elle suppose temps, recul et capacité à relativiser. En contradiction
ouverte avec la vitesse, le manque de distance et la boursouflure des égos.
De l’horreur
Émouvant Philippe Jaccottet, qui relate un violent cauchemar de 1957 encore
et qui écrit : « Alors, dans la nuit, je sens combien est fragile la
membrane qui nous sépare, nous protège de l’épouvante, des tortures, des
crimes. Je songe qu’à cet instant il y a des torturés partout. Et je me dis que
toutes les images qu’il m’est arrivé de créer n’étaient que pour me protéger de
tout cela. » (13).
De la poésie (Jaccottet)
« La contradiction mystérieuse est celle-ci : l’extrême force à
mes yeux du monde réel, sa présence obsédante, nourricière, émerveillante ;
chaleur ou tiédeur du soleil, la mer tour à tour calme ou agressive, la vie
foisonnante, le mouvement des jours, les arbres, le ciel cette prodigalité folle, cette complexité à
perte de vue, cette beauté aussi dès qu’on prend un peu de recul, cet ordre en
dépit de tout. Et, d’autre part : que toutes ces forces, que tout ce
foisonnement, que cette réalité si présente, si puissante, si indubitable, ne
soit plus que fumée à une autre échelle [...] Voilà l’extraordinaire :
tant de présence, tant d’intériorité dans tant d’abîme. (5 mai 1957 in Taches de soleil, ou d’ombre, Le Bruit
du temps, 2013, p. 14.)
→ j’entends ici comme un écho de Pascal, l’infiniment grand et l’infiniment petit,
le roseau pensant, etc. Et je songe au planisphère récemment dévoilé, cette « photo »
de l’univers, 380 000 ans seulement après le big-bang !
Diptyque des billes
Temps perdu agitation moléculaire grenailles & billes – factice leur choc
fonderie de temps et vain miroitement : rien à voir œil de verre lac noir vitre
sans tain et la vie, noyée.
→ Je venais d’écrire cette poignée de mots, lorsque j’ai ouvert le livre de
Philippe Jaccottet pour y lire :
« Plus tard les cris des coqs : cris de détresse, cris funestes. Puis
ceux des oiseaux, de plus en plus nombreux ; on dirait des billes de verre
frottées l’une contre l’autre dans la paume de la main, cris comme de créatures
en troupe, apeurées, condamnées » (13)
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