Bach et Poussin (Philippe Jaccottet)
Fini Taches de soleil, ou d’ombre
et même si j'ai émis quelques réserves, nombreuses sont les très belles pages !
La coda est magnifique, avec la variation autour des Suites anglaises de Bach.
Je transcris donc, pour le simple bonheur de le faire : « Hier soir,
en écoutant les Suites anglaises de
Bach jouées par Leonhardt, je me sens de nouveau emporté par l’élan de ces
pièces, qui n’est pas un élan “dansant” malgré leur titre et l’origine de leurs
formes ; je pense tour à tour à des maisons mobiles, à des figures
mobiles, à du temps orné, dont les structures seraient devenues visibles dans
la transparence de l’ouïe et aussi, à cause de la sonorité particulière du
clavecin, comme je l’avais déjà fait dans mes poèmes “à Henry Purcell”, à des
dialogues de cimes glacées échangeant leurs reflets scintillants. Je vois en
même temps, dehors, les branches fraîchement dénudées du figuier.
Le prélude de la “Troisième suite” : comme autant de vagues, de troupes
sonores montant avec enthousiasme et constance à l’assaut du rempart le plus
infranchissable, du noir le plus noir. Et, baignant toujours dans cette écoute,
pour compliquer ou plutôt enrichir la synesthésie – un phénomène auquel Handke
revient très souvent dans son livre, qui m’en aura peut-être refrayé l’accès - je
vois la couverture du catalogue de la dernière exposition Poussin qui présente
un détail du merveilleux Empire de Flore,
de Dresde, la grâce de la jeune déesse, les guirlandes derrière elle et la
grappe dans sa main. Guirlandes et grappes, il y aussi de cela dans cette
musique qui enivre, et réjouit les nombres, qui court sans esprit de conquête,
d’une course qui aurait un sens plutôt qu’un but – comme celle des rivières que
j’ai si souvent aimé suivre des yeux.
Sur quoi j’ouvre la porte du jardin pour en fermer les volets, et j’aperçois
Vénus particulièrement lumineuse ces temps-ci, Mars se tenant comme du feu de
l’autre côté du ciel ; je la revois comme je n’avais plus eu d’yeux pour
elle depuis trop longtemps, aiguë comme une note aiguë, comme le chant d’une
alouette – ou comme le poème de Mallarmé : “L’oiseau qu’on n’ouït jamais / une autre fois en la vie.”. Et voilà
que repensant à tout cela, je rencontre Roud une fois de plus – comme si je le
croisais par miracle dans ses “campagnes perdues” : à cause de ces phrases
autrefois sues par cœur de L’Essai pour
un paradis qui évoquent ses rencontres “inouïes”, je crois que c’est bien
le mot dont il se sert, parmi lesquelles la fugue VIII du Clavecin bien tempéré I et, justement, Poussin (celui de ces Funérailles de Phocion qui, de surcroît,
ont inspiré à Bertolucci l’un de ses plus beaux poèmes). Chez le musicien,
comme chez le peintre, ce qui nous comble, c’est, à l’évidence, un ordre, un équilibre suprême mais qui
n’est ni impérieux, ni écrasant [...] un ordre, chez Bach, volontiers jubilant,
plus sévère chez Poussin (mais pas dans l’Empire
de Flore). (Philippe Jaccottet, Taches
de soleil, et d’ombre, p. 202)
→ suis particulièrement sensible à la notion de synesthésie et à cette mise en relation de territoires, peinture,
musique, monde réel à portée. Une lecture ou une écoute actives sont des
lectures, des écoutes qui non seulement reçoivent mais mettent en relation. Je
pense que tout le flotoir naît de
cette idée, les échos, les associations, les rapprochements qui font de chaque
lecture une lecture éminemment singulière et pourtant, parfois, partiellement,
partageable.
Erlkönig, le Roi des Aulnes
(Goethe, Schubert, Loewe…)
Travaillé au dernier cours d’allemand sur le poème
de Goethe, rendu sans doute encore plus célèbre par ce Schubert auquel le grand
poète n’avait même pas répondu. Lecture du poème (Wer reitet so spät, durch Nacht und Wind ?,) et mise en voix
par les quatre présents au cours (le narrateur, l’enfant, le père, le roi des
Aulnes) et découverte que mon voisin est musicien et chanteur !
Nous écoutons un autre Erlkönig que celui
de Schubert, celui de
Carl Loewe (1796-1869) (ici par Thomas Quasthoff et le pianiste Norman Shetler)
ainsi que la parodie,
très lourde et glauque, qu’en a faite le groupe rock allemand Rammstein, sous
le titre, dont notre professeur n’a pas découvert la raison d’être, de
« Dalai-lama »
Et pendant ce temps-là (Jean-Luc Steinmetz)
Toujours un peu triste, voire un peu coupable de ne pas pouvoir prêter plus
d’attention à certains des livres que je reçois. Tenté autre chose hier après
avoir fait la liste des livres reçus pour la chronique
hebdomadaire : les livres que je souhaite consulter, au lieu de les
verser immédiatement à la bibliothèque à eux destinée, mais qui devient vite un
avaloir sans fond (jusqu’à ce que je la purge deux ou trois fois par an), je
les ai installés près de mon canapé, dans le bureau. Et j’ai pris les livres,
un par un. Les deux premiers me sont tombés tout de suite des mains, je n’ai
pas insisté. Cela ne veut pas forcément dire qu’ils ne sont pas de qualité,
mais qu’ils ne m’ont pas retenue et que j’ai tant à lire, que je suis bien
obligée de faire des choix. Mais quelque chose s’est passé avec le livre de
Jean-Luc Steinmetz, Et pendant ce
temps-là. Je le trouve intéressant, attachant. Je me suis laissé prendre au
plaisir de la lecture. Je m'interroge un peu sur le sens de la dédicace « pour FT à qui je parais loin sans doute. » Dois-je l’entendre comme une manière
de reproche mesuré pour ce qui serait vécu comme un manque d’intérêt ? Ou
bien l’auteur pense-t-il que sa poésie ne peut être appréciée par l’auteur d’un
Poezibao que certains voient parfois non
pas comme un site ouvert à de nombreux courants, ce qu’il a toujours tenté d’être
(même s’il est devenu beaucoup plus sélectif au fil du temps), mais comme un
site tenant de certaines formes de poésie seulement ?
« Écrire répond. Son acte / comme
une ouverture de vie / alors qu’on ne sait » (36). Il y a une nostalgie,
et précisément une sorte de méfiance pour les formes avancées de l’art poétique :
« les devoirs d’avant-garde / font le bruit de l’eau grouillant dans les
gouttières ». Outre le fait que je trouve que le bruit de l’eau dans les
gouttières est un très joli bruit, très intéressant (cf Ponge), ce n’est pas
ici ce qui me retient le plus. Non c’est plutôt un ton et une vraie aptitude
(elle est très rare) à mêler des préoccupations écologiques et politiques au
texte même du poème. On est dans l’immédiat après Fukushima auquel sont faites
de nombreuses allusions et ces notations écologiques ou économiques s’insèrent
très naturellement dans le tissu du poème. Je proposerai sans doute deux ou
trois poèmes in extenso dans l’anthologie permanente de Poezibao lundi 29 avril.
Virginia Woolf
Un peu déçue par L'Art du Roman
de Virginia Woolf, c'est curieusement daté. Le propos de fond est intéressant
et fécond mais il faut lire des pages et des pages d'explications sur des auteurs
anglais déjà peu connus du public français et surtout aujourd’hui assez oubliés
(Bennett, Galsworthy, Strachey...). On est une fois encore devant un livre
conçu artificiellement, compilation d’articles et de conférences et c’est
parfois très répétitif.
Mais une leçon à retenir : sur la production littéraire d'une époque, on peut
sans doute supposer qu'à peine 10% passera même petitement à la postérité. Et
que les noms célébrés à une période donnée deviennent très vite complètement
étrangers aux générations suivantes.
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